L’histoire de la grue LaSalle-Coke
Lieu historique national du Canal-de-Lachine
La grue LaSalle-Coke, installée au bord du canal de Lachine depuis plus d'un siècle, témoigne de l’essor industriel et énergétique de Montréal au milieu du 20ᵉ siècle.
De porte d’entrée industrielle à témoin unique en Amérique : la grue LaSalle-Coke

Unique en son genre en Amérique du Nord, cette grue constitue un rare vestige du passé énergétique montréalais et rappelle à quel point le canal était un carrefour vital pour le transport et la transformation des ressources.
Construite entre 1914 et 1916, la grue servait à décharger le charbon utilisé par les installations énergétiques de LaSalle — d’abord pour l’usine à gaz manufacturé de LaSalle Gas, puis pour la Montreal Coke and Manufacturing Company.
Le gaz pour alimenter Montréal : une industrie en plein essor

Pour comprendre son importance, il faut la replacer dans le contexte plus large du développement industriel et énergétique de Montréal au début du 20e siècle.
À cette époque, la ville connaît une croissance rapide, et la demande pour le gaz, utilisé pour l’éclairage, la cuisson et le chauffage, augmente en flèche. C’est dans ce contexte que la Montreal Light, Heat and Power Co. planifie l’implantation d’une nouvelle usine à gaz à LaSalle, un site stratégique en bordure du canal de Lachine.
Le transport du charbon, matière première essentielle, y est facilité par voie d’eau, plus économique que le chemin de fer pour de grandes quantités. Le site est aussi desservi par Keystone Transport, une filiale de Montreal Light, Heat and Power Co. spécialisée dans le transport du charbon, et bénéficie d’un bon accès à l’eau, élément clé pour les procédés industriels.
En 1910, Montreal Light, Heat and Power Co acquiert un vaste terrain encore rural sur les rives du canal. L’isolement relatif du site, à cette époque, favorise l’expansion industrielle. En quelques années, les installations se multiplient. Dès 1924, la production de gaz atteint 62 millions de pieds cubes par jour, et une nouvelle étape est franchie en 1927 avec la création de la Montreal Coke and Manufacturing Company, en partenariat avec l’entreprise américaine Koppers Co. Cette nouvelle entité construit une cokerie à 59 fours, capable de transformer du charbon en coke, un combustible utilisé notamment pour le chauffage et l’industrie métallurgique.
Malgré les changements dans la production, la logistique autour du charbon demeure la même. À leur arrivée, les navires sont déchargés à l’aide de la grue, qui soulève le charbon et le transporte à l’aide d’un système de rails aériens jusqu’à une vaste zone d’entreposage. De là, le charbon est envoyé à l’usine pour être traité. La grue joue un rôle central dans cette chaîne d’approvisionnement, et ses performances sont impressionnantes : elle peut soulever 300 tonnes de charbon par heure, opérant jusqu’à 15 heures par jour.
D’un point de vue technique, la grue LaSalle-Coke est un ouvrage complexe, mesurant environ 48 mètres de haut.

Elle comprend plusieurs sections :
- une tour inférieure,
- une tour supérieure,
- une flèche et un chemin de roulement,
- et repose sur un système électrique qui actionne une benne preneuse.
Celle-ci saisit le charbon dans les cales des navires, le soulève à plus de 30 mètres et le déverse dans des wagons circulant sur une voie ferrée suspendue. L’ensemble formait un ballet mécanique bien rodé, d’autant plus impressionnant quand on sait qu’un wagon pouvait contenir six tonnes et qu’une benne se vidait toutes les 27 secondes.
Une production colossale
Entre 1943 et 1957, plus de 500 000 tonnes de charbon sont ainsi déchargées chaque année, ce qui nécessitait plus de 115 jours de fonctionnement. Bien que la saison de navigation du canal s’étendait sur environ 250 jours, cette activité causait parfois des problèmes de circulation fluviale. En 1935, la Fédération des navigateurs canadiens s’en plaint aux autorités, qui finiront par restreindre le nombre de navires pouvant accoster simultanément.
Entre nuisances et modernisation : la fin d’un cycle
La production de gaz atteint son sommet en 1943. Après la nationalisation de Montreal Light, Heat and Power Co. en 1944, la Montreal Coke and Manufacturing Company reste aux mains d’investisseurs privés avant d’être acquise par la Société de gaz naturel du Québec en 1957 (aujourd’hui Énergir). À ce moment, l’entreprise emploie 370 personnes et produit chaque année 8,5 milliards de pieds cubes de gaz ainsi que 375 000 tonnes de coke. Mais cette époque tire bientôt à sa fin.
L’arrivée du gaz naturel transporté par gazoduc met fin à la production de gaz manufacturé à Montréal, et la cokerie recentre alors ses activités sur la production de coke métallurgique. Cependant, les impacts environnementaux deviennent de plus en plus problématiques, et les plaintes de la population voisine se multiplient. En 1972, l’usine est modernisée pour tenter de réduire ses émissions. Mais en 1977, un rapport alarmant sur la sécurité des installations entraîne la fermeture définitive du site. Sa démolition se poursuit jusqu’en 1983. Seule la grue est épargnée.
Aujourd’hui, la grue LaSalle-Coke est bien plus qu’un vestige : c’est un témoin unique de l’histoire du transbordement du charbon en Amérique du Nord. À l’époque de sa construction, il existait des centaines d’installations semblables autour des Grands Lacs, mais celles-ci étaient souvent temporaires ou mobiles. Il ne reste aujourd’hui que quelques grues d’un autre type sur la rivière Calumet aux États-Unis. La grue LaSalle-Coke est donc un exemple rarissime d’infrastructure industrielle fixe toujours debout.
Un repère patrimonial sur les berges du canal de Lachine
Elle constitue également un repère visuel fort dans le paysage du canal de Lachine, autrefois l’un des principaux corridors industriels du pays. Même si les installations qui reliaient autrefois la grue à l’usine ont disparu, rendant sa fonction d’origine moins évidente à saisir, sa présence continue d’évoquer une époque où Montréal se construisait à la force du charbon, de l’acier… et d’une grue géante désormais silencieuse, mais toujours debout.
Ce texte est une version adaptée de l’article paru dans l’édition été 2025 du magazine numérique Québec Yachting, intitulé De porte d’entrée d’une vaste machine industrielle au dernier témoin continental d’une activité révolue : la grue LaSalle-Coke.
Les renseignements présentés ont été généreusement partagés par les historiens Alain Gelly et Jean Bélisle, ainsi que par Matthieu Paradis, conseiller à la gestion des ressources culturelles à Parcs Canada.
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