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Ranch-Bar U : Quand l’herbe vaut de l’or
Pendant sept décennies, le ranch-Bar U a été exploité comme une entreprise agricole, avec des milliers de bovins engraissés grâce à l’herbe fétuque riche en protéines des contreforts des Rocheuses de l’Alberta. Mais cette herbe a sa propre histoire, ayant coévolué dans ce paysage avec un autre brouteur, le bison, pendant des milliers d’années. À travers l’histoire de trois animaux qui ont laissé leurs empreintes dans les prairies : le bison, le bovin et le cheval, nous nous penchons sur la « ruée vers le bœuf » au Canada, qui a employé une foule haute en couleur de cow-boys, de cuisiniers et de capitalistes, transformant l’herbe en argent au lieu historique national du Ranch-Bar U.
Un grand merci à Jessica Hill.
En Savoir Plus :
- Lieu historique national du Ranch-Bar U
- Google Arts and Culture : Ranch-Bar U
- Événement historique national de l'industrie de l'élevage
- Personnage historique national de John Ware
- Lieu historique national du Canada Old Women's Buffalo Jump
- Valeur patrimoniale de chaque édifice du Ranch-Bar U
- Programmes de conservation et d'élevage des bisons au parc national Elk Island
- Réintroduction du bison des prairies au Parc national Banff
Autres médias :
- Comme le tonnerre au loin : histoire de la conservation du bison au Canada par Lauren Markewicz
- Sur les traces de John Ware - La cinéaste Cheryl Foggo revisite l'histoire de John Ware, le légendaire cow-boy noir, dans ce documentaire produit par l'Office national du film.
- First Marriages - Une histoire du Women’s Buffalo Jump près du Ranch-Bar U (vidéo du bureau de consultation Siksika). En anglais seulement.
- Restauration de bâtiments historiques au lieu historique national du Ranch-Bar U (vidéo de Parcs Canada)
Avez-vous une suggestion pour un nouveau personnage, lieu ou événement historique national? Nous aimerions l'entendre! Visitez https://parcs.canada.ca/commemorate pour soumettre une candidature.
Transcription
Voix : Vous écoutez un balado signé Parcs Canada. This podcast is also available in English.
Christine Boucher : Il existe un endroit, niché dans les contreforts du Sud de l’Alberta, où le ciel s’étend à perte de vue, où l’herbe se fait haute et où des générations de cow-boys, de cuisiniers et de capitalistes ont laissé leur empreinte. Cet endroit, c’est le ranch Bar U.
Ici, les prairies semblent se prolonger à l’infini, là où, autrefois, les milliers de bovins du ranch Bar U broutaient dans une exceptionnelle prairie de fétuque scabre de plus de 100 000 acres.
Patrick Davis : L’herbe au ranch Bar U, c’est le secret du succès du bétail, et du bison qui l’a précédé.
Corelie Keller : Il y avait des gens dans l’Est du Canada qui savaient qu’il y avait toute cette herbe-là ici et qu’il n’y avait rien ni personne pour la consommer. C’est comme ça qu’est née la grande aventure de l’élevage de bovins, on pourrait appeler ça les débuts de la ruée vers le bœuf.
CB : Je m’appelle Christine Boucher et vous êtes à l’écoute de ReTrouver : Quand l’herbe vaut de l’or.
Parcs Canada est connu dans le monde entier comme un des chefs de file de la conservation de la nature, mais nous faisons beaucoup plus que celà. Avec nos partenaires, nous commémorons les personnages, les lieux et les événements qui ont façonné le pays que nous appelons maintenant le Canada. Rejoignez-nous pour rencontrer des experts de tout le pays et explorer les lieux, les récits et les artefacts qui donnent vie à l’histoire.
Nous nous trouvons sur une crête, le regard tourné vers les installations principales du lieu historique national du Ranch-Bar U, situé à une dizaine de kilomètres de Longview, en Alberta, sur les terres visées par le Traité no 7. La scène est à couper le souffle : des dizaines de bâtiments en bois en rouge avec des bordures blanches attirent le regard; ils ressortent avec éclat sur le bleu vif du ciel des prairies, où se dessinent les sommets dentelés et enneigés des Rocheuses, lesquelles dominent les contreforts et les vastes prairies du Sud de l’Alberta.
Meg Stanley : Et donc, dès qu’on sort du centre d’accueil, on a devant nous cette vue incroyable sur les rocheuses, qui parfois nous oblige à prendre le temps de l’admirer. Et en regardant vers les montagnes, les yeux baissent naturellement vers ce qui pourrait ressembler à une rue de village.
CB : Blotti dans une petite vallée creusée par les eaux froides du ruisseau Pekisko, cet ensemble de bâtiments était autrefois le cœur des opérations de l’immense ranch. Il n’y a aucun doute quant à l’endroit où nous sommes : sur le toit de la grange, on peut voir le symbole distinctif du ranch Bar U, c’est-à-dire la lettre U surmontée d’une ligne.
PD : Ce qui est spécial au Bar U, c’est qu’absolument aucun des bâtiments ici n’a été apporté d’ailleurs.
CB : Il y a des granges pour abriter et nourrir les chevaux, les bœufs, les vaches laitières, les poules et les cochons; il y a aussi une forge, un dortoir avec un jardin et une cave à légumes, un abattoir et un bureau de poste. À une époque, c’était l’un des plus grands centres de population du Sud-Ouest de l’Alberta. Les gens y venaient pour ramasser leur courrier, vendre quelques œufs et du beurre, parler affaires, et pour entendre les derniers potins.
De nos jours, les gens y viennent pour des raisons différentes. C’est l’un des rares endroits au Canada où les visiteurs peuvent découvrir ce à quoi ressemblait la vie des grands éleveurs, une activité qui dominait autrefois dans ce paysage, et ailleurs dans les provinces de l’Ouest.
Ross Fritz : Un beau petit matin pour ça.
CB : Nous voici à bord d’une charrette tirée par des chevaux avec notre guide Ross Fritz. Ça fait déjà plusieurs années qu’il conduit des attelages.
RF : Je viens de finir ma 20e saison ici. Ouin, j’ai fait un bon bout de chemin ici. D’habitude, je commence par souhaiter la bienvenue aux gens au célèbre lieu historique national du Canada du Ranch-Bar U. Ce ranch-là, c’est un des ranchs commerciaux qui a duré le plus longtemps et qui a eu le plus de succès. Il est resté un grand ranch commercial jusqu’en 1950.
CB : Un ranch commercial est un modèle d’affaires dans lequel l’entreprise et les actionnaires sont les propriétaires et se partagent les profits, ou assument les pertes. L’exploitation du ranch Bar U a commencé il y a presque 150 ans.
RF : Et si tu veux mon avis, ils ne pouvaient pas choisir un meilleur coin.
PD : La région des contreforts, où est le ranch Bar U, j’imagine que les Autochtones l’avaient choisie avant nous, pour se mettre à l’abri du vent. Le vent, ça use à la longue.
CB : On vient d’entendre Patrick Davis, charpentier spécialisé en structures historiques, qui travaille ici depuis 15 ans.
PD : Dans ma famille, ça fait cinq générations que soit on travaille au Bar U soit on fait des affaires avec le ranch. Et mon fils a commencé à travailler pour Parcs Canada cette année, c’est lui la cinquième génération.
J’pense que les cerfs mulets et les cerfs de Virginie trouvent que le ranch Bar U est l’endroit parfait pour se mettre à l’abri du vent, pour se sauver des coyotes. L’eau est propre, froide et rafraîchissante dans le Pekisko. Il y a même des truites arc-en-ciel de 28 pouces dans le ruisseau! Et il y a tellement de renards ici, ils s’occupent des souris pour nous. On voit aussi des ours noirs se promener sur le site. Et depuis quelques années, on voit de plus en plus de grizzlis ici.
CB : Ce qui distingue le ranch Bar U des autres lieux historiques, ce sont les animaux qu’on y trouve.
PD : Y’a rien de mieux pour tisser des liens avec les Canadiens que les animaux. Ça fait que j’ai apporté quelques-unes de mes poules pondeuses, je leur ai bâti un petit poulailler qu’on déplace aux 2-3 jours sur une nouvelle talle de gazon frais. Les enfants s’assoient à côté et arrachent du gazon pour le donner aux poules, ils peuvent être là pendant des heures, le temps que leurs parents explorent le ranch.
Le public peut aussi voir des dindes et des cochons. Et d’habitude, on a un veau parce que, pour une raison ou une autre, sa mère ne pouvait pas s’en occuper. Les années passées, on prenait du lait en poudre qu’on apporte au camp de rassemblement pour le réchauffer au-dessus du feu, et pis y’a un ou deux enfants chanceux qui peuvent prendre le biberon pour le donner au veau.
CB : Voyons ce que Claire Thomson, une historienne de Parcs Canada, à ajouter. Claire Thomson : C’est de plus en plus compliqué, et rare, pour les lieux historiques de permettre aux visiteurs d’entrer en contact avec les animaux.
C’est de moins en moins possible pour beaucoup de monde, les gens n’ont pas la chance de côtoyer ce type de bétail comme il était possible de le faire il y a à peine quelques générations.
CB : Dans l’épisode d’aujourd’hui, nous retracerons l’histoire de trois animaux qui ont traîné leurs sabots dans ce paysage, transformant le lieu et les gens qui y ont vécu et travaillé : et j’ai parlé des bisons, des vaches et des chevaux. Commençons par le bison des prairies.
De son nom scientifique Bison bison bison, et aussi appelé buffalo en anglais, et iinnii en pied-noir, la langue autochtone de la région.
Le bison des prairies est un animal imposant aux poils longs et hirsutes brun-noir foncé qui a des cornes courbées distinctives et une bosse sur les épaules. Pesant plus de 800 kilogrammes et mesurant près de deux mètres de haut, il est le plus gros mammifère terrestre en Amérique du Nord. Bien avant l’introduction des bovins, le brouteur qui avait la plus grande influence dans le paysage de la région, c'était le bison.
PD : Une grande partie de l’histoire du ranch Bar U est marquée par ces gros bisons majestueux qui mangent l’herbe indigène.
CB : Pendant des milliers d’années, les peuples autochtones des Prairies utilisent des méthodes ingénieuses pour chasser ce géant. Le bison est une source de nourriture, de matériaux de construction, d’outils, de vêtements et de récits!
Il y a tellement de bisons qu’il est pratiquement impossible de les compter. Comme Lauren Markewicz, autrice et interprète à Parcs Canada, le dit si bien dans son livre intitulé Comme le tonnerre au loin : Histoire de la conservation du bison au Canada :
Lauren Markewicz : Pendant des milliers d’années, les bisons ont prospéré de manière extraordinaire, leur abondance ayant pu atteindre 30 millions d’individus dans l’ensemble de l’Amérique du Nord. Des hardes de plus de 10 000 individus, voire 100 000, étaient fréquemment observées et décrites vers le milieu du 19e siècle.
CB : Le bison est attiré par la fétuque scabre, une graminée vivace qui pousse en touffes et qui s’épanouit dans le sol grossier et riche en minéraux des contreforts des Rocheuses.
MS : Les gens l’appelaient la laine des prairies.
CB : On vient d’entendre Meg Stanley, historienne à Parcs Canada.
MS : C’est une plante bien adaptée pour la région; elle survit aux années de grande humidité comme aux années de sécheresse.
CB : La fétuque scabre est dense et rigide; elle pousse en touffes et peut atteindre jusqu’à un mètre et demi de haut. Elle est aussi rugueuse au toucher, et c’est une dure à cuire! Elle tolère l’ombre et la sécheresse et résiste aux maladies.
RF : Pendant des années et des années, c’est la fétuque scabre qui a fait vivre tout le pays.
CB : Ses racines peuvent descendre jusqu’à 3 mètres dans le sol pour trouver de l’eau.
MS : Les racines sont vraiment longues!
PD : La plupart des graminées pendant l’hiver, quand l’hiver arrive, transfèrent toute leur énergie vers leurs racines. La fétuque scabre elle, envoie une grande partie des protéines vers le haut pour que les animaux en profitent tout l’hiver.
Et les brins de fétuque contiennent de 5 à 8 % de protéines. C’est grâce à ça que les animaux survivaient à l’hiver sur le versant est des contreforts. Ça, et le chinook…
CB : Le chinook est un vent chaud provenant des Rocheuses. L’hiver, il peut provoquer un réchauffement important de la température en très peu de temps.
PD : Le chinook enlevait la neige de sur les plantes et les animaux pouvaient donc les manger.
CB : Le bison et la fétuque ont une relation symbiotique, dans le vaste paysage des Prairies, ils évoluent en parallèle : la fétuque fournit des nutriments au bison tout au long de l’année longue tandis que notre brouteur, le bison, enrichit le sol par les nutriments contenus dans ses excréments et son urine. Il y a aussi les mares bourbeuses, c’est-à-dire des creux que les bisons forment en se roulant dans la terre et qui se remplissent d’eau de pluie, lesquelles contribuent à la conservation de l’eau si précieuse dans cet environnement sec.
Et un bison, ça broute, beaucoup! Un adulte peut manger jusqu’à 11 kilogrammes d’herbes par jour. La survie des peuples autochtones des Prairies dépend du bison.
CT : Les gens qui vivaient ici depuis des millénaires dépendaient réellement des bisons pour leur subsistance.
CB : Mike Bruised Head nous parle de l’importance du bison. Il est chargé de cours à l’Université de Lethbridge et un Aîné de la Nation Kainai, une des nations qui composent la Confédération des Pieds-Noirs.
Mike Bruised Head : [PRÉSENTATION EN LANGUE PIED-NOIR] Mon nom en pied-noir est chef-oiseau. Ici, c’est le pays du bison. Les Pieds-Noirs. Les bisons. Côte à côte. Si ça n’avait pas été de la quantité énorme de bisons, on serait pas ici. Et on rend hommage au bison, beaucoup. Des sociétés lui sont consacrées, on porte son esprit dans nos chansons et nos cérémonies et nos peintures. Difficile d’être plus proche que ça.
CB : Il y a un autre endroit, pas très loin du ranch Bar U, où cette relation existait pendant des millénaires : il s’agit du lieu historique national Old Women’s Buffalo Jump, qui est situé près de Cayley, en Alberta.
MBH [LANGUE PIED-NOIR]. Le précipice à bisons Women’s Buffalo Jump, c’est un site ancien.
CB : Pendant quelque 2 000 ans, les peuples autochtones utilisent ce précipice à bisons pour la chasse, dirigeant un grand nombre de bêtes affolées vers une petite falaise jusqu’à ce qu’elles tombent.
MBH : Il y a toute une histoire qui explique pourquoi les femmes avaient un précipice juste pour elles. Ça remonte à il y a longtemps
CB : Le récit traditionnel des Pieds-Noirs décrit le précipice à bisons des femmes comme le lieu des premiers mariages entre les hommes et les femmes.
MBH : Et c’est comme ça qu’ils se rencontraient, grâce au précipice à bisons.
CB : Nous n’avons pas le temps de vous raconter toute l’histoire, mais nous avons ajouté un lien dans les notes de l’épisode vers une vidéo de la Nation Siksika dans laquelle on raconte, en anglais, l’histoire et vous pourrez voir de magnifiques images du précipice à bisons Old Women.
MBH : Les femmes étaient les coureuses de bisons.
CB : Les coureurs de bisons sont des personnes braves qui courent derrière un troupeau de bisons, les poussant à se jeter en bas d’une falaise rocheuse. Et au pied de la falaise, d’autres chasseurs armés d’arcs et de flèches les attendent.
MBH : Moi, je les trouve pas mal impressionnantes, des femmes fonceuses et solides. J’te gage même qu’elles rataient rarement leur cible.
CB : Les archéologues ont trouvé au précipice à bisons Old Woman des milliers d’os de bisons et d’outils en os, de même que des morceaux de poterie et des pointes de projectiles en pierre. On a aussi déterré des artefacts semblables au ranch Bar U.
Jessica Hill : On trouve le même type de pointes de projectiles ici, les mêmes sortes de matériaux lithiques étaient utilisées ici.
CB : C’est au tour de Jessica Hill de nous parler.
JH : Je suis l’une des archéologues terrestres qui travaillent pour Parcs Canada, au bureau de Calgary.
CB : Jessica nous emmène dans un coin différent du ranch Bar U, où des changements dans le paysage, comme des inondations, ouvrent une porte aux fouilles archéologiques.
JH : 2005 a été une vraiment grosse année pour les inondations ici, au ranch Bar U, et le ruisseau a littéralement modifié son cours et a commencé à creuser la terrasse ici. Et puis on a commencé à voir apparaître beaucoup d’artefacts, des crânes de bisons, des foyers, des fosses à cuisson, que l’érosion mettait au jour.
Les peuples autochtones qui vivaient dans la région revenaient continuellement ici pour camper, pour préparer le bison. Ils ont peut-être piégé des animaux sur ces terrasses basses. Elles étaient probablement un peu marécageuses et ils y piégeaient des animaux et les préparaient à leur camp.
CB : Mais, à partir du dix-neuvième siècle, lorsque les colons européens commencent à s’installer dans les Prairies, les populations de bisons chutent de façon exponentielle.
CT : Divers facteurs ont joué un rôle dans le déclin de la population de bison.
CB : Parmi les facteurs les plus probables, on peut mentionner :
- la chasse excessive, qui est facilitée par les fusils et les chevaux et prend de l’ampleur en raison d’une forte demande de peaux et de viande de bison;
- les fermes et les voies ferrées qui sont construites dans l’habitat du bison;
- les sécheresses généralisées;
- la concurrence des chevaux et, ultérieurement, des bovins, qui se nourrissent eux aussi de fétuque;
- sans oublier… les nouvelles maladies infectieuses transmises aux populations de bisons après l’introduction des bovins.
Mais aussi…
CT : Il y a aussi eu une espèce de chasse sportive et l’éradication, en fait, que les responsables du gouvernement des États-Unis préconisaient comme moyen pour assurer la soumission des peuples autochtones aux États-Unis, mais qui a aussi entraîné des conséquences à grande échelle sur les peuples vivant, au sein de ce que l’on nomme aujourd’hui, le Canada.
CB : Il aura fallu à peine quelques décennies pour que le bison soit poussé au bord de l’extinction, passant de dizaines de millions de bêtes à moins de mille dans toute l’Amérique du Nord. La vie des Autochtones dans les Prairies, auparavant axée sur le bison, devient alors très difficile.
CT : De leur vivant, les gens voyaient que la population des bisons était en déclin et ils savaient que les choses se détérioraient très rapidement.
CB : Deuxième partie : les vaches.
De son nom latin Bos Taurus, la vache a probablement été domestiquée il y a plus de 10 000 ans. En fait, c’est son ancêtre qui a été domestiqué, c’est-à-dire l’énorme, et maintenant disparu, auroch qui errait dans les plaines de l’Eurasie.
Alors que se joue la tragédie du déclin des populations de bison, la population de colons dans l’Ouest, elle, ne cesse de croître, tout comme les graminées. L’écosystème qui évoluait en symbiose avec le bison est également tout indiqué pour un nouveau groupe lucratif de brouteurs introduit en Amérique du Nord quatre cents ans auparavant : les bovins.
Voici Corelie Keller, interprète au ranch Bar U.
CK : Toute cette herbe que personne ne consommait. C’est comme ça qu’est née la grande aventure de l’élevage de bovins, on pourrait appeler ça les débuts de la ruée vers le bœuf.
CB : Dans les années 1870 et 1880, les ranchs au sud de la frontière, au Montana et au Texas par exemple, rapportent de gros profits à leurs actionnaires; et les hommes d’affaires de l’Est, ne voulant pas être en reste, souhaitent lancer une industrie semblable au Canada.
Le gouvernement canadien, de son côté, souhaite voir les prairies se développer et, au début des années 1880, il commence à louer de grandes étendues de pâturages à un taux annuel de seulement un sou l’acre.
PD : Le gouvernement fédéral avait besoin d’un plan pour coloniser l’Ouest. Il a donc conclu des baux à loyer vraiment bas pour attirer des grands éleveurs.
MS : On voit un afflux rapide de capitaux qui crée comme un élan. Et c’est parce que les loyers ne sont vraiment pas chers. Les gens voient ça comme une occasion de se lancer dans cette activité.
CB : Ayant eu des informations privilégiées, un groupe d’hommes œuvrant dans l’industrie bovine au Québec saute alors sur l’occasion d’obtenir un bail pour un pâturage dans les contreforts des Rocheuses. Parmi eux se trouve le grand éleveur chevronné et homme d’affaires Fred Stimson.
RF : Un de ses beaux-frères était dans la Police à cheval du Nord-Ouest et il lui a parlé d’un coin du pays parfait pour l’élevage, où l’herbe était tellement haute qu’elle touchait le ventre des chevaux, sans troupeaux à l’horizon vu que même les bisons avaient disparu.
CB : Stimson exporte déjà du bœuf outre-Atlantique à partir de son ranch situé dans le comté de Compton, au Québec; qui plus est, il a les relations commerciales et politiques nécessaires pour faire prendre de l’expansion à son entreprise.
Avec le soutien financier de la famille Allan, un acteur important dans le secteur du commerce maritime, Stimson et ses associés entreprennent, au printemps 1881, le voyage de près d’un mois vers l’ouest pour obtenir une terre et y établir un ranch.
RF : Pour arriver ici, ils ont dû prendre le train jusqu’à Bismarck, dans le Dakota du Nord, puis remonter la rivière Missouri dans un bateau à vapeur jusqu’à Fort Benton, au Montana.
CB : De là, il leur reste 500 kilomètres à faire à cheval.
RF : C’était le trajet le plus rapide pour arriver ici. Tout un voyage!
CB : Stimson et ses partenaires souhaitent louer des milliers d’acres de prairies dans les contreforts; une fois leur demande approuvée, ils créent la Northwest Cattle Company. Fred Stimson en est le gestionnaire résident.
Il manque toutefois une chose essentielle, les vaches. Au printemps 1882, Stimson, en compagnie de son partenaire d’affaires George Emerson et de son contremaître Tom Lynch, se rend dans le Sud de l’Idaho pour acheter un troupeau. Ils achètent plus de 3000 bêtes à 20 $ chacune. Et c’est à Tom Lynch que revient la tâche d’embaucher des hommes capables de ramener le troupeau au Canada.
RF : Il cherchait des cow-boys. Il a demandé au chef de convoi d’un de ces troupeaux là-bas. Et ce gars-là lui a dit « ben, il faut que t’embauches Bill Moodie pis son partner, John Ware. »
CB : Ce partenaire, c’est le légendaire cow-boy noir John Ware, qui a été désigné personnage d’importance historique nationale en 2022. On parlera de lui un peu plus tard.
RF : En tout cas, il les a embauchés et a formé une équipe d’environ 12 cow-boys, et ils ont commencé à diriger le troupeau vers le nord, vers ici. Ils sont partis à la fin mai.
CB : Trois mille bêtes, un trajet de plus de mille kilomètres, des rivières à traverser, une tempête de neige automnale à affronter et au moins un col de montagne à franchir.
RF : C’est toute une excursion de camping ça madame, monsieur!
CB : Une fois arrivés à destination, les bovins sont conduits vers les pâturages où ils se régalent de fétuque scabre et prennent du poids, comme l’ont fait les bisons avant eux. Et c’est ainsi que commence l’ère de l’élevage commercial au ranch Bar U, une époque où l’herbe vaut de l’or pour les investisseurs.
MS : Transformer l’herbe en or, c’est une expression qui est utilisée pour expliquer la base de l’élevage. Pour que l’herbe vaille de l’or, ça prend du bétail, ça prend un ranch. Ça prend des terres où élever ce bétail. Et ça prend du monde compétent et doué qui sait comment s’occuper du bétail.
CB : À l’époque, il y a de nombreux marchés qui veulent mettre la main sur des bovins de boucherie, certains tout près, d’autres très très loin.
MS : Dans les années 1880, les communautés autochtones sont le premier marché, parce qu’il n’y a plus de bisons et que les gens sont affamés. Et puis, il y a un marché au Royaume-Uni, où l’industrialisation est énorme et où les régimes riches en protéines ont la cote.
CB : Avant l’arrivée de la technologie associée aux congélateurs modernes, le bétail vivant est envoyé au Royaume-Uni d’abord par train vers l’Est du Canada, puis par navire cargo jusque de l’autre côté de l’Atlantique. Ce n’est pas une coïncidence si la famille Allan, des investisseurs majeurs dans le ranch Bar U, sont aussi des magnats du transport maritime!
MS : Vient ensuite le marché américain. Enfin, ça prend des marchés et des moyens de transporter les bêtes, et toutes les pièces du casse-tête doivent s’emboiter pour pouvoir passer des ressources de bases, soit l’herbe, les terres et les bovins, à la vente au bout du compte.
CB : Après avoir été en exploitation pendant 20 ans, le ranch Bar U entame un nouveau chapitre en 1902.
Un des principaux investisseurs, Andrew Allan, est décédé récemment et ses héritiers ne semblent pas partager son intérêt pour l’élevage commercial. Le soigneur de bovins George Lane, qui a déjà travaillé comme contremaître au ranch Bar U, y voit une occasion à saisir. Il se rend à Montréal après avoir conclu des ententes financières avec des partenaires à Winnipeg et offre 220 000 $ aux héritiers pour les débarrasser du ranch.
La vente qui en résulte, l’une des plus importantes dans l’Ouest du Canada jusque-là, comprend des terres en propriété et en location, de même que quelque 8 000 têtes de bétail, 500 chevaux, mille tonnes de foin, et tous les bâtiments et les clôtures qui assurent le bon fonctionnement du ranch. Stimson n’est pas impressionné par cette transaction, et il affirme que le ranch vaut beaucoup plus et que Lane l’a obtenu pour une bouchée de pain. Mais au moment de cette vente, le temps de la North West Cattle Company est révolu, tout comme celui de Stimson à la barre du ranch. Celui-ci retourne brièvement à Montréal, puis s’en va à Mexico pour y exploiter une ferme laitière.
Selon les diverses descriptions qu’on fait de lui, Lane est un personnage pittoresque mesurant plus de 1.8 m avec des yeux perçants d’un bleu éclatant, et on le décrit aussi comme un concentré de puissance sous tension, une boule d’énergie survoltée et inarrêtable. Pendant qu’il est propriétaire, George Lane fait passer le cheptel à 40 000 bêtes, et le ranch Bar U devient ainsi l’un des plus gros ranchs en Amérique du Nord. C’est alors qu’on le surnomme le « roi des bovins de l’Alberta ».
Mais, assez parlé des tribulations des capitalistes à la tête de l’entreprise. Parlons maintenant des personnes qui mettaient vraiment la main à la pâte et étaient payées pour faire tourner cette colossale entreprise.
Petite parenthèse : jusqu’à maintenant, mais, pour parler de la vie et du travail au ranch, il faut généraliser un peu, ce qui nous obligera à faire des allers-retours dans le temps.
Soigner et transporter 40 000 bovins dans une énorme parcelle de prairies est une entreprise majeure. Et la clé du succès, ce sont les ouvriers compétents sur le terrain.
PD : Cette merveilleuse fétuque nourrissait les vaches. Là, des employés sont arrivés, puis ils sont partis commencer une nouvelle vie. Ils sont arrivés de l’Est et après ils ont acheté un quart de section ou ils sont déménagés en ville. Et c’est comme ça que tout l’Ouest s’est colonisé, hein.
CB : Voici de nouveau l’archéologue Jessica Hill.
JH : Avec l’archéologie, on peut raconter quelques récits intéressants à propos de l’histoire ou des métiers historiques d’ici. On a trouvé des artefacts vraiment fascinants dans le bâtiment de la cuisine qui racontent l’histoire des Euro-Canadiens, des Sino-Canadiens et des Canadiens noirs qui ont vécu ici.
CB : Selon les données des recensements, les employés de la cuisine au ranch Bar U, et à de nombreux autres ranchs commerciaux, sont souvent des immigrants d’origine chinois. L’un d’eux, un cuisinier connu au ranch sous le nom de « Hop Sing », probablement un surnom, travaille à l’époque où Lane est propriétaire et il demeure pendant bien des années. On sait qu'il a au moins un assistant. Pour les employés de la cuisine, les journées sont extrêmement chargées; non seulement doivent-ils préparer trois repas par jour pour 12 à 25 travailleurs affamés, selon la saison, mais ils doivent aussi tout nettoyer après, s’occuper des poules et aller pomper de l’eau à la main.
Les employés de la cuisine sont aussi ceux qui plantent les légumes dans un potager près de la cuisine, entretiennent le jardin, récoltent les légumes et voient à leur conservation. Des aliments comme les carottes et les pommes de terre sont gardés au frais dans une cave à légumes, c’est-à-dire une chambre froide souterraine. D’autres légumes sont marinés ou mis en conserve pour les mois rigoureux de l’hiver. Et environ toutes les deux semaines, ils abattent un bœuf pour pouvoir servir de la viande fraîche aux employés du ranch.
Près de la cuisine se trouve le bâtiment qui, de 1886 à 1927, abrite le bureau de poste de Pekisko. C’est un centre communautaire essentiel non seulement pour le ranch Bar U, mais aussi pour les familles qui vivent à proximité.
CK : Aller chercher son courrier, c’était un peu comme un rendez-vous communautaire.
PD : C’est certain qu’ils devaient beaucoup parler de trucs pour survivre dans la région du Bar U. Même les ranchs commerciaux étaient en mode d’apprentissage. Ça fait qu’ils voulaient savoir ce qui marchait et ce qui marchait pas. Les gars se retrouvaient au Bar U et disaient, eille, as-tu réussi à faire pousser cette sorte d’avoine là? Non, pas vraiment, pas du tout. Ça fait que de parler avec les voisins au Bar U de ce qui marchait et de ce qui marchait pas, ça a sûrement aidé la région à prospérer.
CB : Le ranch Bar U est aussi un client important des fermiers de la région.
PD : Mes grands-parents vendaient une douzaine d’œufs à un voisin pour 25 cents, mais au Bar U, on leur en donnait un peu plus, on leur donnait 50 cents. Ils vendaient du beurre aux voisins pour 50 cents la livre. Au Bar U, on leur donnait une piastre. C’était vraiment un facteur économique.
CB : Tandis que la grande majorité des travailleurs au ranch Bar U sont des hommes, on y trouve tout de même un petit nombre de familles. Par exemple, Ann Clifford raconte dans ses mémoires sa vie d’épouse de chef des cow-boys dans les années 1930 et 1940. Elle parle de son travail de teneuse de livres pour le ranch Bar U, un emploi très prenant qui consiste à tenir à jour les feuilles de temps et les fiches de paye de plus de 30 employés, ainsi qu’à enregistrer toutes les transactions d’achat et de vente du bétail.
MS : Quand on parle de ranch, les gens pensent aux cow-boys, mais tout au long de l’histoire du Bar U, il y a des femmes qui ont travaillé et vécu là, qui ont élevé leur famille là, ce qui est tout un travail en soi. On sait, par exemple, que c’est la sœur non mariée du Fred Stimson, s’occupait de sa maison, ce qui n’est pas hors du commun au vingtième siècle.
CB : Quant aux enfants qui vivent sur le ranch, la vie n’est pas toujours une partie de plaisir pour eux. Le ranch Bar U est loin des autres villages. On sait qu’au moins une famille a recruté des gouvernantes pour que les enfants poursuivent leur scolarité. Le taux de roulement est cependant plutôt élevé : au moins trois des jeunes gouvernantes quittent le ranch après avoir épousé un employé.
MS : On voit donc des espaces qui servent essentiellement aux familles, essentiellement à l’élevage des chevaux, essentiellement à la vie quotidienne. On commence à voir comment ces différents espaces sont utilisés à différents moments de l’année et pendant le cycle de vie du bétail aussi.
CB : Ce cycle de vie règle toutes les activités au ranch Bar U, et il influence grandement le travail quotidien des employés du ranch, aussi appelé cow-boys. Ces derniers sont essentiels à l’ensemble des activités liées à l’élevage des bovins. Regardons de plus près ce que chaque saison leur réserve.
Le printemps. C’est la saison du renouveau. Lorsque la neige fond dans les pâturages, les veaux naissent, environ 9 mois après que les mâles ont été relâchés de leur enclos d’isolement pour passer un peu de temps à « socialiser » avec les femelles.
RF : Le temps du vêlage sur un ranch, j’vous dis pas, c’est probablement la période de l’année la plus importante.
PD : Ma saison préférée au Bar U, c’est le printemps, lorsque les veaux arrivent. Ça leur prend peut-être 2 ou 3 jours pour être à l’aise sur leurs pattes et puis, tout d’un coup, ils partent à 100 milles à l’heure dans le pâturage, la queue dans les airs, parce que leur bedon est plein du lait de maman et ils sont heureux.
CB : Les employés du ranch sellent leur cheval et partent dans les pâturages pour marquer les nouveaux veaux. Dans les années 1920 et 1930, on compte de 1 600 à 1 800 naissances au ranch Bar U chaque année, ce n’est donc pas un travail de tout repos!
Ils capturent les veaux à l’aide d’un lasso et les immobilisent au sol. Certains employés sont tellement bons qu'ils vont compétitionner lors de rodéos, comme le Stampede de Calgary.
En 1923, c’est Jonas Rider, de la Nation des Stoney Nakoda, qui enregistre le meilleur temps dans la compétition de capture de veau au lasso; il est aussi un employé du ranch Bar U.
RF : Jonas Rider était connu comme l’un des meilleurs manieurs de lasso de tous les temps.
CB : Le Stampede de Calgary a été désigné événement historique national et il est reconnu comme l’un des plus grands et des plus connus rodéos au monde. Des épreuves comme le terrassement du bouvillon et les courses de chariots tirent leur origine du travail quotidien des employés des ranchs. En fait, George Lane et le propriétaire suivant du Bar U, Patrick Burns, figurent parmi les promoteurs originaux du premier stampede en 1912.
De retour au ranch, une fois le veau immobilisé au sol après avoir été capturé au lasso, les cow-boys appliquent sur le veau un fer brûlant à l’effigie du ranch Bar U, ce qui laisse une marque permanente et facilite l’identification des propriétaires des animaux.
L’été : Les veaux, en compagnie de leur mère, passent leur temps dans les pâturages à brouter la fétuque scabre. C’est un véritable buffet à volonté dans les prairies. Les mâles sont gardés à l’écart pour éviter tout vêlage non planifié. À mesure que la neige fond en altitude, davantage de pâturages sont accessibles. Le foin est récolté et mis en balles et servira à nourrir les bêtes pendant l’hiver. Pendant leur temps libre, quelques employés s’entraînent avec le club de polo Pekisko sur le terrain du ranch Bar U. En 1909, l’équipe gagne contre d’autres équipes de l’Ouest canadien et remporte la coupe Earl of Winterton.
L’automne : C’est la saison où il faut rassembler le bétail. Une grande partie des activités du ranch prend alors la route et les cuisiniers montent des camps de fortune autour d’un chariot.
MS : C’est une cuisine sur roues qui suit les estomacs.
CB : À partir des camps de rassemblement, les employés du ranch s’aventurent loin dans les contreforts, galopant sur leur cheval dans la vaste prairie à la recherche des bovins portant la marque du ranch Bar U. Et mieux vaut éviter de prendre des bêtes appartenant aux voisins, surtout après 1919, puisque le propriétaire du ranch voisin, le ranch EP, n’est nul autre que Edward, le Prince de Galles!
PD : Donc, il fallait rassembler toutes les vaches, en gros dans un grand cercle, entrer dedans, trouver les vaches avec ta marque et les séparer, celles du Bar U d’un bord et celles d’EP de l’autre. Trier les paires parmi des milliers et des milliers de bêtes, ça devait être un méchant spectacle.
CB : Les vaches prêtes à être vendues sont envoyées au marché par train, et les veaux sont déplacés vers un camp spécialement conçu pour eux pour l’hiver. Le reste du troupeau est guidé vers les pâturages d’hiver. À mesure que le froid s’installe, on ajoute à l’alimentation des bovins le foin récolté plus tôt dans l’année.
Les mois relativement tranquilles de l’hiver servent à préparer la prochaine saison. Tandis que certains employés quittent le ranch pour occuper un autre emploi, ceux qui restent vaquent à des tâches d’entretien, comme réparer les bâtiments qui se trouvent au cœur du ranch.
En 1882, John Ware, un homme autrefois soumis à l’esclavage, arrive dans les contreforts albertains.
RF : Au fil du temps, y’a une bonne gang de fichus bons cow-boys qui sont passés par ici, au vieux ranch Bar U. Y’en a eu des plus célèbres que d’autres, pour différentes raisons, mais un des plus inoubliables est un cow-boy du nom de John Ware.
CB : On sait peu de choses à propos des premières années de Ware dans le Sud des États-Unis, mais on sait que ce cow-boy aux compétences remarquables fait partie de l’équipe embauchée en Idaho pour rassembler le troupeau original de 3 000 bêtes et le mener à ce qui allait devenir le ranch Bar U. Ware travaille pendant deux ans comme employé du ranch, puis part travailler ailleurs. Il finit par acheter du bétail et établir son propre ranch.
Célèbre de son vivant dans le Sud de l’Alberta, John Ware est aujourd’hui un héros du folklore de l’Ouest canadien, porté par les récits qui racontent son talent de cavalier, sa grande bonté envers ses voisins et sa grand force. Écoutons quelques personnes nous raconter un incident survenu dans les premières années du ranch Bar U qui a pris des proportions quasi légendaires.
PD : l’histoire de John Ware qui sauve le bétail, c’est sûr qu’elle est vraie.
CK : Pendant une tempête, quelques cow-boys sont partis.
PD : Quand une tempête s’en vient, et que ça prenne une heure ou deux jours avant qu’elle arrive, les vaches vont s’en éloigner. Et si y’a pas de clôture ou pas de boisés pour les arrêter, elles vont juste continuer à marcher, leur derrière toujours face à la tempête.
Et les vaches, elles ont juste continué à avancer parce que la tempête arrêtait pas, et elles se sont retrouvées loin du ranch, à des kilomètres et des kilomètres du ranch.
CK : Et les cow-boys, qui travaillaient tous ensemble, ils se sont dit, on peut rien faire, là, on va mourir gelés. On devrait juste trouver une façon de se mettre à l’abri et attendre que la tempête passe.
RF : Mais John Ware, lui, y’est resté avec le troupeau. Je sais pas trop combien de jours ça a pris, probablement deux, trois, quatre, cinq jours. Et ils se sont retrouvés dans le fond de la rivière.
Et c’est là que John a réussi à les contrôler et à les garder là, parce que c’était une bonne place pour garder les bêtes. Elles étaient à l’abri du vent, il y avait du « buckbrush » et des saules à manger. Et ça a pris plusieurs jours avant que le contremaître et le reste des gars les retrouvent, c’était un vrai de vrai, tout un homme de bétail.
CB : En 2022, la Commission des lieux et monuments historiques du Canada désigne John Ware personnage d’importance historique nationale. La plaque de bronze qui commémore cet homme se trouve à l’écurie pour les chevaux de selle du ranch Bar U. On peut y lire :
« Ce cow-boy noir, autrefois soumis à l’esclavage, s’est bâti une carrière d’éleveur fructueuse, malgré le racisme et les conditions difficiles du front pionnier. Ware excelle dans une industrie dominée par des hommes blancs et de grandes sociétés d’élevage bien financées. »
PD : Tout le temps que j’ai travaillé au ranch Bar U, j’ai cherché des signes de la présence de John Ware. Je me sens très, très privilégié d’avoir travaillé sur les fenêtres de l’écurie pour les chevaux de selle, parce que John Ware a déjà regardé à travers ces fenêtres-là.
RF : J’ai toujours dit, tsé, et plus souvent qu’à mon tour au fil des ans. Si seulement les murs des vieilles granges pouvaient parler. J’ai toujours aimé venir ici tôt le matin. La première chose que j’faisais, c’était d’ouvrir la porte pis les granges pis d’aller marcher là. Je suis pas trop sûr si j’essayais d’entendre quelque chose, ou si c’était mon imagination, mais je pensais à tous ces grands cow-boys, et aux gens formidables qui sont passés par les portes de ces granges-là.
CB : Troisième partie : Les chevaux. Equus caballus.
CT : Il existe un fort tradition qui est encore bien ancré aujourd’hui, lié à l'utilisation des cheveux dans les ranchs, particulièrement quand le terraine ne se prête pas bien aux déplacements en véhicule ou quand il faut suivre une autre bête à quatre pattes à travers un terrain plutôt accidenté, le cheval demeure souvent le meilleur moyen de se déplacer, et souvent le plus sûr aussi.
CB : Il y avait, et il y a encore, deux principaux types de chevaux au ranch Bar U. D’abord, les chevaux à selle, aussi appelés chevaux légers, qui sont les fidèles montures utilisées par les employés du ranch pour parcourir les grandes distances dans les prairies des contreforts.
PD : On peut lancer un lasso assis sur ces chevaux, les monter pendant des kilomètres et des kilomètres. C’est comme ça qu’ils déplaçaient les vaches.
CB : Puis il y a les chevaux de travail, ou chevaux de trait, qui sont beaucoup plus gros et généralement attelés pour labourer les terres ou tirer des charrettes.
En 1890, on compte 800 chevaux au ranch Bar U, ce nombre peut sembler excessif, mais, quand vient le temps de rassembler les bovins, une dizaine de chevaux de selle, et même plus, sont assignés à chaque employé de ranch. Les journées de travail sont si longues que les chevaux sont utilisés en rotation : l’employé en monte un, puis change de cheval quand le premier est épuisé.
Les changements récents qui surviennent dans les Prairies au tournant du siècle se traduisent par de nouvelles possibilités pour les hommes d’affaires visionnaires, qui s’intéressent aux chevaux.
RF : Le gouvernement cassait les premiers baux fonciers des éleveurs de bovins et arpentait toutes les terres pour les diviser en plus petites parcelles pour faire venir plus de colons, plus de gens, plus de fermiers.
CB : Ces nouveaux fermiers, dans le cadre de leur entente de concession de terres avec le gouvernement fédéral, doivent labourer la prairie fertile pour la transformer en champs pour de nouvelles cultures. Au début du vingtième siècle, avant l’avènement des machines agricoles modernes, le robuste cheval de trait est l’outil de travail par excellence, à tel point qu’il est devenu la mesure même de la puissance, qui s’exprime en « chevaux ».
MS : George Lane était un fin renard, il a diversifié ses activités.
RF : Ça fait que George a vu tout ça venir. Et il aimait les gros chevaux percherons.
CB : Ce nouvel intérêt apporte un autre type de revenu au ranch Bar U : l’élevage et la vente de ce cheval de travail qu’est le percheron.
PD : Ils sont arrivés de Laperche, en France. Des gros chevaux solides, parfaits pour labourer la terre, transporter du charbon, transporter du bois.
CB : On utilise également ces chevaux pour des projets de construction, par exemple quand il faut creuser des fossés d’irrigation et construire des barrages. Le ranch Bar U devient l’un des plus grands élevages de percherons au monde : à son apogée, en 1916, le ranch compte 700 percherons enregistrés.
Le ranch jouit par ailleurs d’une excellente réputation, gagnant de nombreux prix lors d’expositions équines. Un auteur déclare même que le ranch a reçu suffisamment de trophées « pour remplir un galion. »
Il en reste encore quelques-uns ici aujourd’hui; ils passent leurs journées entre le corral et l’écurie pour les chevaux de trait, ou trottent sur le terrain du lieu historique national, chacun attelé à une charrette où sont assis jusqu’à 20 visiteurs. Une promenade en charrette tirée par un percheron, c’est une activité mémorable pour tout le monde, et pas seulement pour les visiteurs.
RF : J’adore tellement travailler avec ces gros percherons. Ç’a toujours été un réel plaisir d’avoir un nouvel attelage, les apprivoiser, les entraîner, et réussir à les amener à un point où on peut leur faire confiance sur le terrain.
CB : La plupart des grands ranchs qui ont ouvert pendant l’âge d’or de l’élevage dans les années 1880 ont fermé au cours quelques décennies qui ont suivi. Mais le Bar U a réussi à survivre malgré les faillites, les feux et les tempêtes, d’abord comme ranch commercial, puis, à partir des années 1950, comme une entreprise familiale.
C’est dans les années 1960 que Parcs Canada entre en scène.
MS : C’est en 1968 que la Commission des lieux et monuments historiques du Canada cible l’élevage comme quelque chose qu’elle souhaite commémorer, comme une industrie d’importance historique nationale.
CB : Cette commémoration vise des industries d’élevage dans des régions de la Colombie-Britannique, de l’Alberta et de la Saskatchewan.
MS : Et de là a commencé une quête plutôt épique pour acheter un ranch. En fait, quelques ranchs ont été identifiés dans les années 1970, mais aucun d’eux n’a fini par être acheté.
CB : Parcs Canada évalue plus d’une douzaine de ranchs pour déterminer l’endroit le plus approprié où sera interprétée l’histoire de cette industrie. Une première tentative d’acheter le ranch Bar U se solde par un échec en 1977. Les négociations reprennent dix ans plus tard, avec plus de succès cette fois-ci. Les éleveurs de la région et les membres de la communauté jouent un rôle clé dans les négociations.
À l’époque, la Commission décrit le ranch Bar U comme « sans aucun doute le ranch plus important de tout l’Ouest canadien, possédant parmi les ressources in situ les mieux préservées de tous les grands ranchs de l’âge d’or de l’élevage. »
En 1991, Parcs Canada achète 367 acres du ranch Bar U, dans lesquels se trouve le cœur du ranch, soit 35 bâtiments dont la construction s'échelonne des années 1880 aux années 1920. La plupart de ces bâtiments sont relativement en bon état puisqu’ils sont encore utilisés. La restauration et l’entretien des bâtiments exposés aux ravages du temps et aux diverses conditions météorologiques est un travail que Patrick, en tant que charpentier patrimonial, fait encore aujourd’hui.
PD : La charpenterie de restauration historique, c’est un peu comme un travail de détective, et t’essayes de faire de ton mieux pour réparer quelque chose sans que ça ait l’air d’avoir été réparé.
La plupart des bâtiments ont été construits par de véritables artisans. La plupart venaient des vieux pays, ils ont appris leur métier de générations d’artisans, de l’autre côté de l’océan. Et ils sont venus ici et ont continué à pratiquer leur métier. C’est une histoire en soi. On ne veut pas la bâcler cette histoire-là.
Tout au Bar U a été restauré exactement comme c’était. Si on prend une fenêtre par exemple. Y’a un coin de pourri. On enlève juste cette fenêtre pourrie. On essaye de trouver du bois avec le même grain.
Un des projets de restauration qui a été tout simplement magique, c’est l’écurie pour les chevaux de trait. Cette grange-là a été construite en 1894. On a soulevé toute l’écurie il y a deux ans, on l’a déplacée de ses fondations, on a réparé la fondation, puis on a ramené l’écurie.
CB : La cave à légumes est un autre bon exemple d’un projet de restauration récent. Elle a été reconstruite comme elle était avant un malencontreux incident avec un cheval. Lorsqu’elle a été construite à l’origine …
CK : Quelques travailleurs ont gravé leurs initiales et la date dans la maçonnerie. On peut lire « Built September 5th, 1918 », c’est-à-dire, construit le 5 septembre 1918.
MS : De ce que l’on sait, la cave à légumes s’est écroulée un moment donné dans les années 1950 et ce serait apparemment de la faute d’un cheval, et ce cheval, appelé Rusty, aurait passé cinq jours dans la cave à légumes avant que quelqu’un le trouve. C’est l’histoire qu’on a.
CK : Et par le temps que Parcs Canada achète le ranch, elle était en pas mal en mauvais état.
CB : Les archéologues de Parcs Canada ont fait quelques fouilles dans la cave à légumes, et ils ont pu en apprendre un peu plus sur sa construction initiale, son aménagement et son utilisation. Ils ont trouvé un pot à marinade, des bocaux hermétiques pour la mise en conserve et des bouteilles de bière d’une brasserie de Calgary. Ils ont aussi trouvé des bocaux de conserve encore pleins, remplis notamment de rhubarbe dans le sirop et d’asperges marinées.
Armé de ces nouveaux renseignements, on a pu commencer les travaux dans la cave à légumes en 2015.
PD : Tout était effondré. Ça fait que, quand on a creusé, on a découvert que la cave à légumes était entourée de murs en pierre, et que Charlie Millar avait gravé son nom dedans. Et son frère, Fred Millar, j’pense qu’il a été là pendant 50 ans. Mon arrière-grand-père a travaillé pour lui. Ça c’était une belle découverte.
À l’intérieur, on a fini par comprendre où étaient placés les rondins verticaux, parce qu’à chaque fois qu’il y en avait un, ils avaient placé deux longues lames, deux lames d’un, d’une machine qui servait à cultiver et qui était tirée par des chevaux. Ils plaçaient le rondin sur le dessus de ça et coulaient un peu de béton autour. Ça fait qu’on savait exactement où était chaque rondin à l’intérieur. Et le résultat est tout simplement fantastique.
CB : Les visiteurs peuvent maintenant descendre dans la cave à légumes et voir les inscriptions originales ainsi que des expositions montrant comment des cuisiniers comme Hop Sing utilisaient l’espace pour conserver les aliments destinés aux travailleurs affamés du ranch.
Tous ces travaux de restauration aident à s’assurer que le ranch Bar U est protégé pour les générations futures, d’humains et d’animaux.
PD : Malheureusement, c’est l’abondance ou la disette au Bar U. Soit la sécheresse frappe, soit il pleut beaucoup. De tout le temps que je travaille au ranch, c’est 15 ans ça, j’ai vu des inondations qui surviennent tous les 300 ans et une inondation comme on en voit tous les mille ans.
CB : On parle ici de l’inondation de 2013 qui a aussi touché Calgary, la catastrophe naturelle la plus coûteuse de l’histoire jusque-là. Le ruisseau Pekisko est sorti de son lit et a inondé le cœur du ranch, endommageant la plupart des bâtiments.
PD : Quand je suis arrivé, les percherons, ces chevaux, ce sont des chevaux qui font plus d’un mètre quatre-vingt au garrot et pèsent 2000 livres, ils avaient de l’eau jusqu’au cou. On a réussi à les sortir de là.
Les trois dernières années, on a eu les sécheresses les plus dévastatrices de l’histoire de la région, du jamais vu. Y’a pas de doute, les changements climatiques sont réels, et j’en ai vu les conséquences pendant le peu de temps que j’ai passé au Bar U. On doit apprendre sur le tas ici. Comme on l’a toujours fait. On a pris des mesures pour l’atténuation des inondations. On a planté beaucoup d’arbres, partout où historiquement il y avait des peupliers. Beaucoup de nos arbres sont morts à cause de la sécheresse. Mais ceux qui sont encore vivants, leurs racines sont comme des barres à béton armé, elles retiennent les berges en place.
La plupart des bâtiments sont construits du bon côté du ruisseau. Y’en avait quelques-unes du côté inondable qu’on a remonté, on a enlevé les bâtiments et on a construit des fondations plus hautes. Ça devrait aider.
CB : Du point de vue des affaires, les choses ont beaucoup changé depuis les débuts de la North West Cattle Company, le marketing, l’élevage et la génétique, l’alimentation, la logistique de la mise en marché du bœuf, les lois de l’offre et de la demande, la liste est longue.
Mais, tandis que le monde extérieur évolue à la vitesse grand V, les principes fondamentaux de la production bovine et le mode de vie des grands éleveurs changent plus lentement.
PD : Dans le fond, tout tourne autour de faire prendre du poids aux bêtes, s’assurer qu’on a des bébés, et s’occuper des pâturages.
La façon de gérer un troupeau de vaches au ranch Bar U aujourd’hui n’est pas si différente de celle d’il y a 50 ou 100 ans. On souhaite qu’il pleuve au printemps. On souhaite que l’herbe ne tarde pas trop à arriver pour qu’on puisse arrêter de nourrir les vaches avec le foin ramassé à l’automne. On s’occupe du foin, on le coupe, on le met en balles. Pis à l’hiver, on sort les balles de foin pour que les vaches aient quelque chose à manger. On fait des balles avec de la paille aussi qui sert de litière aux vaches. La balle qui se trouve sous une vache vaut autant que la balle qui se trouve dans la vache. C’est pour ça qu’on essaye de les garder au chaud.
CB : Une autre chose qui est restée inchangée depuis les débuts du ranch Bar U, c’est l’économie bovine. Le ranch non seulement élève des bovins au lieu historique chaque année, mais, avec un petit coup de main de l’association coopérante Friends of the Bar U, il vend le bœuf à la fin de chaque saison. La seule différence, c’est que les recettes demeurent maintenant au ranch Bar U au lieu de remplir les poches des investisseurs et des propriétaires, et qu’elles nous permettent de continuer à faire vivre cet endroit si précieux.
Le lieu historique national du Ranch-Bar U est ouvert au public de la mi-mai à la fin septembre. Il est situé à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Calgary, le long de la route 22, aussi appelée la Cowboy Trail. L'année 2025 marque le trentième anniversaire de l’accueil de visiteurs au ranch par Parcs Canada.
Explorez les 35 structures historiques du cœur du ranch Bar U, dont la forge, qui abrite de nombreux articles originaux de l’époque du ranch commercial, ou visitez le lieu historique à bord d’un chariot tiré par des chevaux. Apprenez à attraper au lasso un bouvillon ou à seller un cheval en compagnie des interprètes de Parcs Canada qui donnent vie au ranch. En août, venez voir des équipes de cow-boys qui se mesurent les unes aux autres pour remporter des boucles de ceinture en argent et le droit de se vanter lors du Rodéo d’antan.
Le balado ReTrouver est une production de Parcs Canada. Un grand merci à notre producteur-conseil, Joseph Many Fingers, ainsi qu’à Ross Fritz, Corelie Keller, Mike Bruised Head, Claire Thomson, Patrick Davis, Lauren Markewicz, et Meg Stanley, qui a récemment pris sa retraite après une incroyable carrière à Parcs Canada passée à raconter l’histoire de l’Ouest canadien.
Pour une foule d’informations supplémentaires, dont une exposition sur Google Arts et Culture présentant des photos du lieu historique et des artefacts, ainsi que des ressources sur les efforts de réintroduction du bison dans les prairies et les contreforts, consultez les notes de l’épisode ou visitez le site parcs.canada.ca/retrouver.
Ici Christine Boucher. Merci d’avoir été des nôtres!
Bibliographie
Sources de publication
- Clifford, Ann. Ann's Story : A Great Ranching Empire and the People Who Made it Work. High River, Alberta : Forever in Memory Publishing, 1995.
- Dempsey, Hugh A. Napi : The Trickster. Victoria, British Columbia : Heritage House, 2018.
- Evans, Simon M. The Bar U : Canadian Ranching History. Calgary : University of Calgary Press, 2004.
- Gagnon, Erica. « S’installer dans l’Ouest : l’immigration dans les Prairies, de 1867 à 1914. » Musée canadien de l’immigration du Quai 21, 28 janvier 2022. https://quai21.ca/recherche/histoire-immigration/installer-ouest-immigration-prairies.
- Markewicz, Lauren. Comme le tonnerre au loin : Histoire de la conservation du bison au Canada. Parcs Canada, 2017. https://parcs.canada.ca/pn-np/ab/elkisland/nature/eep-sar/bison.
Articles d’actualité et Magazines
- The Calgary Daily Herald. 16 juillet 1923, 11.
- The Canadian Press. « Alberta floods costliest natural disaster in Canadian history. » CBC, 23 septembre, 2013. https://www.cbc.ca/news/canada/calgary/alberta-floods-costliest-natural-disaster-in-canadian-history-1.1864599.
Sites web
- Government of Alberta. « Old Women’s Buffalo Jump Archaeological Site. » HeRMIS : Alberta Heritage Survey Program. Consulté en 9 octobre, 2025. https://hermis.alberta.ca/ARHP/Details.aspx?DeptID=2&ObjectID=HS%2024310.
- Government of Alberta. « Women's Buffalo Jump. » HeRMIS : Alberta Register of Historic Places. Consulté en 9 octobre 2025. https://hermis.alberta.ca/ARHP/Details.aspx?DeptID=1&ObjectID=4665-0079.
- Gouvernement du Canada, l'Agence Parcs Canada. « Lieu historique national du Canada Old Women's Buffalo Jump. » Parcs Canada : Annuaire des désignations patrimoniales fédérales, 2007. https://www.pc.gc.ca/apps/dfhd/page_nhs_fra.aspx?id=17.
- McCullough, Alan B. « Stimson, Frederick Smith. » Dictionnaire biographique du Canada, vol.14. Université Laval/University of Toronto, 2003. https://www.biographi.ca/fr/bio/stimson_frederick_smith_14F.html.
Documents gouvernementaux
- A.B. McCullough. « The Ranching Industry in Canada. » manuscrit inédit, Parcs Canada, 1994.
- « The Ranching Industry in Canada : Report on Evaluation of Potential Sites for Commemoration. » Rapport préparé pour La Commission des lieux et monuments historiques du Canada, novembre 1989. »
- « Bar U Ranch National Historic Site Alberta, Commemorative Integrity Statement. » Parcs Canada, approuvé en novembre 2000. http://parkscanadahistory.com/publications/baru/cis-e.pdf.
- « Extrait du procès-verbal de décembre 2021. » La Commission des lieux et monuments historiques du Canada, Procès-verbal, décembre 2021.
- Pratt, Will. « John Ware. » La Commission des lieux et monuments historiques du Canada, rapport de soumission 2021-16.
- « Chinese Cooks for Bar U. » Rapport inédit, Parcs Canada, 2024.
- Stanley, Meg. « Bar U Root Cellar : Interpretive Concept, revised September 2016. » Rapport inédit, Parcs Canada, 2016.
- Yeo, W.B. « Pekisko : Heart of a Rural Community. » Rapport inédit, Parcs Canada, 1998.
Films
- Foggo, Cheryl, dir.. Sur les traces de John Ware. Montréal : Office national du film du Canada, 2020. https://www.nfb.ca/film/sur-les-traces-de-john-ware/.
Lacs-Waterton : Archéologie dans un paysage brûlé
En août 2017, la foudre a frappé près du parc national des Lacs-Waterton, déclenchant un incendie dévastateur qui a brûlé près de 40 %. Mais cette destruction a donné lieu à une occasion unique. Des archéologues et des anciens de la Confédération des Pieds-Noirs nous parleront du projet archéologique collaboratif qui nous permet de mieux comprendre la vie des peuples autochtones qui ont vécu et voyagé dans les Rocheuses et leurs contreforts pendant des millénaires.
En Savoir Plus :
- Parc national des Lacs-Waterton
- Google Arts and Culture : Lacs-Waterton
- Lieu historique national de l'Hôtel-Prince of Wales
- Lieu historique national du Premier-Puits-de-Pétrole-de-l'Ouest-Canadien
- Le Parc international de la paix Waterton-Glacier, site du patrimoine mondial de l’UNESCO
Autres médias :
- Galerie vidéos et photos sur la régénération après le feu
- Thèse de doctorat du Dr Mike Bruised Head sur l'impact de l'effacement des noms de lieux Pieds-Noirs à Paahtomahksikimi (en anglais seulement)
Avez-vous une suggestion pour un nouveau personnage, lieu ou événement historique national? Nous aimerions l'entendre! Visitez https://parcs.canada.ca/commemorate pour soumettre une candidature.
Transcription
Voix : Vous écoutez un balado signé Parcs Canada. This podcast is also available in English.
Christine Boucher : Nous sommes le 30 août 2017, c’est la fin d’un été chaud et sec. Un orage descend sur le mont Kenow dans le Sud-Est de la Colombie-Britannique. Un éclair illumine le ciel d’une lumière aveuglante et frappe un grand conifère de cent ans. La sève chauffe, se dilate et explose, ce qui provoque un incendie. Des vents forts attisent les flammes, qui dévorent les arbres, les uns après les autres en se propageant vers l’est, au-delà de la frontière de l’Alberta, jusqu’au parc national des Lacs-Waterton. Au cours des cinq prochaines semaines, le feu de forêt de Kenow brûlera presque 40% du parc.
Mike Bruised Head : Le feu existe depuis toujours. À cause du tonnerre, à cause de l’éclair. Faut juste savoir vivre avec, savoir faire avec. C’est le feu qui décide.
CB : Dans la foulée du feu, le savoir autochtone et l’archéologie nous aident à mieux comprendre les gens qui ont vécu et voyagé dans les Rocheuses et leurs contreforts pendant des milliers d’années.
Jennifer Ayles : Si vous pensez que c’est un endroit magnifique, quelqu’un il y a 9 000 ans pensait aussi que c’était un endroit magnifique. On est arrivés nous, les Occidentaux, et on en a fait un parc, mais ça a toujours été la maison de quelqu’un.
CB : Je m’appelle Christine Boucher et vous êtes à l'écoute de ReTrouver : Archéologie dans un paysage brûlé.
Parcs Canada est connu dans le monde entier comme un chef de file de la conservation de la nature, mais nous faisons bien plus que celà. Avec nos partenaires, nous commémorons les personnages, les lieux et les événements qui ont façonné le pays que nous appelons maintenant le Canada. Joignez-vous à nous pour rencontrer des experts de tout le pays et explorer les lieux, les récits et les artefacts qui donnent vie à l’histoire.
Dans cet épisode, nous nous rendons au parc national des Lacs-Waterton dans le Sud-Ouest de l’Alberta. Mais les gens de la Confédération des Pieds-Noirs, qui habitent cette région depuis des millénaires, nomment c’est endroit d’un autre facon :
Joseph Many Fingers : Pour les Pieds-Noirs, le parc national des Lacs-Waterton s’appelle Paahtómahksikimi, ils lui donnent ce nom depuis des milliers d’années. Et ce nom veut dire « lac sacré à l’intérieur ». Le lac sacré à l’intérieur des montagnes.
CB : Un merci spécial à nos producteurs-conseils, Joseph Many Fingers (que vous venez d’entendre) et Dylan Frank, qui nous ont aidés à mieux comprendre l’endroit selon le point de vue des Pieds-Noirs.
Voici Ira Provost, gestionnaire des consultations de la Nation des Piikani, une des quatre nations qui composent la Confédération des Pieds-Noirs, avec les Nations des Kainai, des Siksika et des Aamskapi Pikuni.
Ira Provost : Nous les Pieds-Noirs, et surtout les Piikani, on se considère comme un peuple des montagnes. La région des lacs Waterton est au cœur de nos terres ancestrales, au cœur de notre territoire. C’est là que se trouvent nos récits de création, et c’est là qu’on croit que beaucoup de nos coutumes et lois sacrées sont nées.
CB : Le parc national du Glacier du Montana est adjacent au parc national des Lacs-Waterton, tout juste de l’autre côté de la frontière américaine. En 1932, les deux parcs ont formé le parc international de la paix Waterton-Glacier, le premier du genre au monde. En 1995, le parc Waterton-Glacier a été désigné site du patrimoine mondial de l’UNESCO en raison de son superbe paysage montagneux et la grande diversité de sa faune et de sa flore.
Et on comprend facilement pourquoi. Cette vaste région, surnommée la « Couronne du continent », est un réseau époustouflant de pics montagneux escarpés, d’eaux bleues cristallines, de forêts verdoyantes de conifères, de prairies et de glaciers.
Le parc national des Lacs-Waterton est un magnifique paradis venteux au centre de cette couronne continentale.
On y trouve également l’emblématique hôtel Prince of Wales, un lieu historique national construit dans les années 1920 pour accueillir les voyageurs de la Great Northern Line. L’édifice pittoresque de style chalet suisse occupe de façon saisissante d’un plateau panoramique, dominant les lacs et le lotissement urbain de Waterton.
À la fin de l’été chaud et sec de 2017, presque tout a été perdu quand la foudre qui s’est abattue sur le mont Kenow a déclenché ce violent feu de forêt.
Pendant plus d’un mois, les pompiers ont lutté au sol et dans les airs contre les flammes. Lorsque les cendres sont retombées, le feu de Kenow avait brûlé 350 kilomètres carrés de forêt de pins et de mélèzes.
Une fois l’ordre d’évacuation levé, le public a autorisé à retourner dans le parc. Comme l’ensemble du couvert forestier et du sous-bois avait disparu, beaucoup d’endroits forts appréciés n’étaient pas reconnaissables.
On ne se rappelle pas avoir vu les Lacs-Waterton comme ça, mais ça ne veut pas dire qu’ils n’ont jamais été dans cet état. Le feu joue un rôle important dans la région depuis bien longtemps…
MBH : Quand l’éclair fait un feu, c’est un message.
CB : Voici monsieur Mike Bruised Head, un Aîné de la Nation des Kainai, qui est chargé de cours à l’Université de Lethbridge.
MBH : [PRÉSENTATION EN LANGUE PIED-NOIR] Mon nom en pied-noir est chef-oiseau. L’aigle. Mon nom chrétien et colonial est Michael Dean Bruised Head, et je suis un survivant des pensionnats.
Le feu, c’est pas nouveau. Les feux de forêts. Ils nettoient et purifient. Les feux d’herbe. Les feux de forêts. C’était juste comme ça. On se mettait pas à sacrer et jurer. « Maudit feu. » On laissait ça faire. Il y a un processus naturel de purification dans le feu. Inutile de dire « Bon sang, maudit feu ».
CB : Les Pieds-Noirs ont de nombreuses histoires à raconter sur l’importance de cet endroit et sur sa longue histoire.
IP : Tout cet endroit était occupé, utilisé, préservé et géré, et la coexistence entre les gens et l’environnement naturel était parfaite. C’était très élaboré et complexe, mais aussi très simple à la fois.
CB : Voici une archéologue de Parcs Canada, Jennifer Ayles.
JA : On voit que des gens ont vécu dans ce parc il y a plus de 10 000 ans, et jusqu’à nos jours. Cette région, ces terres et ces eaux sont vraiment très populaires à travers le temps. Et on voit que beaucoup de gens sont venus dans la région pour vivre, jouer, se divertir et subvenir à leurs besoins.
CB : Après l’incendie, l’archéologie avait l’occasion de nous en révéler davantage.
Bill Perry : Je m’appelle Bill Perry, et j’ai fait partie de l’équipe d’archéologie de Parcs Canada pendant environ 35 ans.
CB : Bill nous raconte le matin où il a appris la nouvelle du feu de forêt de Kenow.
BP : J’ai vu les nouvelles ce matin-là pendant que je me versais une tasse de café et on disait que tout le monde allait se concentrer sur la lutte contre l’incendie, sauver les infrastructures, protéger les gens et toutes ces bonnes choses. Mais de l’autre côté de ces nouvelles, il y avait Bill Perry qui se disait « c’est Noël! », parce que l’archéologie, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin, en temps normal. Les sites et les artefacts sont plutôt difficiles à trouver, et c’est une bonne chose. Mais ce que le feu a fait, c’est qu’il a détruit la botte de foin. Et alors, tout ce qu’il restait à la surface, c’était les aiguilles importantes pour la culture, si vous voulez.
CB : L’année suivant l’incendie, Bill a mis sur pied le projet d’archéologie du feu de Kenow. L’archéologue Dylan Frank était un des membres de l’équipe.
Dylan Frank : Le paysage était complètement dénudé. Et ça, les archéologues adorent ça, parce que ça nous facilite grandement la tâche.
[PRÉSENTATION EN LANGUE PIED-NOIR] Je m’appelle Dylan Frank. Je travaille au parc national des Lacs-Waterton. Je suis agent d’évaluation des impacts sur les ressources culturelles. Je suis né et j’ai grandi juste à l’est du parc, à environ 20 km plus loin, à Cardston. Je suis aussi membre de la Confédération des Pieds-Noirs, plus précisément de la Nation des Kainai. C’est presque comme si je travaillais dans ma propre cour.
Imaginez que vous cherchez une chaussette dans votre chambre le matin et que vous ne la trouvez pas, mais qu’après avoir nettoyé votre chambre, la chaussette est juste là. C’était essentiellement la même chose pour les artefacts sur le sol, parce que normalement, ils sont tous recouverts de terre et de végétation. Mais après que le feu a tout balayé sur son passage, les artefacts nous attendaient, juste là.
BP : Tous les matins, en sortant, on savait qu’on allait trouver des choses parce qu’on ne pouvait pas faire autrement. Si on pense à l’histoire de Waterton comme à un livre, le feu a ouvert le livre aux premières pages, et maintenant l’histoire est là, à la surface, prête à être lue.
CB : Mais c’était une offre à durée limitée.
BP : On était pressés par le temps. Parce que ce qui se passe après un feu, c’est que la végétation se remet vite à repousser. Notre merveilleux matin de Noël, il disparaissait rapidement. Les deux premières années, on a couru contre la végétation pour enregistrer tout ce qu’on pouvait et faire le plus de tests possible avant que tout disparaisse à nouveau. Mais après ça, on a passé deux ans sur les sites qui pouvaient nous en apprendre le plus sur la façon dont les gens vivaient et s’adaptaient.
CB : Avec tant de sites archéologiques, l’équipe ne savait presque pas par où commencer.
DF : Quand les gens me demandent où se trouve un site archéologique dans le parc, je leur réponds souvent que tout le parc est un site archéologique, en quelque sorte. Les Autochtones n’étaient pas juste à un endroit, ils avaient une relation avec l’ensemble du territoire.
CB : Dylan nous a raconté ses premières journées d’excavation près de la rivière Middle Waterton.
DF : Mes collègues et moi, on était tous debout sur la berge, perplexes, en train de nous demander par où commencer. L’endroit entier est un site, on ne peut pas se tromper. J’ai donc enlevé mon chapeau, je l’ai lancé dans les airs, et une rafale de vent l’a emporté. Il a atterri quelque part, et c’est là que j’ai décidé de creuser.
En creusant, j’ai trouvé des os et des artefacts, et j’ai même fini par trouver une fosse de cuisson. Une fosse de cuisson, c’est un trou creusé dans le sol, tapissé de peaux d’animaux, puis rempli d’eau. Ensuite, on y mettait des pierres chauffées au feu pour faire bouillir l’eau. On pouvait alors faire cuire des aliments selon les besoins. C’était donc une découverte très unique et très cool que j’ai faite simplement en lançant mon chapeau en l’air.
BP : Je regardais ces gars bondir sur le site, et je vous jure que leurs pieds touchaient à peine le sol.
CB : La participation des communautés autochtones locales était très importante pour ce projet.
JA : On voulait travailler de près avec les nations pour plusieurs raisons. L’archéologie a toujours été très scientifique, vous savez? Et c’est vraiment de la science occidentale qu’il s’agit, elle ne tient pas compte des autres façons de savoir. Nous apprenons tellement de choses des partenaires autochtones.
DF : C’est toujours un peu intéressant d’expliquer que la science occidentale n’est pas supérieure à la science et au savoir autochtones, parce que c’est la seule chose que les gens connaissent en grandissant. Puis, ils découvrent une autre manière de voir les choses et ça leur fait perdre la tête parce que c’est complètement différent de tout ce qu’on leur a enseigné et de tout ce qu’ils ont appris. C’est la différence de vision du monde et le fait d’essayer de comprendre comment les autres perçoivent les choses.
BP : On n’a pas souvent ce privilège, comme archéologue, de pouvoir travailler sur un site sacré comme celui-là. On a la chance de travailler avec un peuple qui est directement lié aux gens qui sont restés et ont utilisé ces terres, et on peut s’asseoir autour d’une table avec les Aînés, boire un café et échanger des histoires et des blagues. Et puis, tout à coup, on se rend compte : « Oh, je connais l’endroit. Il y a un site archéologique là. »
DF : La relation entre les peuples autochtones et l’archéologie a été plutôt difficile dans le passé. Et c’est parce que les archéologues ne consultaient pas les nations elles-mêmes. C’était toujours des personnes non autochtones qui allaient recueillir l’information et qui racontaient l’histoire au monde entier sans même consulter les personnes dont elles parlaient, ce qui, dans bien des cas, a causé beaucoup de confusion et fait en sorte que des histoires erronées ont été écrites à leur sujet. Et ça a fait boule de neige, conduisant encore et encore à des idées fausses sur eux et leur identité.
JMF : J’aime vraiment écouter les Aînés transmettre leur savoir et j’aime voir la science occidentale commencer à adopter ces connaissances qui sont transmises. Les Aînés étaient là pour pointer vers les bons endroits où chercher des campements, et les conseils qu’ils ont donnés aux archéologues à l’époque leur ont permis de trouver de nouveaux sites.
JA : Ils peuvent nous raconter une histoire, et on peut trouver le site qui va avec cette histoire.
BP : Un Aîné connaisseur de plantes a dit : « Quand j’étais enfant, on m’a parlé de certaines de ces plantes, mais je ne les ai jamais vues. » Il aura fallu un feu comme celui-là, qui a brûlé comme il l’a fait, pour que ça sorte.
DF : On s’est assurés de mettre de la sauge dans nos souliers quand on a visité certains des sites sacrés. Et c’est à la demande des Aînés avec qui on collabore si étroitement. C’est essentiellement pour écarter les mauvais esprits qui pourraient encore rôder autour du site.
Un autre élément très important du projet est le Comité consultatif autochtone sur l’archéologie. Les Aînés et les gardiens du savoir de chacune des communautés de la Nation des Pieds-Noirs viennent nous donner des conseils sur la manière dont ils veulent qu’on parle de l’archéologie dans l’avenir, ce qui leur donne le pouvoir de raconter à nouveau leur propre histoire.
IP : J’espère que des endroits comme le parc national, qu’ils voient leurs partenaires autochtones comme des partenaires à part entière pour repenser et revoir la manière dont les nations autochtones interagissent avec le parc. Il y a tellement d’occasions de puiser du savoir autochtone des communautés locales dans l’intérêt de la préservation et de l’intendance, pour que les nations autochtones travaillent ensemble avec les parcs et les améliorent.
CB : Pendant cinq saisons de travaux archéologiques, l’équipe a eu l’occasion d’approfondir sa compréhension des déplacements et des activités des gens qui vivaient ici, il y a des millénaires.
DF : Les personnes qui fréquentaient cette région venaient de partout. On a trouvé des artefacts provenant d’aussi loin que le Dakota du Nord et le Dakota du Sud, et même de Yellowstone et de l’Idaho.
CB : Ils ont découvert des campements qui ont probablement été utilisés par intermittence pendant des siècles. Les groupes autochtones seraient revenus dans la région de Waterton encore et encore, laissant derrière eux, au fil des ans, de nombreuses artefacts : des os d’animaux chassés, des foyers pour feux de camp, des fosses de cuisson, des cercles de tipis, des outils en pierre et des fragments de débitage, c’est-à-dire les restes de la fabrication d’outils.
BP : Avec le temps, on obtient ainsi un site qui peut atteindre d’un à deux mètres d’épaisseur et qui représente 10 000 ans de présence humaine sur ces terres. J’ai commencé à réaliser à quel point l’archéologie était dense le long de ces corridors de migration et à quel point ces sites de rassemblement étaient grands, environ deux à trois kilomètres de diamètre. On n’avait aucune idée.
JA : C’est vraiment phénoménal de découvrir que tant de choses différentes qui se passaient dans cet endroit. Dans bien des cas, ce n’était pas juste une halte. Certains de ces gigantesques sites qu’on découvre sont en réalité des points de rassemblement.
BP : Les Kootenai, les Kinbasket, les Shoshone et tous ceux qui vivaient principalement en Colombie-Britannique, dans l’État de Washington et en Idaho venaient souvent ici pour chasser et faire des échanges; ces sites étaient en fait des plaques tournantes, pas seulement des corridors de déplacement, et les Pieds-Noirs ont des tonnes d’histoires à raconter à ce sujet.
CB : Les archéologues ont trouvé des artefacts fabriqués à partir de totale 23 types de pierres différents. Certaines servaient à fabriquer des pointes de flèches ou de lances, d’autres étaient utilisées comme outils de grattage, d’autres encore servaient à fabriquer des outils à partir d’autres pierres.
Sur les 23 variétés de pierres, seules 3 se trouvent dans la région de Waterton, ce qui suggère que les réseaux commerciaux étaient essentiels pour produire les outils nécessaires à la vie quotidienne.
JA : Et le feu nous a permis de voir non seulement ces grands lieux où les gens se rassemblaient pour vivre, travailler et subvenir à leurs besoins, mais aussi comment ils sont arrivés dans ces régions.
BP : Waterton est situé dans une partie étroite des Rocheuses où tout se réduit à quelques kilomètres de largeur. Mais ce qu’on a découvert après l’incendie, c’est que ces sentiers sont toujours là.
JA : On voit les sentiers apparaître. On voit des matériaux provenant d’autres régions.
DF : Et ces routes commerciales, elles suivent essentiellement les cols de montagne.
MBH : Pourquoi ces sentiers? Ils ont tous été créés par des animaux. Les coyotes. Les bisons, les wapitis, les orignaux. Parce qu’ils sont très sélectifs. Alors cette exploration, ce qu’ils ont suivi, ce sont des sentiers d’animaux. Et si les animaux pouvaient trouver un moyen de traverser la montagne, une rivière, ils suivaient ce chemin. C’était ça : d’abord des sentiers d’animaux, puis des sentiers d’humains et des routes commerciales.
DF : Donc, si on y pense bien, les humains sont des animaux. Et quand on voyage, on prend le chemin le plus facile. On passe donc par les cols de montagne. Et quand on descend ces corridors, on rencontre souvent d’autres personnes. Peut-être que ces personnes avaient des matériaux du Dakota du Sud qui nous intéressaient, ou peut-être qu’elles voulaient aller chasser le bison dans la région. On faisait alors un échange quelconque. C’est ainsi que les choses arrivaient dans la région.
CB : Si vous imaginez des sentiers plats et faciles à franchir dans les bois, détrompez-vous…
JA : Une des choses les plus drôles qu’on a apprises en travaillant dans l’arrière-pays, c’est qu’on n’est pas fait fort; on grimpait le long de beaux sentiers en lacet où on pouvait prendre notre temps, reprendre notre souffle, ménager nos genoux. Et puis on découvrait ces anciens sentiers, où on pouvait les voir là où la végétation avait disparu. Parfois il y avait des artefacts sur ces sentiers. Et ils montaient tout droit sur le flanc de la montagne.
JMF : Les ancêtres autochtones étaient des êtres humains beaucoup plus forts qu’on l’est aujourd’hui, et nos Aînés nous diront qu’on n’aurait pas pu survivre à cette époque.
JA : On était là à hisser nos pelles et nos choses dans ces lacets, à bout de souffle, et on regardait ces sentiers qui montent tout droit dans la montagne, et on se disait : « Quelqu’un a porté un bison là-haut. »
CB : En tout, l’équipe a mis au jour plus de 17 000 artefacts. Un faible pourcentage de ces objets était lié aux activités des colons, comme la métallurgie et le forage au premier puits de pétrole dans l’Ouest canadien, un lieu historique national datant du début des années 1900.
La majorité des artefacts sont toutefois liés aux peuples autochtones de trois ères distinctes : la période pré européenne, c’est-à-dire avant l’arrivée des Européens, la période proto européenne, qui s’étend à peu près des années 1500 aux années 1800, lorsque les marchandises européennes ont commencé à faire leur apparition sur le continent, mais avant l’arrivée des Européens eux-mêmes dans l’Ouest de l’Amérique du Nord. Puis finalement, la période suivant la colonisation européenne, celle dans laquelle on vit aujourd’hui.
La majorité des artefacts de la période pré européenne étaient des fragments de débitage, ces éclats de pierre provenant de la fabrication d’outils, mais il y avait aussi des os d’animaux utilisés comme outils ou présentant des traces de dépeçage, ainsi que des outils complets en pierre comme des grattoirs et des pointes de projectiles.
DF : Une pointe de projectile est un outil utilisé principalement pour la chasse. Le premier type de pointe de projectile est une pointe de lance, qui était beaucoup plus grande. On l’utilisait il y a environ 10 000 à 12 000 ans, juste après que les glaciers se soient retirés de la région. À cette époque, en fait, il y avait des animaux assez gros, comme des mammouths et d’autres mégaphones. Pour abattre de gros animaux, il fallait de gros outils. On les fixait à une tige de lance ou, plus tard, à une tige de flèche, et on pouvait alors les lancer pour tuer un animal.
CB : Les tiges étant faites de matériaux organiques, comme le bois, elles se sont décomposées il y a longtemps. Et même si elles avaient survécu à ces milliers d’années, comme les pointes de flèches en pierre, elles auraient brûlé dans le feu.
DF : Après la technologie de la lance est venue celle de l’atlatl. C’était une grande innovation de la part des peuples. En gros, ils ont pris la lance qu’ils utilisaient déjà et y ont ajouté un autre levier fixé à l’arrière. Avec cet autre levier, ils pouvaient ajouter une vitesse incroyable à leur geste. Ils pouvaient alors lancer les lances sur de très grandes distances, ce qui rendait la chasse beaucoup plus efficace et sécuritaire.
CB : Si vous avez déjà utilisé un lance-balles pour lancer une balle de tennis à un chien, vous comprenez probablement comment le propulseur augmentait la puissance de lancer.
DF : Plus tard, cette technologie a été remplacée par celle de l’arc et des flèches. La pointe de projectile était beaucoup plus petite. Et c’est parce que la technologie de l’arc et des flèches avait déjà beaucoup de force mécanique naturellement, comparable en puissance au lancer d’un atlatl ou d’une lance. Et donc les pointes de projectiles sont devenues de plus en plus petites au fil des ans.
JMF : J’ai pu trouver ma première pointe d’atlatl. J’étais avec Dylan Frank, un des archéologues, et on était à une conférence et on a eu une pause. Dylan m’a dit : « Je vais aller faire un tour. » Il est parti se promener. Je l’ai suivi et il l’a enjambée. J’ai crié : « Dylan! » La frustration était claire sur son visage quand j’ai crié son nom, parce qu’il savait ce que j’avais trouvé. Je suis quelqu’un d’assez réservé et calme, mais je pense que ma voix a porté loin ce jour-là.
Quand j’ai trouvé ma pointe d’atlatl, j’ai tout de suite fait une offrande de tabac. Les pointes, les flèches, les lances, on dit qu’on ne les trouve pas, mais qu’elles nous trouvent nous. Donc, quand je dis que c’est ma pointe d’atlatl qui m’a été donnée, c’est la mienne. Parcs Canada l’a, mais tout le monde sait qu’elle est à moi.
CB : Tous les outils n’étaient pas utilisés pour la chasse…
JA : On a aussi trouvé des artefacts comme des grattoirs, qui auraient été utilisés pour traiter les peaux une fois que les animaux avaient été chassés. Ou encore des massues, ces énormes marteaux en pierre qui auraient été utilisés pour broyer des pierres ou pour ouvrir des os pour la moelle. C’est le côté plus domestique, si on peut dire, des activités quotidiennes.
Ces chasseurs ne peuvent pas vivre isolés, vous savez? Quelqu’un doit traiter les matériaux, les cuire, transformer les peaux en tipis, en vêtements, en mocassins, en outres. Ça nous en apprend tellement plus sur ce qui se passe dans le territoire. On voit même de petits outils pour les enfants. Ces chasseurs ne sont pas nés adultes. Ils ont été enfants. Ils ont dû apprendre, ils ont dû être formés. Ces autres artefacts qu’on trouve nous aident donc vraiment à brosser un portrait complet du mode de vie.
CB : En plus des outils de pierre, les archéologues ont également trouvé des artefacts comme des perles de verre, lesquelles sont plus esthétiques qu’utiles.
JA : Elles sont super, super petites et très difficiles à trouver. Mais après que le feu a détruit toute la végétation, on pouvait voir ces minuscules perles blanches et sarcelle juste là, sur la surface du sol.
BP : C’est un vrai plaisir de marcher et de ramasser une pointe de chasse en métal, et de savoir exactement d’où ça vient, puis de commencer à ramasser des perles de verre qui faisaient probablement partie d’un vêtement cérémoniel ou décoratif.
CB : Jennifer nous a parlé de sa découverte la plus passionnante.
JA : Il pleuvait à verse. Il y avait du grésil. Il faisait froid. C’était vraiment horrible. Et seul un de nos bénévoles a décidé de se joindre à nous, parce qu’il faisait tellement pas beau. On l’a emmené sur un des sites, un grand lieu de rassemblement où on il y a tout plein de foyers de feux de camp un près de l’autre. On lui faisait visiter les lieux quand j’ai trouvé de l'argilite, qui est une sorte d’outil biface en pierre, bref un outil en pierre qui a été aiguisé des deux côtés.
Mais il était cassé et en le regardant, je me suis dit que je savais ce que c’était, mais que c’était un peu présomptueux sans avoir la pointe et la base, qui sont normalement les éléments qui permettent d’identifier les pointes de projectiles. J’ai donc rien dit, j’ai juste laissé quelques personnes l’examiner. Et quand on est revenus en ville, j’ai reçu un message d’un membre de mon équipe qui disait : « Hé, tu penses que ce biface est un Scottsbluff? »
CB : Une pointe Scottsbluff est une longue pointe de lance, une pointe de lance très ancienne.
JA : Et j’ai levé les bras au ciel. J’étais tellement excitée parce que je me suis dit : « Voilà, validation externe. »
Elle a 9 000 ans, c’est la chose la plus ancienne que j’ai jamais trouvée. C’était tellement excitant de la trouver par une journée aussi maussade. C’est la chose la plus ancienne qu’on a trouvée durant le projet. C’était une journée vraiment géniale.
CB : Il y a 9 000 ans, le feu aurait été un élément central dans la vie des peuples autochtones de la région, rendant possible la vie dans les montagnes et les prairies, où les hivers étaient très rigoureux.
JMF : Sans le feu, la survie serait très difficile. Avant le contact avec les Européens, on avait des gardiens du feu dans les campements. C’était normalement des jeunes guerriers. Ils installaient le camp et allumaient le feu avant l’arrivée de tout le monde, parce qu’il y avait des personnes âgées, des malades et des enfants qui avaient froid. Ainsi, quand tout le monde arrivait, le feu était déjà allumé et le camp était déjà en cours d’installation.
CB : Voici à nouveau Mike Bruised Head.
MBH : Certains étaient des experts du feu et savaient l’allumer à partir de rien. Ils frottent deux bâtons ou utilisent leur main et allument l’herbe sèche.
Camping d’hiver. Une fois que le feu est allumé, il ne doit jamais s’éteindre. L’importance du feu pour survivre. Pour se réchauffer. Pour cuisiner. Pour allumer la pipe. Alors le feu est essentiel. On l’utilise aujourd’hui pour purifier.
Pensons à la spiritualité du feu. Le feu est même dans nos cérémonies. Les roches de la cabane à suer par exemple. Il faut un feu pour les chauffer pour qu’on ait une cérémonie. Feu, feu, feu, feu.
DF : Les Pieds-Noirs ont une histoire très riche avec le feu sur le territoire. Il est bien documenté qu’ils ont fait des brûlages culturels dans la région pour encourager les animaux à revenir ou à fréquenter d’autres zones en fonction de la repousse de la végétation, parce qu’après un feu, la repousse est toujours incroyablement riche en raison du carbone dans le sol.
CB : Le feu aidait à empêcher les arbustes et les arbres d’envahir les prairies où les bisons broutaient.
IP : On a fait des brûlages culturels dans les contreforts et sur les prairies. Ça fait partie de qui on est.
JA : Ce n’était pas des territoires délaissés. Ils mettaient le feu au territoire pour qu’il reste dégagé et ouvert.
JMF : C’est une pratique que beaucoup de cultures autochtones ont utilisée, surtout dans les plaines, pour maintenir l’équilibre de l’écosystème. Il n’y avait pas de broussailles, qu’on appelle les combustibles et qui déclenchent ces énormes feux de forêt.
Quand j’étais enfant, je me moquais de ces personnes âgées qui brûlaient leur gazon et je me disais : « Oh, regardez ce fou. Il brûle sa pelouse. » Et puis, deux semaines plus tard, il avait le gazon le plus vert de tous.
IP : Au cours de la dernière décennie environ, j’ai vraiment observé l’environnement ici, dans le Sud de l’Alberta, et nous avons eu beaucoup de feux. Maintenant, comme vous le savez, et comme on le sait tous, on en a de plus en plus.
Et on commence à penser à mobiliser les peuples autochtones pour leur demander : « Est-ce qu’il y a une manière de faire dans votre culture qu’on peut envisager pour aider à répondre à certains des problèmes amenés par les changements climatiques? »
JMF : On travaille avec nos partenaires autochtones, en particulier le Service des terres des Kainai, et ils ramènent le feu sur les terres. Le parc national des Lacs-Waterton a offert une formation sur les feux de forêt aux membres du Service des terres.
Quand on fait un feu dirigé dans le parc, surtout les plus gros, on demande à un Aîné de venir faire une petite cérémonie de bénédiction, une prière, avant qu’on commence. On demande aussi aux pompiers qualifiés de la Nation de venir nous aider avec ces feux.
IP : Voir la montagne en feu, c’est presque un spectacle, mais ça nous donne aussi le sentiment que, eh bien, ce n’est pas nous qui menons et qu’on doit coexister et être de bons intendants de la région qui nous est confiée, parce que tout peut changer du jour au lendemain.
CB : Quand on parle aux membres de la Confédération des Pieds-Noirs, une chose est claire : le lien profond et personnel qu’ils entretiennent avec cet endroit.
JMF : La terre est sacrée pour le peuple, pour notre peuple. Et quand on regarde les montagnes, les arbres, l’eau, les roches, la plupart des gens voient des choses qui ne sont pas vivantes. Nous, on regarde une montagne et on sait qu’elle est vivante. On regarde les roches, et on sait qu’elles sont vivantes. Tout a un esprit pour les Pieds-Noirs.
MBH : Maintenant, ces montagnes sont respectées, respectées comme il se doit. Par les touristes, par tout le monde, qui savent que ces montagnes sont vivantes.
Je ressens l’énergie que notre peuple partageait et le savoir qui est venu de [LANGUE PIED-NOIR], où l’esprit nous vient à travers notre pipe, à travers notre cérémonie, à travers notre chanson, et nous dit comment faire et nous guide, quels remèdes utiliser, quels chants, quelles cérémonies.
JMF : Les ancêtres autochtones étaient en très bonne forme physique mentale, spirituelle, et émotionnelle. Les quatre dimensions de la vie qui nous gardent équilibrés en tant qu’êtres humains.
Quand les quatre sont en harmonie, on est en santé, on est une personne plus saine. C’est pour ça que je viens dans les montagnes, à Waterton, pour me recentrer.
Quand je viens, je fais une offrande avant ma randonnée. C’est un lien très puissant avec la terre, et c’est quelque chose qui manque à nos communautés parce que, vous savez, avec les pensionnats. La raison d’être des pensionnats était de supprimer cet aspect spirituel, ce lien avec la terre, les animaux, l’air, l’eau, de le retirer aux peuples autochtones, de les briser. C’est pourquoi on voit tant de pauvreté, tant de toxicomanie.
C’est pourquoi c’est si puissant d’être dans les montagnes, de faire ma cérémonie et de retrouver ce lien avec la terre. J’ai emmené beaucoup de gens faire leur première randonnée pour leur montrer où je vais. Certaines personnes sont très émues, elles pleurent, parce que c’est quelque chose qui leur manque dans la vie.
IP : Ma femme et moi, quand on veut s’évader, se ressourcer, se recentrer, on va dans les montagnes. On adore sortir et juste être là. Ça nous permet de nous sentir insignifiants au milieu de tous ces grands paysages. Et c’est un endroit si agréable et si calme.
Donc, en un sens, quand on va là-bas pour renouer avec les montagnes, pour être avec les montagnes, c’est comme rentrer à la maison. C’est comme se déconnecter de l’endroit où, vous savez, on est en quelque sorte enfermés dans un petit espace, pour aller dans un endroit où on est simplement libre. C’est ce que vous devriez ressentir quand vous allez dans le parc. C’est ce qu’on ressent, nous.
CB : Le parc national des Lacs-Waterton est ouvert au public toute l’année. Il se trouve à trois heures de route de Calgary et à une heure et demie de Lethbridge.
Passez par le nouveau centre d’accueil pour découvrir des expositions d’interprétation qui mettent en valeur l’histoire, les traditions et la culture des Pieds-Noirs ainsi que leurs liens profonds avec Paahtomahksikimi.
Le balado ReTrouver est une production de Parcs Canada. Un grand merci à nos producteurs-conseils, Joseph Many Fingers et Dylan Frank. Merci aussi à Ira Provost, Bill Perry, Jennifer Ayles, Clifford Crane Bear et Mike Bruised Head, qui a réduit sa thèse doctorale sur les effets de la suppression des noms de lieux en Pieds-Noirs dans Paahtomahksikimi. Vous trouverez un lien vers cette thèse dans les notes de l’épisode.
Pour une foule d’informations supplémentaires, au sujet notamment d’une exposition sur Google Arts et Culture présentant des images des travaux archéologiques menés et des artefacts mis au jour, consultez les notes de l’épisode ou visitez le site parcs.canada.ca/retrouver.
Ici Christine Boucher. Merci d’avoir été des nôtres!
Bibliographie
Sources de publication
- Ninna Piiksii, Mike Bruised Head. « The Colonial Impact of the Erasure of Blackfoot Miistakistsi Place Names in Paahtomahksikimi, Waterton Lakes National Park. » PhD thèse, University of Lethbridge, 2022.
Sites Web
- « Origin of the Beaver Bundle. » Peigan Board of Education, https://piikani.ca/about/origin-of-the-beaver-bundle/ (Consulté en octobre 21, 2025).
Documents gouvernementaux
- Ayles, Jennifer. « Lessons from the Mountains : The Kenow Fire Archaeological Response in Waterton Lakes National Park. » article non publié, Parcs Canada, Département des collections, de la conservation et de l'archéologie, 2023.
- Clayton, Jenny. « A History of Fires and Fire Suppression in the Area Burned by the Kenow Fire. » article non publié, Parcs Canada, d’Intendance autochtone et patrimoine culturel, 2020.
- « Climate, Waterton Lakes National Park. » l’Agence Parcs Canada, https://parks.canada.ca/pn-np/ab/waterton/nature/environment/climat-climate, consulté en octobre 21, 2025.
- « A History of Logging in the Area Burned by the Kenow Fire. » article non publié, Parcs Canada, d’Intendance autochtone et patrimoine culturel, 2020.
- « A History of Trails in the Blakiston, Bauerman, and Cameron Valleys of Waterton Lakes National Park, Alberta. » article non publié, Parcs Canada, d’Intendance autochtone et patrimoine culturel, 2020.
- « Kenow Wildfire Timeline, Waterton Lakes National Park. » l’Agence Parcs Canada, https://parks.canada.ca/pn-np/ab/waterton/nature/environment/feu-fire/feu-fire-kenow/calendrier-timeline, consulté en octobre 21, 2025.
- Frank, Dylan. « Archaeology in Paahtómahksikimi. » présentation inédite, Parcs Canada, 2023.
Fort-Lennox : Les immigrants inattendus
Dans les années 1930, en Europe, des milliers d’hommes et d’adolescents juifs ont fui le régime nazi en tant que réfugiés, pour être ensuite a étiquetés d’« étrangers ennemis » et les a envoyés dans des camps d’internement partout au Canada. L’un de ces camps se trouvait à Fort-Lennox, une forteresse militaire située sur l’Île-aux-Noix au Québec. Nous entendrons le témoignage d’un détenu, le regretté rabbin Erwin Schild, dont l’histoire aide à illustrer l’expérience de centaines de Juifs allemands et autrichiens qui ont été emprisonnés au lieu historique national du Fort-Lennox.
Enregistrements d’histoire orale du rabbin Erwin Schild utilisés dans cet épisode :
- ©1996 USC Shoah Foundation
- ©1988 Musée de l’Holocauste de Toronto (anciennement Centre d’éducation sur l’Holocauste Neuberger)
En Savoir Plus :
- Lieu historique national du Fort-Lennox
- Google Arts and Culture Exhibition : Fort Lennox
- Désignation patrimoniale : Lieu historique national du Canada du Fort-Lennox
- Valeur patrimoniale de chaque édifice du Fort-Lennox
- USC Shoah Foundation
- Toronto Holocaust Museum (en anglais seulement)
- Musée de l’Holocauste Montréal
Autres médias :
- Travaux majeurs de conservation au lieu historique national du Fort-Lennox (Parcs Canada YouTube)
- None is Too Many : Canada and the Jews of Europe 1933-1948 par Irving Abella et Harold Troper (en anglais seulement)
Un grand merci à…
- Faye Blum des Archives juives de l'Ontario
- Teigan Goldsmith des Archives juives d’Ottawa
- Le Musée de l’Holocauste Montréal
- The Toronto Holocaust Museum
- USC Shoah Foundation
Avez-vous une suggestion pour un nouveau personnage, lieu ou événement historique national? Nous aimerions l'entendre! Visitez https://parcs.canada.ca/commemorate pour soumettre une candidature.
Transcription
Voix : Vous écoutez un balado signé Parcs Canada. This podcast is also available in English.
Christine Boucher : Le 15 juillet 1940, Saint-Paul-de-l'île-aux-Noix, Québec. Joseph Gosselin, conducteur de traversier, observe un orage d'été descendre sur la rivière Richelieu et l'Île aux Noix. Il y a près d'un an que le Canada s'est engagé dans la Seconde Guerre mondiale, mais tout a été plutôt calme dans ce coin du monde. Gosselin passe normalement son mois de juillet à faire la courte traversée jusqu'à l'île pour y transporter des habitants qui font des pique-niques près du lieu historique national du fort Lennox. Mais ce soir, il est stupéfait de voir des militaires cogner à sa porte pour lui ordonner d'embarquer près de 300 dangereux prisonniers de guerre afin qu'ils soient enfermés dans le vieux fort. Les soldats entourent le pont du bateau de fil barbelé, puis embarquent les prisonniers de 35 à la fois pour la traversée. Gosselin demande aux soldats de pointer leur carabine ailleurs que dans sa direction pendant qu'il pilote le bateau durant cette longue et angoissante nuit. Ce qu'il ne peut savoir toutefois, c'est que beaucoup de ces prisonniers supposément dangereux sont en fait des réfugiés juifs. Certains passeront des années enfermés dans le Fort Lennox.
Rabbi Schild : à être incarcérés par des gens que vous croyez être vos amis parce qu'ils pensent que vous êtes leur ennemi? Eh bien, c'est ce que j'appelle un schlemiel typique des histoires juives.
CB : Je m'appelle Christine Boucher et vous écoutez retrouver les immigrants inattendus de Fort Lennox. Parcs Canada est connu dans le monde entier comme un chef de file de la conservation de la nature, mais nous faisons bien plus que cela. Avec nos partenaires, nous commémorons les personnages, les lieux et les événements qui ont façonné le pays que nous appelons maintenant le Canada. Joignez-vous à nous pour rencontrer des experts de tout le pays et explorer les lieux, les récits et les artefacts qui donnent vie à l'histoire.
Au cours de l'été 1940, tandis que la Seconde Guerre mondiale fait rage en Europe, les autorités britanniques adressent une demande bien spéciale à leurs alliés canadiens : accepter un certain nombre de navires transportant des espions allemands capturés et des prisonniers de guerre. Le personnel militaire se lance dans la préparation de camps d'internement partout dans l'est du Canada, y compris au fort Lennox, un bastion insulaire isolé associé à la guerre de 1812.
Paula Draper : Ils se souviennent de leur arrivée dans le vieux fort, des tonnes de chauves-souris qui volaient partout, et de penser que personne ne devait avoir nettoyé les lieux depuis 1813.
RS : Quand on est arrivés à l'île aux Noix, dans cette vieille forteresse avec ses donjons humides. On devait porter des uniformes avec un gros cercle rouge dans le dos et des rayures rouges pour que si on arrivait à s'échapper, ils puissent nous abattre plus facilement.
CB : Parmi les combattants capturés se trouve un groupe de prisonniers inattendu : des milliers de Juifs allemands et Autrichiens, des réfugiés qui ont échappé au régime nazi en quête d'une vie plus sécuritaire en Angleterre, pour ensuite etre pris dans une panique sociale où ils sont vus comme des sujets d'un pays ennemi, et donc des menaces potentielles pour l'Empire britannique. 2 300 hommes et adolescents ont été détenus dans des camps d'internement canadiens pendant la Seconde Guerre mondiale, et plus de 800 d'entre eux ont séjourné au Fort Lennox.
RS : On pensait que c'était une énorme erreur et que tout rentrerait dans l'ordre dans quelques semaines. Puis vint l'annonce surprise qu'on nous envoyait dans un pays lointain. On nous avait promis une nouvelle vie. On nous avait promis la liberté après notre incarcération en Angleterre. Mais le commandant nous a dit que la seule façon de rester au Canada, c'était d'être six pieds sous terre.
CB : Avant de devenir un camp d'internement, le Fort Lennox a longtemps été un fort militaire. Situé sur l'île aux Noix, qu'on nomme ainsi en raison de l'abondance de noyés qui couvraient autrefois ses 210 acres, le fort se trouve à environ 60 kilomètres au sud-est de Montréal et à quinze kilomètres au nord de la frontière américaine. Des fortifications sur l’Ile aux Noix étaient impliquées dans des conflits coloniaux, comme la guerre de Sept Ans, la Révolution américaine et la guerre de 1812.
La rivière Richelieu constitue une importante voie commerciale pour les peuples autochtones depuis des milliers d'années. Sur Ile aux Noix, des fragments de pots en terre cuite, des ossements d'animaux, ainsi que d'autres traces d'activité, de chasse et de préparation d'aliments, témoigne d'une présence humaine qui remonte à plus de 6000 ans. Différents forts ont été construits ici au cours des années 1700 et 1800, mais les installations que les visiteurs voient aujourd'hui une douve en forme d'étoile et des murs de terre entourant six bâtiments en pierre ont été achevés en 1829. Le fort est nommé en l'honneur de Charles Lennox, gouverneur en chef de l'Amérique du Nord britannique, qui se fait mordre par un renard enragé et meurt, un an seulement après être entré en fonction! Inutilisé par l'armée depuis plusieurs dizaines d'années, le fort devient, en 1920, l'un des premiers endroits à être désigné comme lieu historique national du Canada. L'île est un endroit populaire pour les pique-niques, mais ces excursions d'un jour prennent fin durant la Seconde Guerre mondiale, quand l'armée établit des camps d'internement partout au pays en réutilisant de nombreuses structures institutionnelles, comme des forts, des maisons de redressement, des prisons et des asiles. Le ministère de la Défense nationale transforme le Fort Lennox en y installant des bâtiments temporaires en bois sur le grand terrain de parade, des hautes tours de garde et des clôtures de fil barbelé. Quelque 300 internés sont alors captifs lorsque les immenses portes du fort Lennox se referment sur le monde extérieur. Nous nous sommes entretenus avec l’historienne Paula Draper afin de comprendre de quelle façon les réfugiés se sont retrouvés au Fort Lennox.
PD : Je m'appelle Paula Draper et je suis historienne. Mes travaux sont axés sur l'histoire juive canadienne et plus particulièrement sur le Canada et l'Holocauste. Les nazis arrivent au pouvoir en Allemagne en 1933 et annexent l'Autriche en 1938, ce qui veut dire que les populations juives de l'Allemagne et de l'Autriche sont désormais à la merci des nazis.
CB : Les nazis considèrent comme juive toute personne ayant un grand-parent juif, même si cette personne n'est pas pratiquante ou ne s'identifie pas à son ascendance juive.
PD : Il y a une série de lois discriminatoires. Les Juifs ne peuvent pas aller à l'école. Ils sont exclus de différentes professions et beaucoup d'entre eux commencent à chercher un moyen de quitter l'Allemagne et l'Autriche. En novembre 1938, la Kristallnacht La Nuit de cristal, beaucoup de commerces et de maisons appartenant à des Juifs sont saccagés, et un grand nombre d'hommes juifs sont envoyés dans les camps de concentration en Allemagne.
CB : Ouvrons ici une petite parenthèse afin de parler quelque peu de la vie du rabbin Erwin Schild. Il est né à Cologne, en Allemagne, en 1920 et a été détenu au fort Lennox quand il était un jeune homme. Son histoire nous aide à comprendre le déroulement des événements tragiques qui sont survenus.
RS : Encore aujourd'hui, je rencontre des gens qui n'ont aucune idée ou qui n'ont jamais entendu parler de cette histoire, que des Juifs ont été internés au Canada en tant que sujets d'un pays ennemi.
CB : Ces enregistrements proviennent d'entretiens d'histoires orales auxqueles le rabbin a participé dans le cadre d'une initiative internationale visant à recueillir des témoignages de survivants de l'Holocauste afin que le monde n'oublie jamais ces événements. Peu après la Kristallnacht, Erwin Schild est amené de force depuis son dortoir du séminaire pour l'enseignement de judaïsme dans le camp de concentration de Dachau. Il est libéré six semaines plus tard à une condition : qu'il quitte l'Allemagne. Pendant un mois, il attend impatiemment un visa de sortie. La situation s'aggrave de jour en jour pour les Juifs.
RS : On attendait chaque jour le facteur. Comme les Juifs ont entendu le Machiah, le messie. Peut être apportera t il le visa aujourd'hui. Peut être aurons nous des nouvelles aujourd'hui.
CB : Des nouvelles arrivent enfin en janvier 1939, puis en février, il se rend à Londres avec un visa lui permettant d'étudier dans une école juive qu'on appelle une yeshiva. Il laisse derrière lui sa famille. Il n'a que 18 ans.
PD : Dans la foulée de la Kristallnacht, le Royaume-Uni ouvre ses portes à des dizaines de milliers de réfugiés juifs et politiques. Ils arrivent en Grande-Bretagne, certains comme étudiants, d'autres sont très jeunes. Ils vont à l'école ou à l'université ou encore se trouvent différents types d'emplois.
CB : Son parcours prend une tournure différente, par contre, quand la Grande-Bretagne s'engage dans la guerre en septembre 1939.
PD : Le gouvernement britannique décide qu'il pourrait y avoir des saboteurs parmi tous ces réfugiés. Il crée donc des tribunaux pour tenter d'évaluer le passé des nouveaux arrivants et de déterminer si ce sont des espions dangereux ou si ce sont des réfugiés innocents.
CB : Le tribunal désigne Erwin Schild et environ 70,000 autres réfugiés comme sujet ami d'un pays ennemi. Pendant un court moment, tous ces réfugiés vaquent à leurs occupations : Ils travaillent, ils vont à l'école et se préoccupent énormément pour leurs amis et leur famille restés en Europe continentale. Puis, au printemps 1940, l'Allemagne envahit six pays en seulement six semaines : le Danemark, la Norvège, la France, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas.
PD : Lorsque les Allemands arrivent dans l'Europe de l'Ouest, la panique frappe la Grande-Bretagne. On a peur d'une invasion qui semble imminente. On craint que parmi ces dizaines de milliers de réfugiés. Il y a des espions, des saboteurs, des fascistes qui n'ont pas été clairement identifiés par les tribunaux.
CB : Les rumeurs d'une armée clandestine secrète prête à permettre une invasion allemande se répandent dans tout le pays.
RS : La population britannique, qui critiquait les réfugiés et les voyait d'un mauvais œil, a réclamé à cor et à cri que le gouvernement britannique passe à l'action. Il y a des milliers d'Allemands qui fourmillent et parlent l'allemand partout. Et donc le gouvernement britannique a demandé qu'on leur mette la main au collet. «Embarquez-les tous» Il y avait un slogan. Et donc tous les étudiants allemands ont tous été arrêtés.
PD : Certains sont considérés comme des sujets amis d'un pays ennemi, d'autres comme des sujets dangereux dans un pays ennemi, mais vu qu'il est impossible de savoir qui est quoi en si peu de temps, les autorités décident de détenir temporairement toutes les personnes qui sont passées devant un tribunal. La plupart sont des hommes. Ainsi, en 1940, au printemps, des dizaines de milliers de réfugiés juifs, allemands et autrichiens et quelques réfugiés juifs italiens sont internés pour ce qui est censé être une courte période. On dit aux gens qu'ils ont juste besoin d'une brosse à dents. Ils seront de retour chez eux le lendemain, mais ce n'est pas ce qui se passe. Ils sont envoyés dans différents camps de l'île de Man et un peu partout en Angleterre.
CB : Les réfugiés ne le savent pas encore, mais pour la plupart, il s'agit du début d'un internement de plusieurs années.
RS : En était sous la garde de soldats britanniques armés de mitrailleuses. Il y avait aussi du fil barbelé, des bobines de barbelé qui nous entouraient et mentalement, c'était horrible. Je me souviens surtout quand on nous transportait, quand l'autobus s'arrêtait aux feux de circulation, les gens nous pointent du doigt comme pour dire. Ce sont ces gens-là, ce sont les nazis. C'est en ce moment-là que la souffrance psychologique qu'on a subi en étant pris pour des nazis a vraiment commencé. On détestait les nazis encore plus que les Britanniques les détestaient.
CB : Les autorités décident que tous les réfugiés posent un trop grand risque pour demeurer en sol britannique, qu'ils soient considérés comme des sujets amis ou non.
PD : Le gouvernement britannique demande aux gouvernements canadiens et australiens s'ils accepteraient de contribuer à l'effort de guerre en prenant possession des sujets dangereux d'un pays ennemi et des prisonniers de guerre qui sont internés.
CB : Le Premier ministre William Lyon Mackenzie King, accepte, tout comme le gouvernement australien. Ainsi, à l'été 1940, les autorités canadiennes se préparent à recevoir des navires qui transportent des prisonniers de guerre et des espions allemands capturés. Mais la plupart sont des réfugiés juifs. Certains se retrouvent sur le même bateau que leurs persécuteurs. L'un des navires, le Arandora Star, est torpillé par des sous-marins allemands et plus de 800 personnes sont tuées. Lorsque la presse révèle que des réfugiés et des anti-nazis sont parmi les morts, le tollé public amène la Grande-Bretagne à s'assurer que seuls de vrais prisonniers de guerre sont déportés. Mais pour les quelques deux milliers de réfugiés juifs dont les navires se sont rendus au Canada, il n'y a pas de manière claire de revenir. Le navire qui transporte Erwin Schild, le Sobieski, arrive à Québec le 15 juillet 1940.
RS : À notre arrivée ont été aussi parce que l'armée canadienne était prête à recevoir des prisonniers de guerre allemands très dangereux. Et c'est comme ça qu'on nous a traités. Et des mitrailleuses partout. On a durant tous nos effets personnels. Heureusement, il y avait un sergent juif de Montréal qui était en quelque sorte aux commandes d'un des détachements chargés de l'accueil de ces prisonniers. Et nous a vu descendre du bateau des hassidim avec des barbes et des pays, et de longs manteaux noirs et tout le reste. Des gens qui parlaient le yiddish, et puis ceux qui étaient clairement des Juifs orthodoxes. Et il n'en croyait pas ses yeux.
Il a commencé à nous parler et en yiddish, on lui a raconté notre histoire et on lui a dit de s'il vous plaît, allez à la communauté juive, où qu'elle soit, pour lui dire que des Juifs sont prisonniers dans ce pays. Il a promis qu'il le ferait et il l'a fait.
Entre temps, pendant le contrôle, il a crié haut et fort « Rendez tous vos objets de valeur, vos montres et votre argent. » En yiddish, il nous a dit de tout garder dans nos poches, parce qu'on ne serait pas fouillés et tout ce qu'on aurait dans nos poches, on pourrait le garder.
CB : À partir de Québec, des prisonniers sont envoyés dans des camps situés à différents endroits dans l'est du Canada. Finalement, les autorités ordonnent que tous les juifs orthodoxes internés qui observent le sabbat et un régime cachère soient logés ensemble au Fort Lennox. C'est ainsi qu'Erwin Schild et des centaines d'autres se retrouvent là bas. Dès leur arrivée au fort, les internés sont mis au travail. Voici Brigitte Violette, historienne à Parcs Canada. Brigitte Violette : Au moment où le camp accueille des détenus à la mai-juillet de 1940. L'édifice n'est pas encore en état d'accueillir tous ces gens.
CB : Les équipes de travail tâchent d'améliorer le fort délabré et effectuent également des travaux d'entretien, d'assainissement et des cuisines. A certains moments, il contribue à l'effort de guerre en fabriquant des filets de camouflage et en s'entraînant comme mécanicien. Ils construisent aussi un escalier intérieur menant à l'étage de la caserne. L'un des rares vestiges tangibles des internés qui existent encore aujourd'hui au Fort Lennox. C'est dans la caserne que les internés passent la majeure partie de leur temps. Cet imposant bâtiment de deux étages en calcaire, est le plus grand bâtiment à l'intérieur des murs du fort. Construit en 1816 pour loger près de 600 soldats, son extérieur est doté d'un escalier double en pierre, de deux rangées de fenêtres parfaitement alignées et surplombant le tout, d'un oculus qui ressemble à un œil de géant regardant le terrain. C'est le genre d'endroit qui évoque l'ordre, le pouvoir et la vie très disciplinée des soldats et des internés qui l'ont habité. À l'intérieur, le rez-de chaussée se compose d'un grand hall central avec plafond voûté et une série d'alcôves qui s'en détachent, essentiellement de petites pièces sans porte.
BV : Si on se replace dans le contexte du camp de réfugiés, l'étage servait toujours de dortoir, comme ça avait été le cas pour les militaires, tandis que le rez de chaussée était aménagé pour les différents services, les différents besoins, que ce soit les salles de douches ou encore des cuisines, des salles de loisirs.
CB : Grâce à un croquis dessiné à la main par le détenu Helmut Kallmann, nous pouvons nous faire une idée plus précise de la façon dont les prisonniers utilisaient ces alcôves au rez de chaussée. Le dessin montre un plan d'étage de base, avec une salle de radio où les internés pouvaient se réunir pour écouter les dernières nouvelles sur l'effort de guerre. Il y avait également une cuisine cachée et une bibliothèque, probablement utilisée comme Beit Midrash ou maison d'étude. Les internés sont âgés entre 16 et 60 ans et proviennent de tout un éventail d'horizons.
PD : C'était un vrai mélange de personne et tout le monde apprend des autres.
RS : Le calibre intellectuel dans le camp d'internement était très élevé. On avait parmi nous des professeurs exceptionnels d'université allemande, des scientifiques, des poètes, des écrivains, vous savez, donc ce n'était pas ennuyeux.
BV : Parmi eux, il y a beaucoup de personnes qui ont des carrières déjà de professionnels en Europe, soit en Allemagne ou en Autriche. Et pour passer le temps, au départ, on va créer ce qu'on appelle une espèce d'université de facto.
RS : On se retrouvait là dans une communauté totalement autonome, avec la possibilité de se créer une communauté juive, religieuse. Presque toutes mes études à la yeshiva se sont poursuivies. Il y a eu quelques interruptions, naturellement, mais la yeshiva de Londres nous a fourni les manuels et les livres nécessaires.
CB : Il y a tout de même parfois des conflits.
PD : Les Juifs religieux ne travaillent pas le samedi, jour du sabbat, ce qui cause des conflits avec l'administration du camp. Un détenu en particulier trouve une façon novatrice d'éviter de travailler le samedi. Il refuse de porter son uniforme de camp et on le met en prison, où il peut se détendre pour son sabbat. Puis, le lendemain, il remet son uniforme.
RS : J'étais là quand un officier a dit qu'il n'aimait pas vraiment son poste. Il aurait préféré surveiller des prisonniers de guerre allemands qui ont la décence de défendre leur propre pays. Et non pas ces Juifs qui trahissent leur pays, ou du moins prétendent être des ennemis de l'Allemagne. Et il y avait beaucoup d'antisémitisme.
CB : Mais les internés savent que la situation pourrait être bien pire.
RS : Il n’y avait pas de souffrance physique où on était, alors qu'on savait très bien que des bombes tombaient sur Londres. On était sain et sauf. On avait à manger et un toit sur nos têtes et rien de mauvais allait nous arriver. Notre souffrance était psychologique, mais c'était une grande souffrance. On ne se faisait aucune illusion sur ce que les Juifs enduraient, eux, dans ce pays occupé par l'Allemagne, en Pologne, en Russie, dans les Balkans et ailleurs. Bien avant que le monde ne voit ce qui se passait comme un génocide, on savait que le génocide était au programme de l'Allemagne. Nous voici des réfugiés. Nous avons sauvé notre peau, sauvé notre vie en fuyant l'Allemagne de justesse, en venant dans un bon pays occidental, démocratique et libre comme la Grande-Bretagne. Et voilà qu'on se fait détenir comme des sympathisants nazis. Tout à fait le contraire de ce qu'on est vraiment.
Et tout ça donne à cet épisode une dimension si unique que c'est pourquoi je l'appelle la note de bas de page canadienne de l'Holocauste. Physiquement, ce n'est pas un holocauste, mais la privation psychologique était terrible et l'incertitude quant à la fin de la guerre. Tous nos espoirs, tous nos espoirs reposent sur la victoire des Alliés. Si on avait su qu'on devait rester dans ce camp pendant deux ans et qu'ensuite les Alliés gagneraient la guerre et qu'on serait libéré, ça aurait été bien. Mais on ne savait pas ce qui allait nous arriver.
CB : Cette souffrance morale est omniprésente dans la vie des internés du Fort Lennox. Pendant près d'un an, ils sont traités comme des prisonniers de guerre pendant la majeure partie de cette période. Des groupes de défense des droits des réfugiés en Grande-Bretagne et au Canada protestent contre leur traitement par une campagne d'envoi de lettres. En juin 1941, le gouvernement fédéral cède à la pression et change leur statut juridique de prisonnier de guerre à réfugié.
RS : Ensuite, les restrictions ont été levées. On pouvait écrire autant qu'on le voulait. On pouvait avoir des choses comme des journaux et des radios, et la vie était devenue plus supportable.
CB : En tant que réfugiés, ils ne sont plus obligés de porter un uniforme et peuvent se déplacer librement à l'extérieur des murs de la forteresse. Mais ils demeurent sous surveillance et ne sont pas autorisés à quitter l'île.
RS : On ne pouvait pas entrer au Canada. C'était catégorique.
CB : Afin de comprendre pourquoi ils n'ont pas pu être libérés à ce moment-là, nous avons parlé à un historien de l'immigration canadienne.
Harold Troper : Je m'appelle Harold Troper, professeur émérite à l'Université de Toronto.
CB : Monsieur Tropper est le co-auteur du livre : None is Too Many : Canada and the Jews of Europe, 1933 to 1948.
HT : L'histoire du rôle qu'a joué le Canada dans la crise des réfugiés de l'ère nazie n'est qu'une paire de chaussures trop étroites. Trop serrées et inconfortables à porter, et remet en question, comme je le dis, la façon dont les Canadiens veulent se voir dans leur passé. Donc, il ne faut pas confondre la politique d'immigration canadienne et s'entraident. Elle était sélective sur le plan ethnique et servait les intérêts économiques. À la fin des années 1920s et 1930s, le Canada, comme les États-Unis, ferme ses portes aux immigrants. C'est le début de la dépression. Il y a une pénurie d'emplois. L'idée est que les immigrants prennent des emplois qui sont accessibles à d'autres. La porte se ferme graduellement. Les autorités canadiennes de l'immigration leur seule compréhension de leur rôle à ce moment là et la restriction de l'immigration, et elles prennent leur rôle au sérieux. Le groupe qui frappe à la porte pour quitter l'Europe et trouver un endroit, un refuge sûr, celui des juifs qui cherchent un refuge, un endroit où aller. Le monde est divisé en deux parties, celles où les Juifs n'osent pas rester et celles où ils n'ont pas le droit d'entrer. Et le Canada entre dans cette deuxième catégorie. On pourrait dire, en ce qui concerne l'immigration canadienne, qu'à partir de la fin des années 30, l'antisémitisme fait partie intégrante de la politique. De l'arrivée au pouvoir d'Hitler en Allemagne en 1933, jusqu'à la défaite d'Hitler en 1945. Le Canada a volontairement admis environ 5000 personnes juives, ce qui est la proportion la plus faible, le nombre le plus bas de toutes les démocraties libérales occidentales. Le but était d'empêcher les gens d'entrer au Canada et non pas de traiter leurs demandes. Et les autorités ont très bien fait leur travail.
CB : Cette politique complique les plans de libération des réfugiés juifs internés au Fort Lennox.
HT : Il n'est pas surprenant que lorsqu'on découvre que ces personnes envoyées au Canada ne sont pas des nazis ou quoi que ce soit d'autre. Les autorités de l'immigration sont à bout. On ne peut pas juste les emballer et les renvoyer. Et donc, que faire d'eux? Comment les libérer et les empêcher de rester ici? Et comment garantir qu'ils quitteront le pays? Parce que pour les autorités de l'immigration, l'essentiel est de se débarrasser d'eux ou de s'assurer qu'à la fin de la guerre, ils seraient partis si le Canada n'allait pas officiellement admettre les Juifs. Ils n'allaient pas non plus les admettre par la petite porte.
CB : Une fois les internés reconnus à titre de réfugiés en juillet 1941, le gouvernement fédéral se voit obligé de travailler sur un plan de libération. Les réfugiés peuvent éventuellement être libérés en tant qu'étudiants, travailleurs agricoles, ouvriers qualifiés pour l'effort de guerre. Si une famille canadienne ou un employeur canadien accepte de les parrainer. Le ministère de l'Immigration doit approuver chacun des cas, ce qui fait que les progrès sont lents.
PD : Ils sont considérés comme résidents temporaires, et on les avertit durant cette période qu'ils seront internés à nouveau s'ils enfreignent les règles ou même s'ils essaient de changer d'emploi.
CB : Erwin Schild est libéré au début de 1942 et il poursuit ses études à la Yeshiva Torat Haim, à Toronto.
RS : On aurait dit que c'était plus long, en fait, on aurait dit que c'était beaucoup plus long que deux ans. Mais deux ans, c'est bien assez long, vraiment. Il faut être un criminel qui a commis un crime assez grave pour être incarcéré pendant deux ans. Et on était là à nous enfermer pour rien par erreur, vraiment, par accident.
CB : Pour les internés libérés en tant qu'étudiant, la vie au Canada demande quelques ajustements. Mais pour les ouvriers, c'est autre chose : leur statut au Canada dépend de la bonne volonté des employeurs, et donc en cas de mauvaises conditions de travail ou d'exploitation, ils ont peu de recours pour se plaindre.
PD : Ils doivent se présenter régulièrement à la GRC. Certains de ceux qui épousent des Canadiennes constatent que leur épouse canadienne perd sa citoyenneté et doit également se présenter à la GRC. Beaucoup de jeunes internés veulent désespérément s'engager pour combattre. La guerre bat son plein mais ils n'ont pas le droit de se joindre à l'armée.
CB : Certains réfugiés plus âgés trouvent la transition très difficile.
PD : Ils doivent reconstruire la vie qu'ils ont complètement perdue et beaucoup d'entre eux ont perdu leur famille, pas seulement leurs parents, mais aussi leurs conjointes et leurs enfants.
CB : En novembre 1943, trois ans et demi après cette nuit orageuse de juillet, le camp d'internement du Fort Lennox ferme ses portes. Les 50 derniers réfugiés, considérés comme non libérable en raison d'une maladie ou d'un casier judiciaire, sont renvoyés en Grande-Bretagne. En 1945, un décret accorde le statut d'immigrant complet aux anciens réfugiés internés.
PD : Le gouvernement canadien est clairement au courant de l'Holocauste et de ce qui s'est passé, et il permet au petit groupe de 996 anciens internés de rester.
CB : Certains retournent en Europe ou s'installent aux États-Unis, mais plusieurs restent au Canada. Erwin Schild devient un rabbin estimé à la synagogue Adath Israël, à Toronto, où il dirige la congrégation pendant plus de 40 ans.
PD : Une fois libérés, les anciens internés font d'énormes contributions à notre pays dans les domaines culturels, économiques, techniques et éducatifs.
CB : Parmi eux figurent deux lauréats du prix Nobel en chimie, Walter Kohn et Max Perutz, ainsi que des compositeurs, des musiciens, des photojournalistes, des physiciens, des architectes, des cosmologistes et des philanthropes, la liste est longue.
PD : Ce n'est qu'un petit exemple de ce dont le Canada aurait pu bénéficier s'il avait ouvert ses portes aux réfugiés juifs pendant l'Holocauste.
CB : Des décennies plus tard, les formations offertes aux visiteurs du Fort Lennox portent principalement sur l'histoire militaire des lieux. Annick Guérin : Mon nom c'est Annick Guérin. Je suis chef d'équipe à l'expérience du visiteur pour Parcs Canada. Quand j'ai commencé à travailler au Fort Lennox en 1994, on parlait très peu du camp de réfugiés. C'était même un sujet qu'on abordait en une seule phrase, en disant « Il y a déjà eu un camp de réfugiés pendant la Deuxième Guerre mondiale, » et ensuite on passait à un autre sujet de conversation. Mais c'est arrivé très souvent aussi que d'anciens réfugiés, tout simplement, se présente dans la visite. Puis on entendait une voix qui disait « ben moi j'ai déjà habité ici pendant la deuxième guerre mondiale, » il y a beaucoup d'anciens réfugiés qui venaient avec leur famille, puis ce qu'ils voulaient faire passer, à quel point ils trouvaient qu'ils avaient été chanceux de passer par là parce qu'ils avaient le souvenir de tous ceux qui n'avaient pas pu quitter l'Allemagne ou l'Autriche à un certain moment. Puis, pour lui, venir au Fort Lennox. C'était la porte d'entrée vers le Canada, vers l'Amérique du Nord. Donc il y avait des petits souvenirs comme ça. Mais le plus gros, c'était vraiment de dire à quel point ça avait été une chance qui leur était arrivée.
CB : Parcs Canada a récemment créé une nouvelle exposition au Fort Lennox, incluant une section consacrée aux internés.
BV : Plusieurs objets sont associés avec le camp, entre autres, un livre de prières qui a été retrouvé lors des fouilles effectuées dans les années 1960 et qui dormait dans nos collections depuis ce temps.
CB : Ce livre de prières appelé Siddour, a été trouvé parmi les racines d'un arbre lors des travaux archéologiques menés au Fort Lennox. Nous avons parlé de l'importance du siddour avec Daniel Schild, le fils du rabbin Erwin Schild.
HT : C'est dur, quotidien pour un juif religieux, un objet indispensable il ne peut aller nulle part sans l'avoir avec lui. Les Juifs religieux connaissent la plupart des prières par cœur, mais ils ne le sont pas nécessairement, convaincus de toutes les connaître.
Daniel Schild : Donc, avoir un sidour, qu'on parte en voyage ou surtout dans ce cas ci, qu'on ne sache pas où on finira. Avoir son livre de prières à portée de main pour l'utiliser tous les jours est essentiel.
CB : Daniel explique comment un sidour aurait pu finir enfoui au pied d'un arbre.
DS : Quand Sidour doit être enterré, ce n'est pas une occasion heureuse. Ça signifie que le sidour s'est détérioré au point où le nom de Dieu a été effacé, ou que des pages ont été retirées, ou qu'ils étaient effilochés ou endommagés d'une autre manière. Si on ne peut plus s'en servir, il faut le préserver. L'idée est d'enterrer les livres saints dans un sol qui a été consacré pour l'enterrement des Juifs, ce qui n'est évidemment pas toujours possible. Lorsqu'on est dans une situation où on doit agir rapidement. Jeter le livre à la poubelle n'est pas une option. On enterre le livre de prières en creusant une tombe peu profonde où on le dépose. C'est donc ainsi qu'un livre de prières finirait dans un endroit inattendu où vivent des Juifs.
CB : Les conservateurs et les restaurateurs de Parcs Canada, en consultation avec la communauté juive de Montréal, ont décidé d'exposer le sidour, comme il a été trouvé avec des fragments de pages entrelacées entre les racines de l'arbre. Il s'agit d'un rappel poignant du temps qu'on passait les réfugiés au Fort Lennox. Un autre endroit du Fort Lennox témoigne du passage des réfugiés. L'escalier qu'ils ont construit pour accéder à l'étage de la caserne. Plus de 80 ans après la fermeture du camp d'internement, celui ci demeure un lien tangible entre le passé militaire britannique du fort et les personnes qui ont passé des années de leur vie entre ces murs, séparés de leur famille et faisant face à un avenir incertain.
DS : L'histoire est assez incroyable. L'absurdité de l'Angleterre qui envoie des Juifs et du Canada qui les accepte, les Juifs qui sont clairement en train d'être persécutés par les nazis et qui auraient été tués s'ils étaient retournés en Allemagne. Qu'on les amène ici pour les classer comme des sujets d'un pays ennemi, placé dans un camp séparé, avec des cibles sur le dos, comme s'ils représentaient un danger pour le pays. C'est une absurdité totale. C'est une leçon sur comment ne pas traiter et ne pas faire venir les réfugiés. Est-ce qu'il y avait une connotation antisémite ou c'était simplement qu'en temps de guerre, la rationalité est parfois mise de côté et l'irrationalité prend le dessus? Et je pense que mon père l'a prouvé, que ces gars-là l'ont prouvé : Nous faisons venir des réfugiés. Beaucoup d'entre eux contribueront au pays de façon que nous ne pouvons pas imaginer. Et quand on pense que des réfugiés comme mon père, qui est devenu membre de l'Ordre du Canada, passer de réfugié à membre de l'Ordre du Canada, c'est tout à fait inimaginable pour moi.
CB : Le rabbin Erwin Schild a résumé ses sentiments sur son séjour au Fort Lennox dans ses Mémoires, publié en 2000. Nous avons demandé à Daniel Schild de nous en lire un passage:
DS : Je n'en veux pas aux Britanniques. Ils m'ont sauvé la vie. Dans l'ensemble, l'internement n'a pas été une expérience très tragique pour moi. Il m'a soustrait à la menace des bombes allemandes qui tombaient sur Londres. Bien que douloureuse, mon expérience de la vie en internement a eu une certaine valeur positive. Par dessus tout, elle m'a amené au Canada tout frais payé. Le Canada m'a comblé en dépit de son rejet initial et de son indifférence hostile à l'égard de ce que je lui offrais. Les possibilités qu'il m'a finalement offertes ont suscité en moi un véritable amour patriotique pour lui. Je chante toujours notre hymne national avec une profonde émotion et souvent avec les larmes aux yeux. Au Canada, pour que tu restes glorieux, libre et uni, je continue volontiers de te faire honneur.
CB : Le lieu historique national du Fort Lennox est ouvert aux visiteurs pendant l'été. Il est situé à environ un heure de route au sud-est de Montréal, en plus d'un court trajet en bateau jusqu'à l'île aux Noix, où il fait encore bon pique-niquer. Le Musée de l'Holocauste à Montréal offre pour sa part d'autres renseignements sur l'expérience des réfugiés juifs internés. Le balado est retrouvé et une production de Parcs Canada. Un grand merci à notre productrice conseil, Paula Draper, et au défunt rabbin Erwin Schild, qui est décédé au début de l'année 2024, deux mois seulement avant de pouvoir célébrer ses 104 ans. Merci également à Daniel Schild, Brigitte Violette, Annick Guérin et Harold Troper. Un grand merci à la Fondation Shoah de l'Université de la Californie du Sud et au Musée de l'Holocauste à Toronto, pour les enregistrements d'histoire orale du rabbin Schild. Pour une foule d'informations supplémentaires, dont une exposition sur Google Arts et Culture présentant le Fort Lennox et plusieurs des artefacts dont nous avons discuté. Consultez les notes du balado ou visitez le site Parcs Canada ca. Barres obliques retrouvez. Ici Christine Boucher. Merci d'avoir été des nôtres.
Bibliographie
Sources de publication
- Auger, Martin F. Prisoners of the Home Front : German POWs and « Enemy Aliens » in Southern Quebec, 1940-1946. Victoria : UBC Press, 2006.
- Draper, Paula. « The Paradox of Survival. » dans Civilian Internment in Canada : Histories and Legacies : An Edited Collection, éds. Rhonda Hinther et Jim Mochoruk. Winnipeg : University of Manitoba Press, 2020 : 309-332.
- « The Accidental Immigrants : Canada and the Interned Refugees Part I » Société de l’Histoire juive canadienne 2 (Printemps 1978) : 1-38.
- Plourde, Michel et Nathalie LaRochelle. « Court-bouillon à l’île aux Noix. » Continuité 178 (automne 2023) : 42-43.
- Schild, Erwin. The Very Narrow Bridge : A Memoir of an Uncertain Passage. Toronto : Adath Israel Congregation/Malcolm Lester, 2001.
- Vancouver Holocaust Education Centre. Zachor (Remember) Magazine. vol 19, no° 2 (mai 2012, édition spéciale : « Enemy Aliens »), https://www.vhec.org/zachor/#tab-id-2 (Consulté en 10 novembre, 2025)
Articles d’actualité et Magazines :
- Draper, Paula. « The Accidental Immigrants : Canada and the Interned Refugees. » PhD thèse, University of Toronto, 1983.
- Whitehouse, Christine. « ‘You’ll Get Used to It!’ : The Internment of Jewish Refugees in Canada, 1940-43. » PhD thèse, Carleton University, 2016.
Sites Web
- Schild, Erwin. Entretien n° 18341. Entretien réalisé par Linda Ruth Davidson. Visual History Archive, USC Shoah Foundation, août 8, 1996. Consulté en avril 2024. https://vha.usc.edu/testimony/18341
- Schild, Erwin. Interview 54296. Interview by Paula Draper. Visual History Archive, Neuberger Holocaust Education Centre, mars 1, 1988. Consulté en avril 2024. https://vha.usc.edu/testimony/54296
Documents gouvernementaux
- Charbonneau, André. Les fortifications de l'Île aux Noix : reflet de la stratégie défensive sur la frontière du Haut-Richelieu aux XVIIIe et XIXe siècles. Ottawa, Ontario : Parcs Canada, Patrimoine canadien, 1994. https://publications.gc.ca/site/fra/9.622210/publication.html
Red Bay : À la découverte des baleiniers basques de Terra Nova
Dans les années 1500 la côte sud du Labrador a été le théâtre du premier boom « pétrolier » au Canada. Chaque été, des équipages basques venus d’Espagne et de France traversaient l’Atlantique pour chasser la baleine et transformer sa graisse en une denrée précieuse : l’huile qui alimentait les lampes de l’Europe. C’était dangereux, salissant… mais rentable. Cette histoire était tombée dans l’oubli jusqu’aux années 1970, lorsque des chercheurs et des archéologues ont afflué dans la petite communauté de Red Bay, creusant dans les jardins et plongeant dans le port, pour mettre au jour les vestiges du lieu historique national de Red Bay, un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Nous remercions tout particulièrement Joxe Felipe Auzmendi, Iñaki Beraetxe et Daniel Payne pour l’utilisation de sa chanson Selma Barkham’s Waltz , et Javier Vicente pour son aide à l’enregistrement.
En Savoir Plus :
- Lieu historique national de Red Bay
- Google Arts and Culture Exhibition : Red Bay
- Désignation patrimoniale : Lieu Historique National du Canada de Red Bay
- Inscription dans la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO
Autres médias :
- L'extraordinaire vol de baleine du Labrador by Canadiana
- L'archéologie subaquatique de Red Bay : la construction navale et la pêche de la baleine Basques au XVIe siècle / Éditeurs, Robert Grenier, Marc-André Bernier, Willis Stevens.
Avez-vous une suggestion pour un nouveau personnage, lieu ou événement historique national? Nous aimerions l'entendre! Visitez https://parcs.canada.ca/commemorate pour soumettre une candidature.
Transcription
Voix : Vous écoutez un balado signé Parcs Canada. This podcast is also available in English.
Christine Boucher : Décembre 1565, un galion baptisé San Juan mouille l'ancre dans un havre connu par toute une génération de baleiniers basques sous le nom de « Buttes ». Les marins ont chargé dans la cale près de 1000 tonneaux d'une marchandise précieuse. Mais la côte sud du Labrador est réputée pour ses vents violents provenant du nord-est. Malgré leurs efforts, les marins perdent tout contrôle et le bateau se fracasse sur les rochers. Dans les eaux noires et agitées, sombre le navire emportant avec lui le fruit d'un été de labeur périlleux et éreintant. Pendant plus de 400 ans, le San Juan est du coup, son histoire reste plongée dans l'oubli, dix mètres à peine sous la surface de l'eau, vestiges cachés d'une activité baleinière florissante qui a jadis mis une lueur dans les lampes d'Europe.
Je m'appelle Christine Boucher et vous êtes à l'écoute de Retrouver - à la découverte des baleiniers basques de Terra Nova. Parcs Canada est connu dans le monde entier comme un des chefs de file de la conservation de la nature. Mais nous faisons bien plus que cela. Avec nos partenaires, nous commémorons les personnages, les lieux et les événements qui ont façonné le pays que nous appelons maintenant le Canada. Rejoignez-nous pour rencontrer des experts de tout le pays et explorer les lieux, les récits et les artefacts qui donnent vie à l'histoire.
1972, Burgos, en Espagne. Au Pays basque, l'historienne et géographe britanno-canadienne Selma Barkham se trouve dans les archives provinciales, où elle cherche les preuves d'un lien de plusieurs centaines d'années avec l'Amérique du Nord. Il y a fort longtemps que Selma se prépare à faire ses recherches. Elle a appris l'espagnol et s'est installée avec ses quatre enfants sur un nouveau continent, ce qui est loin d'être une tâche facile pour une mère célibataire dans les années 1960 et 1970. Elle voit finalement ses efforts récompensés. Elle trouve des documents du XVIᵉ siècle dans lesquels sont nommés des ports n'apparaissant ni sur des cartes du Pays basque de l'époque, ni sur des cartes modernes. Elle trouve aussi des registres dans lesquels figurent, au fil de plusieurs dizaines d'années, le nom de centaines de galions transportant des marchandises vers l'Europe à partir d'une douzaine de ports à l'étranger. Chacun de ces navires étant rempli de milliers de tonneaux de « Grasa de Ballena » – de l'huile de baleine. Il semble de plus en plus probable que ces ports soient situés le long de la « Gran Baya de Terra Nova » – aujourd'hui la côte sud du Labrador – était l'épicentre d'une activité commerciale majeure.
Michael Barkham : Cette industrie de chasse à la baleine qu'elle découvre lui a fait l'effet d'une bombe. Ça lui a sauté aux yeux en consultant tous les documents qu'elle trouvait. Je veux dire. Elle pensait bien trouver des documents liés à la présence des Basques dans le Canada atlantique du XVIᵉ siècle, mais elle ne s'attendait pas à découvrir une industrie baleinière à grande échelle avant la fondation du Canada moderne.
CB : Dans cet épisode, nous nous arrêtons au lieu historique national de Red Bay, situé sur la côte sud du Labrador, un lieu que l'UNESCO décrit comme le « témoignage le plus ancien et le plus complet de la tradition européenne de la chasse à la baleine. » Nous nous intéresserons au travail dangereux de ces hommes basques qui chassaient les baleines, ainsi qu'à la façon dont des chercheurs dévoués ont réussi à lever le voile sur cette histoire dans les années 1970 et 1980. Marianne Stopp : C'est à Red Bay que l'on peut mesurer l'ampleur de l'entreprise coloniale le long du littoral nord-est, sur terre et sur mer.
CB : Mais tout d'abord, pourquoi y avait-il des basques sur la côte du Labrador? Si je vous dis que c'est la faute de la morue, vous me croyez? Pour en savoir plus, entretenons nous avec l'historien et géographe Michael Barkham.
MB : En 1497, le vénitien Jean Cabot ou Giovanni Caboto hisse les voiles et traverse l'Atlantique à la recherche de l'Asie. Il trouve plutôt une terre où il y a aurait il dit tellement de morue qu'on peut empêcher simplement en mettant un panier dans l'eau? Croyez-le ou non, mais en quinze ou vingt ans, des pêcheurs européens, notamment des Français, des Portugais, des Espagnols et des Basques, avaient déjà établi des pêcheries de morue le long de la côte atlantique du Canada. Ce qui arrive, c'est que les Basques non seulement trouvent et pêchent des morues, ils commencent aussi à avoir des baleines.
CB : Contrairement aux autres pêcheurs européens, les Basques viennent d'une culture où les gens savent chasser les baleines à une échelle industrielle. Ils sont d'habiles charpentiers de marine, d'excellents pêcheurs, des marins aventureux et des marchands chevronnés. Leur patrie, le Pays basque, est une région montagneuse de la côte atlantique de l'Europe qui chevauche la France et l'Espagne.
MS : Avant de traverser l'Atlantique, ils chassaient la baleine dans le golfe de Gascogne.
CB : Voici Marianne Stopp, une ancienne employée de Parcs Canada qui a pris sa retraite en 2023. Nous avons eu l'occasion de l'entendre un peu plus tôt.
MS : J'ai travaillé comme archéologue et historienne et je me suis intéressée à l'histoire et à la préhistoire du Labrador pendant plusieurs dizaines d'années.
CB : Marianne était archéologue subaquatique à Red Bay au début des années 1980. Elle est l'une des premières femmes au Canada à avoir accompli ce travail.
MS : Ils étaient depuis longtemps habitués à s'aventurer dans les eaux libres, à la recherche de gros mammifères et de poissons.
CB : Intrigués par les récits d'impressionnantes populations de baleines à Terra Nova, les marchands et les marées basses qui y voient une occasion en or.
MB : Et cette industrie de la chasse à la baleine se développe. Elle atteint son apogée entre 1560 et 1585. C'est une période de 25 ans. Un quart de siècle pendant lequel, de 25 à 30 galions, avec probablement 2000 hommes et garçons à bord venaient chaque année chasser les baleines, occupait douze ports le long de la côte sud du Labrador et du Québec, et pouvait chasser et tuer jusqu'à 400 baleines environ, ce qui donnait environ 20 000 tonnes d'huile de baleine.
MS : Et ce produit était utilisé essentiellement pour éclairer l'Europe, principalement les églises et les grands bâtiments municipaux.
CB : Avant l'arrivée de l'électricité, les lampes à l'huile de baleine sont très importantes, mais l'huile sert aussi à d'autres fins.
MS : C'est un produit qui était devenu nécessaire pour maintenir en place et faire fonctionner des machines dans une Europe en développement.
CB : À l'époque, l'huile de baleine sert à lubrifier les machines et facilite aussi le traitement de la laine. En Europe, les fanons, cette espèce de peigne que l'on retrouve dans la bouche des baleines qui filtrent l'eau et emprisonnent la nourriture, sont utilisés pour la confection de vêtements comme les « manches ballons » pour donner du corps et de la rigidité aux tenues bouffantes. Pensez aux portraits de la reine Élisabeth 1re et à celui d'autres personnages de l'époque shakespearienne en Angleterre. Mais l'objectif premier de l'industrie de l'huile de baleine est de faire briller les lampes d'Europe.
MS : L'huile était très précieuse, au même titre que le pétrole aujourd'hui.
CB : Il est difficile de dire à combien se chiffrerait cette industrie aujourd'hui, mais l'huile de baleine est suffisamment précieuse à l'époque pour que des milliers de Basques bravent les rigueurs de l'Atlantique Nord chaque année pour aller en chercher.
MS : Beaucoup d'entre eux investissait aussi dans le voyage. Ce n'était donc pas des gens qui avaient été arrachés à la rue et forcés de travailler dans l'industrie de la chasse à la baleine. C'étaient des gens qui voulaient faire des profits.
CB : Il y a une réelle motivation à travailler fort. Tout le monde, l'équipage, les propriétaires du galion, les armateurs, tous ont droit à une part des recettes. Plus la quantité d'huile ramenée en Europe est importante, plus les profits de chacun risquent d'être grands. Les Basques expédie leur abondante récolte à bord de Galion. Ils sont en fait de grands voiliers en bois comptant plusieurs ponts.
MS : Ces grandes baleinières basques, on pourrait les comparer aux Ford F-150 qu'on voit sur les routes aujourd'hui. Elles étaient loin d'être la Cadillac des navires.
CB : À Terra Nova, les galions font également office d'entrepôt et de dortoir flottant. Ils doivent être amarrés dans un endroit protégé pendant la saison de la chasse à la baleine, qui s'étend habituellement du mois de juin à la fin de l'automne, lorsque les eaux sont libres de glace. La baie Red constitue un endroit optimal. La baie Red est un havre naturel qui se découpe dans le littoral du sud du Labrador. Elle est protégée par l'île Saddle, un affleurement rocheux d'un kilomètre de large dépourvu d'arbres, situé à quelque 300 mètres de la terre ferme.
Cindy Gibbons : C'est une baie très bien protégée, et je pense que c'est l'une des raisons pour lesquelles elle a joué un rôle si important dans l'industrie de la chasse à baleine et d'autres pêcheries au fil des ans.
CB : Voici Cindy Gibbons, conseillère en gestion des ressources culturelles au lieu historique national de Red Bay.
CG : J'ai grandi à Red Bay. Je travaille au lieu des baleiniers basques depuis que je suis au secondaire.
Il y a aussi un havre intérieur qui fournit un excellent abri, particulièrement contre les grands vents. On l'appelle le bassin ici. Ces deux caractéristiques en font donc un très bon port pour les navires, pour la pêche, pour n'importe quelle activité maritime en fait.
CB : Ce havre naturel protégé attire les gens depuis bien longtemps.
MS : On a des preuves qui datent d'environ 6000 ans qu'il y avait des gens sur l'île Saddle et sur la partie continentale de la baie Red. Chaque groupe culturel qui a séjourné au Labrador y a laissé des traces de sa présence, comme dans de nombreux autres ports du sud du Labrador. Il y a les peuples archaïques. Il y a les anciens groupes intermédiaires des Premières Nations. Le Dorset. Il y a des sites de la tradition Groswater dans cette région. Il y a des sites inuits ultérieurs dans le secteur du port de Red Bay.
CB : Malgré ces traces archéologiques, dont la plupart ont été découvertes pendant les fouilles des sites basques, nous n'avons aucune preuve concrète d'un contact direct entre les peuples autochtones et les Basques à la baie Red. Cependant, quelques documents européens témoignent des récits de rencontres entre les Basques et les peuples autochtones ailleurs dans la région, à la même époque. C'était une relation compliquée. On mentionne les échanges entre les groupes et l'émergence d'une langue de troc simplifiée pour pouvoir communiquer. On mentionne aussi des altercations violentes.
Au début de la ligne des eaux, le littoral de la baie Red est rocheux, généralement sans arbres et parsemé de tourbières, de basses collines et de rochers rouges ornés de lichen rouille.
MS : De nos jours, le paysage entourant la baie Red est plutôt aride.
CB : L'explorateur français Jacques Cartier a observé l'absence de végétation et a décrit la région en 1534 « comme la terre que Dieu donne à Caïn, car dans tout ce secteur, je n'ai pas vu suffisamment de terres pour en remplir un petit panier ». Par contre, sous la surface de l'océan se cache un écosystème marin dynamique qui abrite des poissons comme la morue, le hareng et le capelan et où viennent, selon les saisons, des phoques, des marsouins et des baleines. Il est également possible d'y apercevoir des mouettes, des cormorans et des eider en plein vol et à l'occasion des ours polaires venus explorer le rivage.
MS : Les Basques ont été attirés par la baie Red. En fait, ils ont été attirés par bien des endroits le long de la côte du sud-est du Labrador, parce qu'il était facile d'accéder aux eaux libres du détroit de Belle Isle, là où les baleines passaient pendant leur migration.
CB : Le détroit de Belle Isle, ou, comme l'appellent les baleiniers, Gran Baya, soit la Grande Baie. Il s'agit du plan d'eau qui sépare le Labrador, au nord, et l'île de Terre-Neuve au sud. Vous vous souviendrez peut-être de cette région dont on a parlé dans l'épisode sur L'anse aux Meadows, le seul établissement scandinave de l'époque des Vikings confirmé en Amérique du Nord. Il se trouve de l'autre côté du détroit, du côté de Terre-Neuve. Jusqu'à une centaine d'icebergs qui se détachent des glaciers du Groenland dérivent dans le détroit au printemps et à l'été de chaque année.
Mais scruter l'horizon à la recherche d'icebergs ne constitue pas l'activité principale des baleiniers installés dans les tours d'observation sur l'île Saddle. Leurs yeux sont bel et bien rivés sur l'océan, mais ils cherchent plutôt des signes de la migration des baleines noires et des baleines boréales.
Ces baleines à fanons constituent la prise idéale : elles sont relativement lentes et possèdent une grande quantité de tissu adipeux, que l'on appelle lard ou graisse, lequel peut être transformé ou liquéfié en huile. Et habituellement, elles flottent à la surface après avoir été tuées.
MS : Les baleines n'étaient pas chassées à partir de grands galions. La chasse se faisait plutôt en étant à bord d'une petite embarcation à franc bord basse, près de l'eau.
CB : Cette petite embarcation est appelée une chalupa. C'était un bateau solide et adaptable, muni de rames ou de voiles.
MS : Des milliers de baleines ont été tuées à cette époque par les hommes qui se trouvaient dans ces petites embarcations.
CB : Mesurant environ huit mètres de long et deux mètres de large, les chalupas sont donc beaucoup plus petites que les baleines que l'on chasse, lesquelles mesure de 13 à 20 mètres de long. L'embarcation est stable, mais peut quand même être chavirée par les baleines, comme en témoigne une tombe qui a été trouvée sur l'île Saddle contenait les restes de sept hommes. L'équipage d’une chalupa, justement, compte souvent sept personnes, dont au moins un harponneur qui vise la baleine.
CG : C'étaient des vrais durs à cuire. Et ils se plaçaient à la proue du bateau pour lancer le harpon dans la baleine.
CB : Leurs méthodes s'inscrivent dans la tradition basque de la chasse à la baleine.
MB : Au Moyen-Âge, ils ont développé les techniques pour pouvoir attraper ces énormes monstres marins et les Basques ont graduellement peaufiné la technique que l'on imagine en lisant Moby Dick, c'est-à-dire un harpon qui est attaché à un cordage, lui-même attaché à une petite baleinière.
CB : L'explorateur français Samuel de Champlain est témoin en 1610 d'une chasse à la baleine basque à Terra Nova. Il raconte :
Comédien de doublage : Aussitôt que le dit harponneur voit son temps, il jette son harpon sur la baleine, laquelle pénètre profondément et dès qu'elle se sent blessée, elle plonge en profondeur. Et si le hasard fait qu'en se retournant quelques fois, elle frappe avec sa queue la chaloupe, ou les hommes, elle les brise aussi facilement qu'un verre. Quelques fois, si elle ne plonge pas immédiatement, elle entraîne la chaloupe sur huit ou neuf lieues, et aussi vite qu'elle le ferait un cheval.
MB : Et lorsqu'elle refait surface pour respirer, elle est de nouveau harponnée.
CG : Parce que plus la baleine avait de blessures, plus vite elle s'affaiblissait au point où les chasseurs pouvaient s'en approcher assez et la tuer.
MB : Et finalement, ils lui plantaient des lances dans le corps et la laissaient saigner jusqu'à ce que mort s'ensuive.
CG : Et puis ils attachaient une corde autour de sa queue pour pouvoir la ramener. Ils regroupaient parfois plusieurs chaloupes et équipages pour remorquer une baleine jusqu'au port.
CB : Même si la carcasse de la baleine flotte, l'opération prend vraisemblablement plusieurs heures. Une fois de retour sur la terre ferme, les baleiniers s'affairent à ramasser le lard.
CG : Et vous savez, ils découpaient le lard avec d'énormes couteaux à dépecer qui devaient bien avoir une lame de douze pouces. Et les lisières de lard étaient coupées en morceaux de taille raisonnable, puis transportées sur le rivage.
CB : Des os de baleine jetés à cette époque jonchent encore aujourd’hui la plage appelée localement « Bony Shore », le rivage osseux.
Puis vient le moment de transformer le lard en huile.
MS : Une des principales structures que construisaient les baleiniers basques à chacune de leurs stations était les fondoirs. C'était des endroits où de grands chaudrons étaient placés sur une base en pierre, au-dessus d’un feu.
CB : La base est un ouvrage de maçonnerie simple, mesurant environ un mètre de haut et faite de pierres locales et d'argile provenant du Pays basque. Les chaudrons en cuivre proviennent aussi d'Europe et peuvent permettre de produire environ 170 litres d'huile de baleine chacun.
De plus, ces fondoirs, aussi appelés fours ou fourneaux de fonte d'huile de baleine, gardent à l'abri des intempéries les personnes qui brassent le contenu des chaudrons.
CG : Les fours de fonte étaient construits très près du rivage, aussi près que possible, en tenant compte des marées hautes.
MS : Et au-dessus de ces structures, il y avait une sorte de toit pour qu'ils puissent continuer à travailler, peu importe le temps qu'il faisait. Et ces toits étaient couverts de tuiles de toiture rouge très européennes.
CB : Ces tuiles des toitures rouges se révéleront, bien des siècles plus tard, être un élément extrêmement important dans la découverte par Selma Berkam de l'histoire de l'industrie baleinière dans le détroit de Belle-Isle.
Une fois que l'huile est liquéfiée…
CG : Elle était déversée avec une louche dans un récipient à moitié rempli d'eau froide, et l'huile flottait à la surface et toutes les impuretés et les saletés coulaient au fond. L'huile était ensuite enlevée avec une louche, puis ‘transvidée dans un tonneau.
CB : Les tonneaux en bois ou barriques sont soigneusement assemblés par des tonneliers chevronnés pour prévenir les fuites. Les archéologues ont trouvé des vestiges de tonnelleries sur l'île Saddle.
CG : Puis les tonneaux étaient scellés, et l'huile était assez légère que les tonneaux pouvaient être flottés jusqu'au navire.
CB : Imaginez une journée d'été typique dans Buttes, le nom donné à la baie Red par les Basques. Un vent frais venant du large, un banc de brouillard persistant au loin et un essaim de mouches noires vous tournant continuellement autour de la tête. L'île est un véritable centre d'activités pour des centaines d'hommes qui dépècent les baleines, assemblent les tonneaux et transportent le lard vers les fondoirs. Imaginez ensuite être une de ces personnes qui brasse le lard dans les chaudrons. L'odeur de la fumée mêlée à celle de l'huile de fonte et l'arôme persistante des carcasses de baleine en décomposition dans les eaux saumâtres à proximité. Un parfum comme il ne s'en fait plus!
Lorsque la cale d'un galion, qui peut contenir jusqu'à 2000 tonneaux d'huile de baleine, est pleine, l'équipage peut célébrer la fin d'une saison fructueuse et mettre le cap vers les ports de commerce européens.
CG : Les hommes essayaient de récolter autant d'huile de baleine que possible avant que la météo les oblige à rentrer en Europe.
CB : Mieux vaut éviter le rude hiver du Labrador. Dans les années 1540, pendant les premières années de la chasse à la baleine dans la Grande Baie, les Basques peuvent remplir la cale d'un galion pendant les mois relativement doux de juin à septembre. Mais au fil des ans, le risque que les griffes de l'hiver se resserrent sur les basques augmente, puisque ceux-ci demeurent dans la région de plus en plus tard en automne, en partie parce que le nombre de baleines d'été est en déclin.
MS : La ressource diminuait. Ils ont chassé des milliers de baleines et cette population en a fort probablement subi les conséquences.
CG : Un moment donné, ils ont remarqué qu'une autre population migrait vers le sud, en passant par le détroit de Belle Isle à l'automne, à partir du mois d'octobre ou novembre. Et c'est ce qui les gardait là plus tard en saison. Ce qui fait que leur attention s'est tournée vers cette chasse automnale.
CB : Mais cette même population n'est pas sans fin.
MB : Dans les années 1580, en fait, les baleiniers commencent à se rendre compte qu'il y avait de moins en moins de baleines, parce qu'on peut lire dans les documents que pour la première fois, certains navires revenaient sans être pleins. Tandis que dans les années 1560 et 1570, on s'attendait à ce que leurs cales soient remplies à craquer.
CB : La recherche du profit pousse les équipages à prendre des risques lorsque vient le temps de décider du moment du départ. Quelques-uns ne réussissent pas à partir à temps.
MB : Le premier hivernage connu, a eu lieu en 76-77, quand, selon les récits contemporains, plusieurs centaines des meilleurs baleiniers et des plus forts sont restés pris dans la glace flottante granuleuse et l'eau a coagulé, dit-on [mots en basque], alors on n'arrivait pas à faire avancer le bateau.
CG : La glace a pris dans les ports et l'eau a gelé avant que les navires puissent partir, parce qu'ils étaient restés trop tard pour récolter autant d'huile qu'ils le pouvaient.
CB : Les équipages forcés de passer l'hiver dans la région ne sont pas équipés pour survivre sur cette côte austère. Il y a un grand nombre d'hommes y meurent. Un baleinier malchanceux, Juan Martínez de Larrume, dicte son testament dans le port de Buttes le 22 juin 1577. Il s'agit de l'un des plus anciens testaments connus à avoir été rédigé en Amérique du Nord.
Comédien de doublage : [BASQUE LANGUAGE]
CB : Dans son testament, de Larrume demande à ce que les rites funéraires soient célébrés au tombeau familial, même s'il meurt loin du Pays basque, ce qui finit par arriver. Il semble toutefois avoir survécu au pire de l'hiver glacial, la mort venant le chercher au début de la nouvelle saison de chasse à la baleine.
Entre le nombre de baleines qui décroît et des facteurs géopolitiques comme la guerre anglo-espagnole qui force les galions basques à servir dans la marine, la fin de l'industrie semble imminente.
MB : Et comme une sorte de coup de grâce, on peut lire dans une correspondance de 1613 envoyée par la province de Guipuscoa au roi d'Espagne l'extraordinaire phrase, « nos marins constatent que la chasse à la baleine dans la grande baie de Terranova est très épuisée. » Ça décrit très bien la situation.
CB : Plus les profits diminuent, moins les investisseurs souhaitent envoyer les équipages pour chasser la baleine de l'autre côté de l'Atlantique. L'époque de l'huile de baleine de Terranova est désormais révolue.
Les siècles passent. Le havre de la baie Red et son accès facile aux poissons et aux phoques continuent d'attirer les peuples européens et autochtones. À partir du du XVIIIe siècle, les Français tout d'abord, puis les Anglais, établissent des stations saisonnières pour la pêche à la morue et la traite des fourrures. Au cours de la première moitié du XIXe siècle, les pêcheurs de Terre-Neuve fondent la ville de Red Bay, qui est encore bien vivante aujourd'hui.
Mais pendant 350 ans, l'ampleur de la ruée vers l'huile de baleine de Terra-nova sombre dans la nuit des temps.
Tout change au XXe siècle, lorsque Selma Barkham, la chercheuse dont nous avons parlé plus tôt, déménage au Canada et se trouve un emploi à l'Université McGill.
MB : En 1953, à l'Université de McGill à Montréal, elle a rencontré Brian Barkham, un jeune architecte anglais qui, curieusement, affectionnait déjà le Pays basque. En 1954, Selma et Brian se sont mariés et ils s'installèrent à Ottawa. Et deux ans plus tard, ils sont allés au Pays basque pour rendre visite à Don Pio, un bon ami de Brian, qui leur a dit tout bonnement « Oh, saviez vous qu'il avait une ancienne présence basque à Terre-Neuve, dans le Canada atlantique? » Cette petite information, cette petite idée est restée ancrée dans la tête de Selma.
Mais huit ans plus tard, en 1964, c'est le drame quand Brian meurt soudainement. Selma, alors âgée de 37 ans, est devenue veuve avec quatre jeunes enfants de moins de dix ans à sa charge.
CB : Et si vous ne l'aviez pas encore deviné, l'historien Michael Barkham est l'un de ses quatre enfants.
MB : Elle a fini par être embauchée comme historienne pour les lieux historiques nationaux du Canada, et c'est à ce titre qu'elle a participé à la reconstruction de Louisbourg.
CB : Vous pouvez approfondir vos connaissances sur Louisbourg en écoutant l'épisode de notre première saison intitulée Esclavage et liberté à la forteresse de Louisbourg.
MB : Dans les documents d'archives sur Louisbourg, elle a découvert que de nombreux pêcheurs de morue français étaient originaires du Pays basque. Mais dans les faits, il n'y avait vraiment pas beaucoup d'information sur ces voyages. Elle a donc décidé que ce qu'elle voulait vraiment faire, c'est de faire ses propres recherches aux archives en France et en Espagne pour essayer de lever le voile sur les expéditions quasi inconnues des Basques au Canada pendant les XVIe et XVIIe siècles.
CB : Son intuition lui dit qu'il doit exister des documents sur ces expéditions dans les archives espagnoles, mais en réalité, Selma n’est sûre de rien. N'ayant rien à perdre, elle monte avec ses enfants en 1972, à bord d'un paquebot à destination de Bilbao, dans la région basque de l'Espagne.
MB : Elle enseignait l'anglais pour joindre les deux bouts. Et tout d'un coup, un jour, elle a reçu un don anonyme de mille dollars canadiens de quelqu'un au Canada.
CB : C'est son ami et ancien patron, Jack Richardson, qui a facilité le don. Écoutons Michael nous faire la lecture d'une des lettres de Selma.
MB : « Cher Jack. Le chèque miraculeux de ton ami a changé la donne. Il y a une quantité absolument incroyable de travail à faire ici. »
CB : Michael se souvient d'archives provinciales mémorables dans le petit village basque d’Oñati, qui étaient gérées par un seul prêtre.
MB : Bon, les gens pensent oh, des archives, il suffit de rentrer, de peser sur un bouton et ça dit Terra Nova, vous savez, il y a alors tout plein de gens qui vont vous apporter des choses. Mais non, c'était juste un vieux bâtiment avec une foule de vieux documents. Il fallait prendre notre propre lampe, et on pouvait entendre les termites gruger le bois, parce qu'il y avait des étagères en bois sur lesquelles étaient les documents du XVIe et du XVIIe siècles. Et quand c'était vraiment silencieux, on pouvait entendre les crounch, crounch, crounch!
CB : Michael et ses trois frères et sœurs passent beaucoup de temps aux archives.
MB : On était juste assis à la table, vous savez, à copier les documents ou à chercher le mot Terranova.
CB : Mais c'est aux archives provinciales de Burgos que Selma a sa première grande révélation, quand elle comprend qu'un nombre surprenant d'expéditions basques se dirigeait vers Terra Nova, à la recherche non pas de morue, mais plutôt d'une prise beaucoup plus grosse… des baleines. Ce qui lui met la puce à l'oreille, ce sont des documents d'assurance pour des navires et leurs cargaison, et il n'y en a pas qu'un seul. Ces documents témoignent des judicieuses pratiques commerciales des baleiniers basques et de leurs bailleurs de fonds.
MB : Au fil des ans, Selma a fait des recherches dans une quarantaine d'archives, la plupart sur la péninsule ibérique de Bilbao et Burgos à Madrid, Séville et Lisbonne. Et peu à peu, elle a découvert des milliers de manuscrits jusque-là inconnus, comme des polices d'assurance, des poursuites en justice, des testaments, des contrats d'équipages, des listes de provisions et d'équipement, etc, etc. Elle n'aurait jamais pu imaginer qu'il existait autant de documents.
CB : Elle se dit aussi qu'il doit y avoir des preuves archéologiques physiques quelque part.
MB : Je veux dire, avec 25, 30 baleiniers qui se rendaient dans le détroit, 10 à 12 ports le long de la côte, 2000 hommes par années, 200 petites baleinières et peut-être 400 baleines par année. Il fallait qu'il reste des vestiges de cette industrie.
CB : Elle a aussi une petite idée sur le type de preuves qui peut y être trouvé.
CG : Les documents qu'elle avait lus faisaient référence à des navires transportant des milliers et des milliers de tuiles de toiture au Labrador chaque année.
MS : Elles étaient en terre cuite rouge, de longs morceaux de céramique incurvés et pas vernis. Elles auraient servi de lest dans les navires et auraient été utilisées au Labrador comme matériau de toiture pour les diverses structures que construisaient les Basques.
CB : Ces tuiles de terre cuite sont utilisées pour la construction des fondoirs.
CG : On ne trouve rien qui nous laisse penser qu'ils les rapportaient avec eux. Elles partaient sur les navires avec les provisions, mais au retour, les navires étaient remplis d'huile. Et donc tout article du genre aurait été laissé sur place. Donc, selon elle, quelque part sur la côte du Labrador, il y avait des milliers et des milliers de tuiles de toiture du Pays Basque.
CB : Après avoir passé cinq années à réunir des preuves documentaires, Selma veut visiter Terra Nova et chercher dans le paysage des signes physiques de la présence des baleiniers basques.
CG : Elle a pris les cartes du XVIᵉ siècle et les noms de lieux trouvés dans les documents, et les a comparés aux cartes et noms de lieux modernes, et en a conclu que les baleiniers devaient venir dans le détroit de Belle-Isle, un endroit qu'ils appelaient la Grande Baie.
MB : Et donc, encouragée par les recherches qu'elle avait faites jusque-là, elle a organisé une expédition de reconnaissance archéologique dans le sud du Labrador, avec une subvention de la Société géographique royale du Canada.
CB : En juillet 1977, Selma prend la route du Labrador, faisant du pouce sur un chemin de terre près du détroit de Belle Isle.
CG : C'était une jeune femme qui n'avait pratiquement pas d'argent. Elle arrivait tout juste au Labrador, avec quelques documents en main à la recherche de tuiles de toiture rouge. C'est l'histoire la plus étonnante.
CB : Mais elle ne voyage pas seule. Selma est accompagnée de deux de ses adolescents, dont Michael, alors âgé de 18 ans. Graham Rowley, un chercheur spécialiste de l'Arctique, et sa famille se joignent à l'expédition un peu plus tard. Et coup de chance, ils trouvent assez rapidement ce qu'ils cherchaient.
MB : Je me souviens que c'était l'été de la mort d'Elvis Presley.
CB : Et coup de chance, ils trouvent assez rapidement ce qu'ils cherchaient. Les Barkham font leur première découverte à West Saint Modeste, une petite collectivité côtière pas très loin de Red Bay.
MB : C'était vous savez, les mouches noires qui sont partout autour de vous. Le vent qui souffle. Il fait froid là-bas. Fouillant dans les talles de choux, près des cabanes de pêcheurs, à côté de l'eau, on a vu des morceaux de tuile rouge. Des tuiles en terre cuite, qu'on a tout de suite reconnu parce qu'elles sont encore utilisées sur les toits des fermes basques. Et il y avait des morceaux assez gros. C'était clair que ce n'était pas des briques. Les morceaux étaient courbés à certains endroits.
C'était extraordinaire, je pense pour Selma, mais je ne peux pas vraiment parler pour elle, mais dans mon cas, en tant qu'adolescente de 18 ans qui avait passé presque la moitié de sa vie à, vous savez, entendre les mots Terra Nova et passer son temps aux archives, c'était une sensation extraordinaire de bien, c’est là. Je veux dire, c'est vraiment là. C'est la preuve.
CB : Les preuves n'en sont que plus convaincantes après une trouvaille à cet endroit appelé l'anse Schooner. Cette fois, les Barkham sont accompagnés de deux archéologues : Jim Tuck de l'Université Memorial de Terre-Neuve et Robert McGhee, de la Commission archéologique du Canada.
MB : Selma avait fini par établir que c'était appelé Balea baya, qui est la baie des baleines. Je marchais simplement le long de la côte et je regardais l'érosion, quand j'ai soudainement vu un morceau de métal qui dépassait du surplomb. Jim a fait une petite fouille rapide et là, il n'y avait plus de doute, c'était la pointe d'un harpon. C'était un harpon et il y avait des tuiles, des os de baleine, des fanons et un peu de cette graisse noire et crasseuse. On n'aurait pas pu demander mieux. C'était juste là. Bonjour, je suis un harpon et je vous attendais au milieu des tuiles et des fanons. Je voulais juste vous faciliter la tâche.
CB : Ces trouvailles ne sont que le début d'une grande aventure.
MB : Cet été-là, on a exploré plusieurs ports le long de la côte sud du Labrador et du Québec. Et là, bien évidemment, Selma a découvert des vestiges archéologiques des stations baleinières basques, notamment à Red Bay, ce qui est venu confirmer tout son travail historique en Europe. Ça a vraiment été une grande révélation.
CB : Après avoir fait ces découvertes sur le rivage, Selma tourne son attention vers l'eau, à la recherche des épaves.
Brandy Lockhart : Elle a trouvé en particulier une référence à deux naufrages qui sont arrivés dans la baie Château et la baie Red. Ce n'est pas le nom qu'on leur donnait à cette époque, mais elle a réussi, grâce à ses recherches, à déterminer que ces deux baies étaient probablement les bonnes.
Je m'appelle Brandy Lockhart. Je suis archéologue subaquatique à Parcs Canada et je suis actuellement l'archéologue principale à Red Bay.
Les documents décrivaient les navires et mentionnaient que l'un d'eux avait coulé alors qu'il était déjà rempli de tonneaux d'huile de baleine.
CB : Ce navire, c'est le San Juan, le galion dont nous avons parlé au début de l'épisode.
CG : Le vaisseau avait été complètement chargé à la fin d'une saison de la chasse à la baleine, en 1565, et il était prêt à rentrer en Europe quand un vent du nord a frappé.
MS : Il y a une sorte particulière de tempête qui sévit dans le détroit de Belle Isle, qui est très dangereuse. Elle se soulève très rapidement.
CG : En étudiant les documents, Selma a conclu que c'était sûrement arrivé sur la côte de l'île Saddle. Elle avait tenu compte de la direction du vent et de l'endroit où les bateaux auraient été amarrés.
CB : Et donc, en 1978, un an après la découverte des premiers artefacts basques…
CG : Elle a demandé qu'une équipe d'archéologues subaquatique de Parcs Canada se rende à Red Bay.
CB : La chasse au San Juan peut commencer.
BL : L'équipe d'archéologie subaquatique s'est rendue sur les lieux pour sonder le fond de la baie et essayer de trouver des traces de ces naufrages.
CB : Dans le cadre des activités de prospection archéologique subaquatique, un plongeur tient une planche de remorquage et se fait tirer par un bateau pendant qu'il scrute les fonds marins.
BL : C'est comme faire du ski nautique, sous l'eau.
CB : Après trois jours de recherche, l'équipe, dirigée par Robert Grenier, trouve l'épave d'un galion, pas très loin au large de l'île Saddle. Grenier écrira plus tard dans la revue Canadian Geographic : « Était-il possible que des vestiges de 400 ans soient localisés si facilement, si rapidement et exactement où on s'attendait qu'ils soient? »
MS : Les jours où le ciel est bien dégagé, si la lumière frappe l'eau d'une manière précise, on peut voir le navire de la surface.
On n'a trouvé aucun corps. Personne n'est mort dans ce naufrage. Ça s'est passé pendant une tempête, très près du rivage, et tous les hommes auraient réussi à se rendre sur l'île Saddle assez rapidement.
On appelle ce navire le présumé San Juan.
CB : Le présumé San Juan.
BL : En archéologie, c'est vraiment beaucoup plus simple de déterminer que quelque chose n'est pas ce qu'on cherche. Rien nous permet de penser que ce n'est pas le San Juan. On peut donc présumer que ce l'est. Mais peut-être qu'un jour on va trouver des preuves qui vont nous faire dire, oh, en fait, il y avait deux épaves à cet endroit qui avaient exactement la même largeur, la même longueur et la même description.
CB : Ces découvertes, tant sur la terre que dans l'eau, ont joué un rôle considérable dans la désignation de Red Bay à titre de lieu historique national en 1979.
Au cours des étés suivants, les archéologues de l'Université Memorial, dirigés par Jim Tuck, fouillent des sites terrestres sur l'île Saddle et à proximité de la baie Red. Avec l'aide de gens de la région qui ont été embauchés, ils en apprennent beaucoup sur cette activité commerciale, tandis qu'ils examinent, par exemple, les vestiges des fondoirs, des tonnelleries, d'un point d'observation et d'un cimetière. Parallèlement, l'équipe d'archéologie subaquatique de Parcs Canada fouille le présumé San Juan, et détermine finalement qu'il s'agit de la plus ancienne épave européenne trouvée en Amérique du Nord, au nord de la Floride.
De 1978 à 1985, Parcs Canada enregistre 14,000 heures de plongée dans les eaux glaciales de la baie Red et procède à une fouille complète de l'épave. À la fin du projet, 3000 des pièces de bois du navire ont été analysées et consignées.
MS : C'était extrêmement intéressant d'étudier comment le bateau avait été construit, et il faut comprendre qu'à l'époque, personne n'avait encore étudié en détail un navire du XVIᵉ siècle. La construction de ce bateau intéressait les gens, pas seulement au Canada, de l'autre côté de l'Atlantique aussi.
CB : On a utilisé le terme « archéologie subaquatique » à quelques reprises déjà. Prenons le temps d'expliquer maintenant en quoi consiste exactement cette discipline.
MS : Les principales différences entre l'archéologie subaquatique et l'archéologie terrestre, je dirais qu'il en existe à peu près pour tous les aspects. La manière d'approcher le site est différente. On porte un équipement de plongée, on est alourdi par des bouteilles et des ceintures lestées. Le risque d'endommager le site avec les palmes ou en débarquant trop lourdement est donc bien réel. La méthodologie est légèrement différente. On cartographie tout comme on le fait sur terre, mais les crayons, les effaces et le papier, qui fonctionnent très bien sous l'eau, il faut les attacher pour ne pas qu'ils partent à la dérive.
Dans la baie Red, on s'est souvent surpris à observer des petits poissons assez laids appelés chabots, s'approcher de nous, essayer d'avaler nos effaces. C'était toujours drôle, mais comme les effaces étaient attachés, ils ne repartaient pas avec grand-chose.
BL : On a aussi du papier spécialisé, du papier à l'épreuve de l'eau, sur lequel on peut écrire nos notes sous l'eau, comme on le ferait sur la terre ferme. Le hic, par exemple, c'est quand vient le temps d'écrire sous l'eau, vu qu'on porte souvent des gants gigantesques, et dans la baie Red particulièrement, on porte des mitaines à trois doigts. La température de l'eau peut descendre à moins deux degrés.
MS : Il y avait plusieurs nouvelles technologies utilisées sur le site subaquatique qui étaient des nouveautés pour le Canada et qui font partie de la mythologie de l'archéologie de pointe pour les sites subaquatiques de l'Amérique du Nord. Une chose qui a été mise au point par un des membres de l'Unité d'archéologie sous-marine de Parcs Canada, c'est un système de circulation d'eau chaude dans nos combinaisons. En ayant de l'eau chaude qui circulait dans nos combinaisons, on pouvait passer plus de temps sous l'eau.
BL : Pendant les fouilles archéologiques sous-marines, les plongeurs ont méticuleusement consigné l'emplacement exact de chaque planche et de chaque artefact trouvé.
MS : Des petits objets ont aussi été trouvés dans l'épave. De la vaisselle en céramique, par exemple. Des choses comme des noix de Grenoble. Les noix de Grenoble sont un aliment très utilisé au Pays Basque. Encore aujourd'hui. On a pu avoir une idée de ce qu'ils mangeaient. On a trouvé des fragments de souliers en cuir, des mètres et des mètres de corde, du cordage de chanvre. On a aussi trouvé le boîtier d'un compas.
CB : Le boîtier du compas, qui s'appelle un habitacle, est un caisson en bois qui protège le compas, un instrument de navigation essentiel qui aide à assurer que le navire s'en aille dans la bonne direction, comme une boussole.
MS : Voir ces articles sous l'eau pendant nos nombreuses plongées, c'était toujours très stimulant. On était toujours conscient qu'à chaque mouvement de la main, quand on faisait tomber la saleté du cordage ou du bois, on risquait de trouver quelque chose de fascinant.
CB : Par exemple…
MS : C'est arrivé pendant une journée ensoleillée, sans nuage, ce qui était plutôt rare dans le secteur de Red Bay. Les rayons du soleil semblaient frapper le fond d'une manière particulière.
Je me préparais à remonter à la surface quand j'ai vu quelque chose sur une pièce de bois du navire. J'ai nagé jusque-là et j'ai compris que c'était une gravure, probablement de ce bateau-là, qu'un baleinier basque avait fait dans le flanc du bateau.
CB : Un des baleiniers basques a dessiné son lieu de travail - le navire. Cette gravure, remarquablement bien réalisée, représente le navire à l'ancre, avec ses mâts, son gréement et ses câbles d'ancrage. Il y a même une chaloupa qui est amarrée. Un simple graffiti au moment où le baleinier l'a gravé. Mais 400 ans plus tard, cette gravure nous ouvre une rare porte sur un navire du XVIᵉ siècle, vu par les yeux d'une personne qui le connaissait bien.
MS : Tout un moment fort du temps que j'ai passé là-bas.
CB : Après des siècles passés dans l'eau froide et salée de l'océan, la gravure a besoin d'un minutieux travail de restauration pour éviter qu'elle ne se détériore davantage.
CG : L'équipe avait transformé un ancien entrepôt de marchand de poissons en laboratoire de terrain.
CB : Le premier emploi de Cindy à Parcs Canada consiste à cataloguer les découvertes dans ce laboratoire improvisé.
CG : Il y avait des réservoirs à la grandeur de l'étage inférieur, des réservoirs de conservation.
BL : Donc, les pièces de bois qu'on ramène à la surface, il ne faut pas les laisser sécher parce que l'eau dans les cellules, c'est vraiment elle qui maintient la structure du bois. Si l'eau s'évapore, le bois peut en fait devenir très fragile et se contracter. Donc, si un artefact est sorti de l'eau, on le remet immédiatement dans un bac d'eau ou il faut l'emballer de façon à ce que l'eau reste dans le bois.
CG : On utilise de la mousse de sphaigne pour garder les objets mouillés pendant le transport.
CB : Les objets placés dans ces réservoirs sont traités par des restaurateurs. De nombreux artefacts sont de retour depuis à Red Bay, où ils sont exposés pour le grand public, dont une embarcation assez petite pour avoir été totalement restaurée.
Lors des fouilles menées sur le site du présumé San Juan, les archéologues ont également découvert plusieurs bateaux de plus petites dimensions, notamment des chaloupas.
BL : Une de ces embarcations a été remontée et donc chaque pièce de bois a été ramassée, ramenée à la surface et apportée au laboratoire de restauration. Elle est actuellement exposée au centre d'accueil de Red Bay.
CB : Le présumé San Juan est en excellent état de conservation pour une épave vieille de 400 ans, mais il est trop gros et trop fragile pour être remonté à la surface en un seul morceau.
BL : La restauration d'objets en bois demande énormément de temps. Et c'est pourquoi ils ont décidé de renfouir complètement l'épave. Le milieu dans lequel on a trouvé l'épave est en fait très bon pour la conservation. Il est très froid, très sombre.
CB : L'épave restera protégée sous les vagues… et aussi sous une « géomembrane » qui ressemble à une énorme bâche noire.
BL : La géomembrane qu'on utilise, elle est en fait créée pour les bassins de résidus. Elle est imperméable. Elle est très durable, très épaisse.
CB : La géomembrane crée un milieu anaérobie.
BL : Donc si on crée un environnement où il n'y a pas d'oxygène, on limite le type d'organismes qui peut y vivre. Si on met assez de sable et qu'ensuite on le recouvre d'une couverture imperméable, le bois qui est en dessous durera encore plusieurs centaines d'années. Et notre travail tous les cinq ans, c'est d'aller vérifier que le remblai qui a été créé est encore en bon état.
CB : Comme vous pouvez l'imaginer, l'arrivée saisonnière de chercheurs a tout un effet sur la petite localité de Red Bay, qui compte seulement 365 habitants en 1981.
MS : On s'est tous dit qu'il fallait faire participer la communauté, les familles et leurs enfants aux travaux sur le site. Les femmes de Red Bay préparaient nos repas et veillaient à ce qu'on soit de bonne humeur en nous cuisant le meilleur des pains du monde. Vous ne pouvez même pas imaginer à quel point leur pain était délicieux. Il y a mille et une façons de se sentir bien accueilli, et on a vraiment eu de la chance de vivre quelques belles expériences.
CB : Cindy Gibbons est une enfant qui vit à Red Bay à cette époque.
CG : Les chercheurs qui étaient présents parmi nous, ça faisait partie de notre vie. Dans mes premiers souvenirs, je me rappelle de la découverte de l'exploration du site, et aussi, évidemment de Selma Barkham qui est arrivée devant chez nous, truelle à la main.
Et apparemment, le lendemain que je les ai vus fouiller sur notre terrain, en avant, j'ai pris des cuillères dans la cuisine de ma mère et, euh, je suis partie creuser mes propres trous! Je ne me souviens pas vraiment de ce moment, mais apparemment c'est ça que j'ai fait et j'ai comme eu la piqûre. Quand j'ai commencé à travailler pour l'unité de l'archéologie subaquatique de Parcs Canada, j'étais encore au secondaire et ça a vraiment influencé le reste de ma vie.
MB : Les fouilles archéologiques ont eu une grande incidence sur le village. Ils ont embauché des étudiants et des hommes de la région pour s'occuper de l'équipement sur la barge qui était ancrée au-dessus du navire.
CG : Ça a aidé beaucoup de gens de ma génération. Pas nécessairement qu'on travaille tous en histoire ou en archéologie, mais ç'a été le cas de quelques-uns d'entre nous. Mais le seul fait qu'on ait pris conscience, grâce à toutes les personnes qui venaient chaque année, qu'il y avait un monde au-delà de la région, rempli de possibilités.
CB : En 2013, l'UNESCO reconnaît la station baleinière basque de Red Bay comme un site du patrimoine mondial.
CG : L'inscription comme site du patrimoine mondial, ça veut dire que l'endroit est important sur la scène internationale, qu'il est important pour l'histoire humaine en général. Pas seulement pour les personnes qui vivent là ou juste pour la population du Canada. C'est important pour le monde entier.
BL : Le site nous a révélé tellement de choses sur la construction navale basque qu'on ne savait pas avant. Et si on ne fait pas attention à ces sites, on n'aura juste plus accès à tout ça. C'est une source de connaissances limitée.
CG : On a obtenu la désignation de l'UNESCO parce que c'est un exemple très bien conservé d'une station baleinière préindustrielle. Et vraiment, tout ça a commencé dans le Sud du Labrador avec les Basques.
CB : Cindy a assisté à l'annonce faite par l'UNESCO à l'école de la collectivité en compagnie de nombreux résidents de Red Bay.
CG : Incroyable! Probablement autour de 50 personnes dans une pièce à 7h du matin.
CB : Dans un village qui, selon le recensement de 2021, compte 142 habitants, 50 personnes, c'est beaucoup de monde.
CG : Ça a vraiment mis en valeur le sentiment d'engagement qu'ont la municipalité de Red Bay et ses résidents en ce qui concerne ce lieu.
MS : Sans son énergie, sans sa détermination, il n'y aurait pas eu de fouilles de reconnaissance sur le site terrestre, et encore moins un plongée de reconnaissance dans le port de Red Bay. Le gros de ce qu'on sait sur l'économie de la chasse à la baleine, sur le nombre d'hommes sur ces navires, la quantité d'huile transportée de Red Bay au Pays basque, les marchands présents, les poursuites qui ont eu lieu. Ce riche portrait aux multiples facettes que nous avons de Red Bay, c'est en grande partie à elle et à ses recherches qu'on le doit. Des recherches que continue son fils Michael Barkham.
BL : Quand on marche sur l'île Saddle, il y avait des gens dans les années 1560 qui faisaient vraiment ce travail-là, qui chassaient les baleines et fondaient l'huile juste là où on marche. Et on peut encore voir beaucoup de tuiles en argile sur le rivage, et on peut voir les trous où étaient les fondoirs.
CB : Le lieu historique national de Red Bay est ouvert au public du début juin au début octobre. Passez au centre d'accueil renouvelé doté de nouvelles expositions et d'artefacts basques inédits comme des chaussures en cuir, des tonneaux, une tête de harpon et un astrolabe. Vous y verrez aussi la chalupa restaurée utilisée par les baleiniers. Prenez le bateau jusqu'à l'île Saddle et suivez le sentier d'interprétation qui offre une vue magnifique sur le port, et découvrez par vous-même le lieu de la première ruée vers l'or liquide en Amérique du Nord avec des sites archéologiques comme les fours de fonte et l'endroit où repose le présumé San Juan.
La localité de Red Bay, au Labrador, se trouve à une heure de route de Blanc-Sablon, au Québec, où il y a un aéroport régional ainsi qu'un terminal de traversier si vous arrivez du nord de Terre-Neuve. Si vous aimez les longs voyages en voiture, le trajet à partir de Montréal prend environ 27 heures.
Vous pouvez aussi voir des artefacts de l'époque de la chasse à la baleine basque au Musée provincial The Rooms à St. John’s à Terre-Neuve.
Le balado ReTrouver est une production de Parcs Canada. Un immense merci à notre producteur-conseil pour cet épisode, Michael Barkham. Un grand merci également à Marianne Stop, Cindy Gibbons, Brandy Lockhart, John Higdon, Meghann Jack, Kirby Ryan et Phillip Bridle.
Selma Barkham a reçu de nombreux prix dans les années qui ont suivi ses découvertes, dont celui de l'Ordre du Canada, pour avoir découvert « une période (…) dans l'histoire canadienne sur laquelle on ne savait presque rien ». Selma est décédée en 2020.
L'archéologue Jim Tuck a pour sa part eu une formidable carrière comme chercheur sur le terrain et enseignant. À ce titre, il a été une source d'inspiration pour des milliers d'étudiants à l'Université Memorial de Terre-Neuve, ainsi que pour les membres de la collectivité de Red Bay. Il est décédé en 2019.
Robert Grenier était quant à lui le chef de l'équipe d'archéologie subaquatique de Parcs Canada lors des fouilles à Red Bay et l’est resté pendant de nombreuses années. Comme le comité l'a mentionné lorsqu'il a été nommé officier de l'Ordre du Canada en 2004 : « Il […] a développé des méthodes novatrices, faisant de Red Bay un modèle de recherche scientifique de par le monde. »
Pour une foule d'informations supplémentaires, dont une exposition sur Google Arts and Culture présentant des photos du lieu historique et des artefacts, consultez les notes de l'épisode et visitez le site parcs.canada.ca/retrouver. Ici Christine Boucher. Merci d'avoir été des nôtres.
Bibliographie
Sources de publication
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- Grenier, Robert. « The Basque whaling ship from Red Bay, Labrador : a treasure trove of data on Iberian Atlantic shipbuilding design and techniques in the mid-16th century. » Trabalhos de Arqueologia 18 : Proceedings. International Symposium on Archaeology of Medieval and Modern Ships of Iberian-AtlanticTradition.
- Instituto Portugués de Arqueologia, 2001, 269-293. http://parkscanadahistory.com/publications/redbay/proceedings-2001.pdf.
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- https://journals.lib.unb.ca/index.php/NFLDS/article/view/151/259. Pope, Peter E.. « Bretons, Basque, and Inuit in Labrador and northern Newfoundland : The control of maritime resources in the 16th and 17th centuries. » Inuit Studies 39, no° 1 (2015) : 15-36.
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Articles d’actualité et Magazines
- Barkham, Selma, et Robert Grenier. « Divers find sunken Basque galleon in Labrador. » Canadian Geographic 97, no° 3 (décembre-janvier 1978-79) : 60-63.
- Barkham, Selma. « The Basques : Filling A Gap in Our History Between Jacques Cartier and Champlain. » Canadian Geographical Journal (février-mars 1978) : 8-17.
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- « Dr. Selma Barkham to Be Honored. » MUN Gazette 25, no° 17 (29 avril 1993).
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Documents gouvernementaux
- « Basque Whaling Sites in Labrador. » Commission des lieux et monuments historiques du Canada, rapport au feuilleton 1979-01.
- Grenier, Robert, Marc-Andre Bernier, et Willis Stevens (éds.). The Underwater Archaeology of Red Bay : Basque Shipbuilding and Whaling in the 16th Century, vol. 1-5. Parcs Canada, 2007. https://publications.gc.ca/site/fra/9.946496/publication.html.
- « World Heritage Nomination for the Red Bay Basque Whaling Station. » Janvier 2012. https://whc.unesco.org/uploads/nominations/1412.pdf
- Proulx, Jean-Pierre. « Basque Whaling in Labrador : an Historic Overview. » dans The Underwater Archaeology of Red Bay : Basque Shipbuilding and Whaling in the 16th Century, vol. 1. Parcs Canada, 2007, I-25-96.
- Ringer, R. James. « The In Situ Archeological Remains. » dans The Underwater Archaeology of Red Bay 1, éds. Robert Grenier, Marc-Andre Bernier, et Willis Stevens (Parcs Canada : 2007) : 1-178.
L'Anse aux Meadows : La Saga du Vinland
Saviez vous que des explorateurs scandinaves de l’ère des vikings ont été les premiers Européens à fouler le sol de l’Amérique du Nord?
Un voyage scandinave diversifié d’experts incluant des historiens, des archéologues et des interprètes vous attend au lieu historique national de L’Anse aux Meadows sur l’île de Terre-Neuve où se trouvent des ruines datant de l’ère des vikings.
En apprendre davantage :
- Lieu historique national de L’Anse aux Meadows
- Exposition Google Arts et Culture
- Désignation du lieu historique national de L'Anse aux Meadows
- Site du patrimoine mondial de l’ UNESCO
- Documentaire de l’Office National du film :
- The Man Who Discovered America (en anglais seulement)
- The Vinland Mystery (en anglais seulement)
Le Programme national de commémoration historique repose sur la participation des Canadiens afin d’identifier les lieux, les événements et les personnages d’importance historique nationale. Tous les membres du public peuvent proposer un sujet afin qu’il soit étudié par la Commission des lieux et monuments historiques du Canada.
Obtenir plus d'informations sur la façon de participer à ce processus
Transcription
Voix : Vous écoutez un balado signé Parcs Canada. This podcast is also available in English.
Christine Boucher :Du IXe au XIe siècle, un groupe de Scandinaves a pillé, ravagé et conquis une grande partie de l’Europe du Nord et même au-delà de ce territoire.
Il s’agissait de guerriers scandinaves possédant des flottes de navires, qui avaient la réputation d’être des pirates sauvages.
Vous connaissez peut-être ces gens sous le nom de Vikings.
Mais ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que des explorateurs scandinaves ont été les premiers Européens à fouler le sol de l’Amérique du Nord.
Je m’appelle Christine Boucher, et vous êtes à l’écoute de Re:Trouver – La saga du Vinland.
Parcs Canada est connu dans le monde entier comme un chef de file de la conservation de la nature, mais nous faisons bien plus que cela. Avec nos partenaires, nous commémorons les personnages, les lieux et les événements qui ont façonné le pays que nous appelons maintenant le Canada. Rejoignez-nous pour rencontrer des experts de tout le pays et explorer les lieux, les récits et les artéfacts qui donnent vie à l’histoire.
Dans cet épisode, nous remontons mille ans dans le temps à l’ère des Vikings, et nous explorons le premier établissement européen en Amérique du Nord. Bienvenue au lieu historique national de L’Anse aux Meadows, sur l’île de Terre-Neuve.
Mais tout d’abord, mentionnons que le mot Viking n’est pas la bonne appellation pour désigner ce groupe d’explorateurs scandinaves.
Le terme « viking » désigne l’acte de piller des villages et de conquérir des terres. En vieux norrois, Viking se traduit par quelque chose comme : « raid de pirates ».
Cependant, tous les Scandinaves de cette époque n’étaient pas des Vikings. La plupart d’entre eux étaient des agriculteurs et des marchands - seuls quelques-uns se sont lancés dans des raids et des conquêtes. Ainsi, au lieu de se référer à ce groupe en tant que « vikings », nous allons les appeler les Scandinaves.
Entre les années 800 et 1050, les Scandinaves étaient originaires de la région connue aujourd’hui sous le nom de Scandinavie - le Danemark, la Norvège et la Suède. Ils ont établi de vastes routes commerciales et colonisé des terres à l’Est et à l’Ouest, franchissant de grandes distances dans leurs navires.
Les anciens manuels d’histoire glorifiaient souvent « l’ère de l’exploration », lorsque des Européens comme Christophe Colomb, Jacques Cartier et John Cabot ont, entre guillemets, « découvert » le Nouveau Monde à partir de 1492. Brisons donc ce mythe : personne ne peut « découvrir » un lieu habité depuis des millénaires.
Et… d’après les preuves recueillies à L’Anse aux Meadows, les Scandinaves - qui n’ont pas non plus « découvert » l’Amérique du Nord - sont arrivés près de 500 ans avant Christophe Colomb.
Et l’endroit où les Scandinaves ont débarqué était la pointe nord de la grande péninsule du Nord de Terre-Neuve.
Cet endroit est connu sous le nom de L’Anse aux Meadows - un petit village situé à environ 1000 km au nord-ouest de Saint-Jean - la capitale de Terre-Neuve-et-Labrador.
L’anse aux Meadeaux, ou « L’anse aux Meadows » (Prononcé en anglais) est un mélange linguistique intéressant, qui s’explique en partie par le fait que la région a été le théâtre d’activités de pêche par les Français, tout d’abord, puis ensuite par les Anglais. Pour connaître les détails de ce nom unique, nous avons pris contact avec un habitant de la région.
Loretta Decker :Il existe une ancienne carte qui fait référence à L’Anse aux Médée. Donc, selon toute vraisemblance, L’Anse aux Médeau a en fait été nommée d’après un bateau de pêche français.
CB :Voici Loretta Decker, une interprète de Parcs Canada au lieu historique national de L’Anse aux Meadows. Sa famille vit à L’Anse aux Meadows depuis que son ancêtre William Decker a fondé le village vers 1835.
LD : L’Anse aux Meadeaux était une petite communauté de pêcheurs. Tout le monde pêchait et à l’époque, On pouvait aller en bateau vers différentes localités s’il n’y avait pas de glace.
S’il y avait de la glace ou de la neige, on pouvait aller avec un attelage de chiens. Ainsi, on pouvait marcher 23 kilomètres pour voir sa petite amie.
CB :Loretta est l’un des 16 résidents qui habitent à l’année L’Anse aux Meadows aujourd’hui.
Bien que le village soit un peu plus fréquenté ces jours-ci pendant la saison touristique, c’est toujours le genre d’endroit où on peut rencontrer un troupeau de caribous - c’est ce qui est arrivé à Loretta le jour où nous lui avons parlé!
Depuis les années 1960, L’Anse aux Meadows, qui n’était qu’un village de pêcheurs accessible par bateau, est devenu le seul site de peuplement scandinave officiellement reconnu en Amérique du Nord, ce qui lui a valu deux désignations historiques importantes : un site historique national en 1968 et un site du patrimoine mondial de l’ UNESCO en 1978.
Mais avant que les Scandinaves n’arrivent ici, de nombreuses nations autochtones ont vécu dans la région pendant des milliers d’années.
C’est pourquoi plusieurs générations de villageois ont pensé que les monticules de terre soulevés dans un champ voisin étaient les vestiges d’un ancien camp autochtone. Il faudra un couple de chercheurs norvégiens pour révéler ce qu’ils étaient vraiment…
Mais pourquoi les Scandinaves sont-ils venus ici en premier lieu?
À l’époque des Vikings, les Scandinaves ont colonisé ou envahi une grande partie de l’Europe côtière, de l’Asie et d’ailleurs, pour finalement établir une importante colonie en Islande.
Un explorateur scandinave, Erik le Rouge, s’est installé en Islande avec sa famille lorsqu’il était enfant. À l’âge adulte, il a assassiné une personne de trop et a été exilé. Désormais considéré comme hors-la-loi, il décide de naviguer vers l’Ouest et finit par établir une petite colonie sur le lointain Groenland. Une génération plus tard, son fils, Leif Ericcson, mène une expédition pour explorer le territoire situé encore plus à l’ouest.
Cette information nous est connue grâce à une série de récits épiques, à savoir les sagas islandaises.
Ces sagas sont des récits de l’ère viking transmis au fil des siècles. Mais comme pour le jeu du téléphone, certains détails ont été modifiés avec le temps. Finalement, quelques siècles après que les événements se soient produits, quelqu’un les a transcrits. Ainsi, si certaines parties sont archéologiquement vérifiables, beaucoup d’autres ne le sont pas.
Nous allons nous concentrer sur les deux récits qui font mention de l’Amérique du Nord, connus collectivement sous le nom de sagas du Vinland.
Voici à nouveau Loretta - notre interprète de Parcs Canada avec l’histoire du Vinland.
LD :Il y avait un commerçant appelé Bjarni qui avait l’intention de passer l’hiver avec son père en Islande. Quand il est arrivé en Islande, son père n’était plus là. Son père avait déménagé au Groenland, alors il a pris son bateau et son équipage, et a navigué vers le Groenland. N’y étant jamais allé, il ne savait pas vraiment à quoi ressemblait le Groenland, mais il a été dévié par une tempête. Il a vu cette terre et il a été conté que les hommes voulaient vraiment accoster et qu’il a refusé. Ils ont aussi vu un certain nombre de créatures mythiques et de choses comme dans les sagas.
Puis, ils sont passés devant une longue plage et toute cette zone boisée. Il y avait du bois de valeur là-bas évidemment, mais encore une fois, il ne voulait pas s’amarrer. Ce n’était pas le Groenland. Finalement, ils ont repéré une autre terre couverte de pierres plates. C’était une terre inutile, dit la saga. Ils ne se sont pas accoster. Ce n’était pas le Groenland. Cependant, il finit par revenir au Groenland et il décrit les terres qu’ils ont vues et les ressources qu’ils y ont découvertes. Ainsi Leif Erickson, qui est le fils d’un chef autoproclamé du Groenland, Éric le Rouge, décide qu’il va y aller. Mais il a dit qu’ils ont fait mieux que Bjarni puisqu’ils ont vraiment débarqué. Une fois débarqués, les sagas parlent de la rosée de l’herbe et de sa douceur, ainsi que des prairies. Ils ont même apporté leurs sacs de couchage sur la rive.
CB :Les sagas décrivent trois régions à l’ouest du Groenland. Pendant son expédition, Leif a nommé ces terres Helluland, Markland et Vinland. Les historiens considèrent que Helluland – la terre des pierres plates – est l’actuelle île de Baffin, Markland – la terre des forêts – représente le Labrador, alors que Vinland – qui se traduit par terre de vin ou terre d’herbe – correspond à Terre-Neuve et aux provinces maritimes du golfe du Saint-Laurent.
Les sagas décrivent le Vinland comme une terre d’abondance, pleine de ressources précieuses pour les Groenlandais, comme le bois et la fourrure. Et le campement de L’Anse aux Meadows faisait probablement partie de la région du Vinland. C’était un emplacement de choix, avec du poisson, de l’eau douce et du bois…. les clés d’un établissement côtier réussi. - mais le site avait beaucoup plus d’atouts
LD :Les Scandinaves ont choisi L’Anse aux Meadows comme site du camp de base parce qu’elle présentait certains avantages qui ne sont pas toujours perceptibles pour les gens modernes. L’Anse aux Meadows se trouve à l’extrémité de la grande péninsule du Nord qui s’avance dans l’océan. Il y a quatre grandes îles au large, pas trop loin du rivage, qui peuvent constituer des points de repère.
CB :Le choix d’un lieu doté de points de repère évidents et faciles à décrire a permis aux Scandinaves du Groenland de retrouver leur chemin.
Ils ont construit leur établissement sur un site surplombant une baie - par temps clair, il est possible de voir jusqu’au Labrador. Il y avait des collines ondulées avec de l’herbe longue et des arbustes, une forêt à proximité et, à l’ouest, un ruisseau qui coulait d’une tourbière jusqu’à l’océan - aujourd’hui, on l’appelle le ruisseau Black Duck.
Étant donné la proximité de L’Anse aux Meadows avec ce que l’on appelle aujourd’hui l’allée des icebergs, il y avait probablement des icebergs qui flottaient chaque été.
Les Scandinaves ont construit 8 maisons longues, la plupart d’entre elles étaient des quartiers d’habitation, qui semblaient jaillir organiquement de la terre, avec de l’herbe poussant sur les toitures.
LD :Les structures originales en tourbe de L’Anse aux Meadows ont été construites dans le style islandais. Cela signifie qu’il s’agit d’une structure en bois avec des couches de tourbe, des murs de tourbe, des briques de tourbe, essentiellement. Ils sont découpés dans la tourbière, en morceaux de 15 à 20 cm d’épaisseur et de 1,5 m de long
CB :La tourbe est présente à l’état naturel dans les tourbières et autres zones humides, et est constituée de couches de plantes en décomposition. Une fois récoltée et séchée, la tourbe peut être transformée en briques, que les Scandinaves utilisaient pour construire des murs solides et permettant une bonne isolation thermique.
LD : Et ils sont juste posés dans les murs. Comme on poserait des briques.
CB :Toute cette tourbe isolante dans les murs et le toit, ainsi qu’un foyer intérieur, étaient importants pour garder les Scandinaves au chaud tout au long d’un hiver du nord de Terre-Neuve.
Au total, cette colonie pouvait accueillir environ 80 résidents.
Certains bâtiments avaient un usage un peu différent. Après avoir quitté le Groenland, les Scandinaves devaient réparer leurs navires, et pour ce faire, ils avaient besoin de bois et de métal. L’une de ces maisons a donc été construite pour traiter le fer. Dans cette maison, les Scandinaves ont construit un four et une fournaise pour fabriquer des outils en fer et des clous - qui étaient nécessaires pour réparer leurs navires.
Cette colonie a très probablement servi de camp de base pour l’expédition de Leif Ericcson et d’autres explorateurs qui ont suivi, permettant une exploration plus poussée le long du golfe du Saint-Laurent. C’était aussi un endroit pour ramasser du bois, réparer leurs navires et les charger de ressources à ramener au Groenland - un dur labeur qui nécessitait des hommes forts. Mais les femmes avaient également des rôles importants à jouer dans la société nordique de l’époque, cuisinant, réparant les vêtements et s’occupant de la lessive et du nettoyage - et les sagas mentionnent que certaines femmes se joignent à au moins un des voyages vers le Vinland.
Avec tout le travail de maintien du fonctionnement de la colonie et d’exportation des ressources, c’était probablement un endroit fort animé.
Mais… après quelques décennies, il semble que les Scandinaves aient brusquement abandonné leur camp nord-américain et n’y soient jamais revenus.
L’utilisation du site de la colonie scandinave s’est poursuivie après leur départ, cette fois par des groupes des Premières Nations, dont les ancêtres des Béothuks. Les Innus du Labrador venaient occasionnellement dans la région pour chasser et piéger, et les Inuits du Labrador pour y faire du commerce. À partir du début des années 1500, les navires français venaient en saison pour pêcher la morue. À la fin des années 1700, des établissements familiaux ouverts toute l’année ont commencé à apparaître sur la côte nord de Terre-Neuve, notamment le village de L’Anse aux Meadows.
Au XXe siècle, 900 ans après le départ des Scandinaves, la recherche des avant-postes vikings est devenue un passe-temps populaire pour certains aventuriers, historiens et archéologues.
Au début des années 1900, un homme d’affaires de Terre-Neuve nommé William Azariah Munn a étudié les sagas et le littoral de Terre-Neuve et du Labrador, en essayant de trouver des traces du Vinland, disparu depuis longtemps. En 1914, il a publié une théorie dans le St. John’s Daily Telegram, selon laquelle la région de L’Anse aux Meadows était l’emplacement du campement de Leif Ericsson, mais il a fallu attendre un autre demi-siècle avant de trouver des preuves concluantes… Entre alors en scène Helge Ingstad.
Helge a commencé sa carrière en Norvège comme avocat, mais il avait de plus grandes ambitions et une soif d’aventure. Après avoir vendu son cabinet d’avocat, il a passé plusieurs années comme trappeur dans les Territoires du Nord-Ouest au Canada, puis est devenu gouverneur d’une région appelée « Terre d’Erik le Rouge » - une partie du Groenland qui a été brièvement annexée par la Norvège dans les années 1930. Peu après, il a été nommé gouverneur du Svalbard.
En 1941, Helge épouse l’archéologue Anne Stine Moe. Ensemble, ils ont exploré les vestiges d’anciens avant-postes scandinaves le long de la côte ouest du Groenland, endroits correspondant aux sagas. Leurs aventures ont conduit à la recherche du Vinland. - À l’aide d’une carte créée par un érudit islandais au cours des années 1500 et de la brochurede Munn de 1914 comme références, Helge et Anne Stine ont passé la fin des années 1950 à parcourir la côte canadienne en bateau, en avion et à pied pour trouver les lieux légendaires de Helluland, Markland et Vinland.
HI :Il y avait toujours des déceptions.
CB :Voici Helge Ingstad qui raconte les recherches à une équipe de documentalistes de l’Office national du film du Canada.
HI :Lorsque j’ai interrogé les pêcheurs de Terre-Neuve au sujet des ruines, beaucoup d’entre eux secouait la tête et me croyait fou de vouloir chercher une telle chose au lieu d’occuper un emploi sérieux
Le tout dernier endroit où je suis arrivé s’appelle L’Anse aux Meadows. C’était un endroit très isolé, il n’y avait pas de routes. Ils vivaient tout seuls. C’est là que j’ai rencontré un vieux monsieur très gentil, du nom de George Decker. Oui, m’a-t-il dit tout de suite, il y a des ruines.
Il y avait une belle terrasse près du petit ruisseau Black Duck Brook. Sur cette terrasse, on pouvait voir les contours très, très fins de quelque chose qui avait dû être des habitations.
CB :Si le nom « Decker » vous semble familier, vous avez raison - George Decker, était un membre de la famille de Loretta Decker :
LD : George Decker était mon grand-père. Il a conduit les Ingstad sur le site et leur a montré les endroits où il y avait des vestiges évidents de bâtiments.
On pouvait suivre les contours des murs et pendant des générations, les gens savaient qu’à un moment donné, des autochtones avaient occupé ces terres, ils ne savaient rien des Scandinaves et des Vikings. Ils n’avaient aucune raison de supposer qu’il s’agissait d’autres peuples que des Autochtones à une certaine époque.
CB :Au cours des huit années suivantes, les Ingstad, en collaboration avec une équipe d’archéologues, ont découvert les secrets de L’Anse aux Meadows - un travail que Parcs Canada a ensuite poursuivi. Tous les objets archéologiques mis au jour au cours de cette première période appartiennent à la province de Terre-Neuve-et-Labrador.
Birgitta Wallace :Je m’appelle Birgitta Wallace et j’ai d’abord été archéologue employée, puis archéologue principale pour la région Atlantique.
CB :Birgitta Wallace est maintenant à la retraite de Parcs Canada, mais a été l’une des archéologues principales lors des premières fouilles.
Elle vit à Halifax, en Nouvelle-Écosse, avec son mari, qu’elle a rencontré alors qu’elle travaillait à L’Anse aux Meadows.
Son engagement a commencé lorsqu’elle a rencontré Anne Stine lors d’une conférence. Ils ont réalisé leur passion commune pour l’histoire et l’archéologie scandinaves et Anne Stine a engagé Birgitta pour aider aux fouilles en 1964. Birgitta a quitté son emploi au musée Carnegie de Pittsburgh et s’est rendue dans le petit village de L’Anse aux Meadows.
BW :Il n’y avait pas d’électricité à L’Anse aux Meadows. Il n’y avait pas de route pour y accéder. C’était vraiment isolé.
CB :Même dans les années 1960, L’Anse aux Meadows était encore un petit village sans hôtel, et Birgitta a donc été hébergée par une famille locale.
BW :La fille de la maison, Mildred, qui avait alors 14 ans, s’est moquée de moi parce que je ne savais pas comment faire fonctionner une lampe à pétrole. Il n’y avait bien sûr pas d’eau courante ni d’installations d’aucune sorte.
Cet été là le temps était généralement très froid et humide, nous avions une petite cabane sur le site où nous pouvions faire du café.En fait, nous avons préparé du thé et nous ne vivions que pour les pauses, en creusant et en gelant. Le travail de fouille était très difficile, mais nous avons beaucoup ri.
CB :L’équipe a passé les années suivantes à fouiller les restes des bâtiments, à la recherche de preuves pouvant mener à la conclusion que le site était bel et bien scandinave. Birgitta, elle, était confiante :
BW :Je savais que c’était Scandinave, car j’avais vu des ruines identiques en Islande. Cependant, en 1964, lorsque j’étais là, Anne Stine m’a demandé de creuser une tranchée juste à l’extérieur de la plus grande maison. Elle était avec moi sur le site et il y avait un jeune garçon, Tony Birchy, dont le père soutenait activement les travaux sur le site.
Il creusait et voyait des choses, il n’arrêtait pas de dire, en montrant une pierre, « Est-ce que c’est quelque chose? Et ça? » Il a ensuite brandi une pierre, un petit morceau de stéatite en forme de beignet avec un trou au milieu. Il m’a dit : « Birgitta, est-ce que c’est quelque chose? » Et j’ai reconnu qu’il s’agissait d’une fusaïole, de type scandinave, utilisée à l’époque des Vikings. J’ai demandé à Anne Stine de s’approcher. Elle est venue me voir et m’a dit : « Tu es folle? ». Et nous avons sauté et dansé.
CB :Cette fusaïole était un outil européen courant utilisé pour filer la laine en fil, un artéfact qui pourrait sans aucun doute être lié aux Scandinaves. Il était utile pour fabriquer des tissus pour les vêtements et des voiles pour les navires.
BW :C’était donc, le premier élément officiellement trouvé. C’était une grande consolation pour nous tous. Je pense que c’était vraiment fascinant.
CB :En poursuivant leurs fouilles, Birgitta et son équipe ont trouvé une aiguille cassée fabriquée à partir d’os. Le fuseau et l’aiguille - des outils importants pour fabriquer et réparer les vêtements - donnent de la crédibilité aux références concernant les femmes du Vinland - y compris l’histoire de Gudrid, laquelle a donné naissance à un bébé nommé Snorri, le premier Européen né en Amérique du Nord.
Les fouilles ont également mis au jour une épingle de cape en bronze. Avant l’apparition des fermetures éclair, les épingles en bronze étaient couramment utilisées pour attacher les deux extrémités d’une cape ensemble. Une cape en laine drapée sur les épaules était un moyen de rester au chaud dans les climats froids.
L’une des découvertes les plus intéressantes, cependant, était un clou en fer unique et intact.
Le fer était essentiel pour les Scandinaves et leur mode de vie - c’était la matière première nécessaire à la fabrication d’outils qui leur permettaient notamment de cultiver, de chasser et de construire des navires.
Voici à nouveau Loretta.
LD : Le fer était donc très important pour les Scandinaves, car il les aidait à construire des navires de haute mer. Les planches des bateaux étaient superposées et clouées les unes sur les autres.
Ces joints étaient ensuite colmatés avec du goudron et de la laine de mouton pour assurer l’étanchéité.
CB :Soulignons que les bateaux scandinaves utilisaient également un type de clous en bois qui se comportent mieux dans les environnements océaniques humides, l’eau froide et salée préserve le bois au lieu de les faire rouiller comme les clous en fer.
BW :Nous étions vraiment excités de trouver un clou entier et dans un tel état…On pouvait voir qu’il avait été forgé à la main, mais sinon il ressemblait à un clou moderne.
CB :Or, les artéfacts en fer sont difficiles à dater, ce qui rend ardue de situer le clou trouvé dans la chronologie proposée de la colonisation scandinave.
Mais certains indices indiquent que le clou a été fabriqué à L’Anse aux Meadows par les Scandinaves.
BW : S’il n’avait pas été où il se trouvait, à environ 55cm de profondeur, bien en dessous de la surface et parmi des artéfacts que nous savions être scandinaves, nous aurions pensé qu’il s’agissait d’un clou moderne. Mais toutes ces circonstances nous ont fait réaliser que ce clou avait probablement été fabriqué ici même.
CB :La grande question demeure donc : d’où vient le fer?
La création du fer est une entreprise de grande envergure, même avec la technologie moderne, et pour les Scandinaves, c’était un processus extrêmement laborieux.
Essentiellement, les Scandinaves devaient ramasser du fer, sous forme de pépites de fer de tourbière, dans le ruisseau Black Duck voisin et dans la tourbière environnante. Le fer des tourbières ressemble à des roches brunes et se forme dans les tourbières. Toutes les plantes en décomposition produisent de l’acide tannique, laquelle extrait le fer de la roche qui se trouve en dessous, créant ainsi une sorte de soupe de fer. Lorsque l’eau ferrugineuse commence à s’écouler dans le cours d’eau, elle rencontre de l’oxygène et une réaction chimique crée de l’oxyde de fer, sous la forme de grumeaux de fer.
Ces morceaux sont recueillis et fondus, un processus qui consiste à faire chauffer le fer à haute température pour éliminer les impuretés. Le fer concentré est retiré et les résidus - appelés scories - sont jetés. Les barres de fer sont ensuite forgées (surchauffées et martelées) pour obtenir une forme telle qu’un clou ou un couteau.
Après avoir comparé les propriétés des tas de scories trouvés autour du site à celles du clou, les archéologues ont trouvé une correspondance parfaite, concluant que le clou avait été forgé à l’aide de fer de tourbe trouvé à L’Anse aux Meadows. C’est fascinant, car cela signifie que notre clou représente la plus ancienne preuve connue de la fusion du fer en Amérique du Nord.
Une question qui reste sans réponse est la suivante : les Scandinaves et les peuples autochtones de la région se sont-ils jamais rencontrés? Il n’y a pas beaucoup de preuves, mais un groupe d’artéfacts mis au jour à L’Anse aux Meadows pourrait fournir un indice : trois noix et une ronce de bois de noyer cendré. Le noyer cendré est un type de noyer qui est originaire de l’est de l’Amérique du Nord - mais pas de l’île de Terre-Neuve, - ce qui prouve peut-être que les Scandinaves ont poursuivi leurs explorations plus au sud, là où poussent les noyers, ou encore qu’ils commerçaient avec les peuples autochtones.
Depuis au moins 3 000 ans, de nombreuses cultures autochtones différentes, y compris des groupes pré-inuits comme les Groswater et les Dorset, et des peuples des Premières Nations comme les Beothuk et leurs ancêtres, vivent sur la côte du Labrador, sur l’île de Terre-Neuve et autour du golfe du Saint-Laurent.
Pour en apprendre davantage sur l’histoire des Autochtones à L’Anse aux Meadows, nous nous sommes entretenus avec Jenneth Curtis, une archéologue de Parcs Canada qui a étudié les fouilles autochtones à L’Anse aux Meadows et dans les environs.
Jenneth Curtis :Nous trouvons donc essentiellement les restes de leurs feux de camp, de la roche enflammée, du charbon de bois et des sols chauffés qui constituent des traces de leur passage. On trouve aussi quelques outils qui ont été abandonnés et certaines des preuves des activités de fabrication d’outils.
L’un de ces objets était un manche de harpon en bois, ce qui est une découverte très intéressante, il est très inhabituel de trouver un manche de harpon entier en bois. Il est actuellement exposé au centre d’accueil de L’Anse aux Meadows.
CB :Le carbone de ce manche de harpon date d’il y a 3000 ans, pendant l’occupation du peuple Groswater.
Mais plus près de l’époque des Scandinaves…
JC :Ainsi, les peuples autochtones qui vivaient probablement dans la région il y a environ 1000 ans auraient été les ancêtres des Premières Nations d’aujourd’hui, les Innus du Labrador et les Béothuks qui vivaient sur l’île de Terre-Neuve. Ces groupes étaient engagés dans un modèle d’habitation saisonnier.
Ils venaient régulièrement en été, pour chasser les oiseaux, ramasser les œufs et accéder aux ressources en bois.
CB :Quant à savoir si les Scandinaves et l’un de ces peuples se sont rencontrés, ce n’est pas clair.
JC :Nous avons dit que nous n’avions pas de preuves directes de la rencontre entre les Scandinaves et les peuples autochtones sur le site, mais l’une des choses que je trouve vraiment intéressantes, c’est qu’ils devaient savoir que d’autres personnes étaient là avant eux.
Lorsqu’ils sont arrivés sur le site de L’Anse aux Meadows, ils ont dû voir les restes d’une grande fosse de cuisson sur la terrasse que les Premières Nations avaient creusée quelques centaines d’années auparavant, et ils ont installé l’une de leurs maisons de terre juste à côté de ce grand trou. Les Scandinaves ont donc certainement remarqué qu’un autre peuple était là avant eux.
De même, les peuples autochtones qui sont venus sur le site après le passage des Scandinaves ont pu voir leurs huttes de terre, ainsi que les restes de bois et d’autres objets que les Scandinaves avaient laissés sur place.
CB :Il y a plusieurs hypothèses possibles pour expliquer pourquoi les Scandinaves ont abandonné L’Anse aux Meadows. Leur population dans les colonies du Groenland était faible, donc partir pour les voyages du Vinland signifiait moins de chasseurs et de fermiers à la maison.
Le Groenland étant déjà très éloigné de leurs partenaires commerciaux d’Islande et de Norvège, ils ne souhaitaient peut-être qu’un avant-poste pour explorer le Vinland et exporter des ressources. Des conflits avec au moins un groupe de peuples des Premières Nations peuvent également avoir influencé la décision de ne pas revenir.
Nous ne saurons peut-être jamais la véritable raison de leur départ, mais les preuves de leur séjour intriguent chercheurs et visiteurs depuis des décennies. Si vous avez la chance de visiter L’Anse aux Meadows, prenez quelques minutes pour imaginer à quel point le Canada que nous connaissons aujourd’hui serait différent si les Scandinaves étaient restés.
Et si vous n’êtes pas encore convaincu qu’une visite doit figurer sur votre liste de choses à faire au cours de votre vie, laissez-vous convaincre par un habitant de l’endroit.
LD :L’Anse aux Meadows est un endroit très spécial pour moi et ça l’a toujours été. Je me sens à ma place ici. C’est au bord de l’eau, à L’Anse aux Meadows, que je suis le plus à l’aise et le plus heureuse.
CB :Il y a aussi les couchers de soleil vraiment épiques, des baies délicieuses comme les pommes à cuire et les baies de perdrix, et même de temps en temps un iceberg à la dérive.
Le lieu historique national de L’Anse aux Meadows est ouvert tous les jours de juin à octobre. Pour vous y rendre, vous pouvez prendre l’avion à l’aéroport de St Anthony ou conduire pendant 4 heures au nord du parc national du Gros-Morne en suivant la route 430, la piste des Vikings. Le site archéologique peut être visité. De plus, vous pouvez passer un moment agréable avec les acteurs en costumes scandinaves dans les huttes de terre reconstituées du campement. Pour voir les étonnants objets archéologiques que nous avons mentionnés, rendez-vous au Centre d’accueil ou au musée provincial de Saint-Jean nommé, « The Rooms ».
L’émission Re:Trouver est produite par Parcs Canada. Un grand merci à Loretta Decker, Darrell Markewitz, et à Jenneth Curtis. Un merci tout particulier à Birgitta Wallace pour son aide dans la réalisation de cet épisode et pour sa contribution de toute une vie à l’histoire et à l’archéologie scandinaves. Ses efforts inlassables ont permis de faire connaître ce fascinant chapitre de l’histoire sur la scène mondiale, et en 2015, son travail a été récompensé par le prix Smith-Wintemberg, à savoir la plus haute distinction décernée par l’Association canadienne des archéologues.
Un grand merci également à la province de Terre-Neuve-et-Labrador pour l’utilisation de ses collections archéologiques et à l’Office national du film du Canada pour les clips audio de Helge Ingstad.
Ici, Christine Boucher. Merci d’avoir été des nôtres!
Pour profiter d’une foule d’extras, y compris une exposition sur la plateforme Google Arts et Culture avec des images d’artéfacts et des cartes de la région, veuillez jetez un coup d’œil aux notes de l’émission ou visitez parcs.canada.ca/retrouver
Bibliographie
Sources de publication
Bowles, Graham, Rick Bowker, and Nathan Samsonoff. « Viking Expansion and the Search for Bog Iron. » Platforum 12 (2011) : 25–37.
Krauskopf, Konrad B. Introduction to Geochemistry. New York : Mcgraw-Hill, 1979.
Kristensen, Todd J., and Jenneth E. Curtis. « Late Holocene Hunter-Gatherers at L’Anse Aux Meadows and the Dynamics of Bird and Mammal Hunting in Newfoundland. » Arctic Anthropology 49, no. 1 (2012) : 68–87.
Larsson, Mats G. « The Vinland Sagas and Nova Scotia : A Reappraisal of an Old Theory. » Scandinavian Studies 64, no. 3 (1992) : 305–35.
Martin, Douglas. « Helge Ingstad, Discoverer of Viking Site, Is Dead at 101. » The New York Times , le 30 mars, 2001. https://www.nytimes.com/2001/03/30/world/helge-ingstad-discoverer-of-viking-site-is-dead-at-101.html (en anglais seulement).
Stanton, Mark R., Douglas B. Yager, David L. Frey, and Winfield G. Wright. « Formation of Geochemical Significance of Iron Bog Deposits. » Chapter E14 of Integrated Investigations of Environmental Effects of Historical Mining in the Animas River Watershed, San Juan County, Colorado , edited by Stanley E. Church, Paul von Guerard, and Susan E. Finger. U.S. Department of the Interior, U.S. Geological Survey, Professional Paper 1651, 2007. https://pubs.usgs.gov/pp/1651/downloads/Vol2_combinedChapters/vol2_chapE14.pdf (en anglais seulement).
Thomson, Ornolfur, and Bernard Scrudder, eds. The Sagas of Icelanders. New York, New York : Penguin Group, 1997. Consulté à : https://archive.org/details/sagasoficelander0000unse (en anglais seulement)
Wallace, Birgitta. « L’Anse Aux Meadows and Vinland : An Abandoned Experiment. » In Contact, Continuity, and Collapse : The Norse Colonization of North America , édité par Patricia Sutherland, 207-238. Belgium : Brepols Publishers, 2003.
Wallace, Birgitta. « L’Anse Aux Meadows, Leif Eriksson’s Home in Vinland. » Journal of the North Atlantic 2, no. 2 (2009) : 114–125.
Wallace, Birgitta. « The Norse in Newfoundland : L’Anse Aux Meadows and Vinland. » Newfoundland Studies 19, no. 1 (2003) : 6–43.
Wallace, Birgitta. « Viking Farewell. » Beaver 86, 6 (December 2006/January 2007) : 16-24.
Wallace, Birgitta. « Finding Vinland. » Canada’s History (February 2018) : 20-37
Films :
Maud, Ralph, dir. The Man Who Discovered America. Montreal : Office national du film du Canada, 1981. https://www.onf.ca/film/man_discovered_america/
Pettigrew, William, dir. The Vinland Mystery. Montreal : Office national du film du Canada, 1984. https://www.onf.ca/film/vinland_mystery/
Documents gouvernementaux
Rick, John. « The L’Anse Aux Meadows Site, Newfoundland. » La Commission des lieux et monuments historiques du Canada, Rapport 1968-40, 109-110.
« L’Anse Aux Meadows - an Archaeological Review and Status Report. » CLMHC, Rapport 1967-5, 79-81.
Stopp, Marianne. « The Norse Greenlandic Navigator. » Direction générale de la conservation et de la commémoration du patrimoine, Parcs Canada, 2014.
Stopp, Marianne. « The Norse Greenlandic Shipwright - Resource Notes. » Direction générale de la conservation et de la commémoration du patrimoine, Parcs Canada. 2014.
Grosse-Île : L'île de la quarantaine
Il y a très peu de lieux patrimoniaux dont l’histoire remonte à une catastrophe volcanique, mais le lieu historique national de la Grosse-Île et du Mémorial des Irlandais n’est pas un endroit ordinaire.
Pendant plus d’un siècle, une île du fleuve Saint-Laurent a joué un rôle important dans le parcours d’immigration de l’Europe vers l’Amérique du Nord. Scène d’espoir et de tragédie, ponctuée d’une série de crises meurtrières, la Grosse-Île abritait une station de quarantaine où sont passés près de 4 millions d’immigrants en route pour une nouvelle vie. Témoin des pandémies, des urgences sanitaires et du développement de la science médicale moderne, le lieu historique national de la Grosse-Île et du Mémorial des Irlandais est un puissant rappel de l’expérience des immigrants.
En apprendre davantage :
- Lieu historique national de la Grosse-Île et du Mémorial des Irlandais
- Exposition Google Arts et Culture
- Désignation du lieu historique national de la Grosse-Île-et-le-Mémorial-des-Irlandais
- Personnage historique national du docteur Frédérick Montizambert (1843-1929)
- For the Temporary Accommodation of Settlers par David Monteyne (en anglais seulement)
Le Programme national de commémoration historique repose sur la participation des Canadiens afin d’identifier les lieux, les événements et les personnages d’importance historique nationale. Tous les membres du public peuvent proposer un sujet afin qu’il soit étudié par la Commission des lieux et monuments historiques du Canada.
Obtenir plus d'informations sur la façon de participer à ce processus
Transcription
Voix : Vous écoutez un balado signé Parcs Canada. This podcast is also available in English.
CB :1815. Mont Tambora, Indonésie du Sud.
La plus grande éruption volcanique de l’histoire projette un tourbillon des nuages de cendres et de fumée dans l’atmosphère, bloquant ainsi les rayons du soleil et modifiant radicalement les conditions météorologiques partout sur la planète.
L’un des nombreux effets de l’éruption du mont Tambora est une modification des nutriments océaniques dans le golfe du Bengale. Cette modification provoque la mutation d’une souche de bactérie qui sera à l’origine d’une pandémie de choléra et infectera des millions de personnes partout dans le monde.
Dix-sept ans plus tard, à 12 000 kilomètres de là, la menace imminente de la maladie mène à l’établissement d’une station de quarantaine près du port de Québec… sur une île appelée la Grosse-Île.
Je m’appelle Christine Boucher et vous êtes à l’écoute de ReTrouver – L’île de la quarantaine.
Parcs Canada est connu dans le monde entier comme un chef de file de la conservation de la nature, mais nous faisons bien plus que cela. Avec nos partenaires, nous commémorons les personnages, les lieux et les événements qui ont façonné le pays que nous appelons maintenant le Canada. Rejoignez-nous pour rencontrer des experts de tout le pays et explorer les lieux, les récits et les artéfacts qui donnent vie à l’histoire.
Il y a très peu de lieux patrimoniaux dont l’histoire remonte à une éruption volcanique catastrophique, mais cela dit, le lieu historique national de la Grosse-Île-et-le-Mémorial-des-Irlandais, au Québec, est tout sauf ordinaire. Pendant plus de 105 ans, l’île a été une porte d’entrée pour plus de 4 millions d’immigrants en route vers une nouvelle vie en Amérique du Nord… Lieu de grands espoirs et de grandes tragédies, et réponse à l’anxiété du public à l’égard des nouveaux arrivants, la Grosse-Île raconte l’évolution de la science et de la technologie médicales, une histoire ponctuée d’une série de crises mortelles…
Et tout a commencé à cause d’une pandémie.
Déjà en 1832, le choléra s’est propagé en Asie et en Russie et fait des ravages en Europe de l’Ouest, point de départ vers l’Amérique du Nord de la plupart des immigrants. Ce n’est qu’une question de temps avant que la maladie n’apparaisse dans le bourdonnant port de Québec. Commence alors la recherche d’un endroit où inspecter et retenir les navires ainsi que les passagers afin d’empêcher la propagation de la maladie en Amérique du Nord.
La Grosse-Île semble être cet endroit idéal. Située à 50 kilomètres en aval de la ville de Québec, elle est sur la route des navires qui, en provenance de l’Europe, suivent le fleuve Saint-Laurent. Il y a une bonne réserve d’eau douce et, comme il s’agit d’une île, elle est l’endroit tout indiqué pour garder les nouveaux arrivants à l’écart de la population du continent.
La Grosse-Île tire probablement son nom de la colline qui s’y trouve, l’une des plus hautes des environs, maintenant appelée Telegraph Hill.
Les plages rocheuses sont lavées par la marée et le parfum des pins plane dans l’air. L’endroit est paisible, mais les hivers peuvent y être rigoureux, et les vents violents et froids.
La présence des Autochtones sur l’île, confirmée par la mise au jour de têtes de flèche, de fragments d’outils en poterie et de traces de feux, date au moins des années 1200.
Ce secteur du fleuve Saint-Laurent fait partie des territoires traditionnels de plusieurs Premières Nations, lesquelles utilisent l’île comme site de chasse et de pêche pendant leurs déplacements sur le fleuve.
Les Européens commencent à s’installer le long du Saint-Laurent au début des années 1600, et la Grosse-Île est utilisée comme une terre agricole pendant quelques siècles.
En 1832, s’attendant à ce que le choléra soit présent sur les navires en provenance de l’Europe, le gouvernement exproprie les terres et demande aux militaires d’y établir une station de quarantaine.
Le choléra est une infection bactérienne qui se propage par des aliments et de l’eau contaminés et provoque, à cause des vomissements et de la diarrhée, une déshydratation grave chez la personne atteinte. Si l’infection n’est pas traitée, elle peut, en quelques heures seulement, causer le décès du malade. À cette époque, le choléra est mortel dans près de la moitié des cas. De nos jours, grâce aux méthodes d’assainissement, le choléra est beaucoup moins fréquent. Et lorsqu’il y a une éclosion, les traitements modernes et les vaccins aident à maintenir le taux de mortalité en dessous de 1 %.
Au cours des premiers mois à la Grosse-Île, les travailleurs construisent à hâte plusieurs bâtiments en bois dans la partie ouest pour accueillir les nouveaux immigrants, dont un hôpital de 48 lits, une morgue et un abri de quarantaine très rudimentaire – appelé une remise – où dorment en étroite proximité jusqu’à 300 personnes.
On trouve aussi, au centre de l’île, des logements pour les militaires et le personnel, ainsi qu’une batterie de canons pour obliger les navires à s’arrêter aux fins d’inspection.
La majorité des immigrants voyagent par bateau, en troisième classe, où ils sont entassés les uns sur les autres des semaines durant. La maladie, la faim et le mal de mer font des ravages, laissant bien des passagers physiquement et mentalement épuisés. Pour couronner le tout, les gros navires ne peuvent accoster à la Grosse-Île; les passagers doivent donc prendre place dans des chaloupes pour finalement arriver à destination. Cependant, les eaux du fleuve sont agitées, un immigrant les compare même à de l’eau qui bout dans un chaudron, et causent la mort de plusieurs personnes au cours de ce premier été lorsqu’une chaloupe se renverse.
Les passagers voyageant en classe cabine, c’est-à-dire la première classe dans les navires transatlantiques à passagers, ont un rang social supérieur et payent un supplément pour le luxe d’avoir de l’espace. En plus d’être mieux logés et nourris que les autres, les passagers de la première classe ont un avantage important : on suppose qu’ils sont en bonne santé et peuvent ainsi rester à bord pendant que les autres passagers sont mis en quarantaine sur l’île.
L’écrivaine anglaise Susanna Moodie, une passagère de première classe, immigre avec sa famille en août 1832. Voici ce qu’elle dit de la Grosse-Île :
Comédienne de doublage :Une foule de plusieurs centaines d’immigrants irlandais. Des hommes, des femmes et des enfants qui n’étaient pas confinés par la maladie dans les remises, étaient employés à laver des vêtements et à les étendre sur les rochers et les buissons pour les faire sécher. Les hommes et les garçons étaient dans l’eau, tandis que les femmes, dans leurs maigres vêtements remontés au-dessus des genoux, piétinaient leur literie dans des bassines, ou dans des trous dans les rochers, que la marée avait laissés à moitié remplis d’eau.
La confusion parmi eux était évidente, Nous étions littéralement étourdis par les querelles de langues.
CB :À mesure que l’été avance, l’hôpital et les installations de quarantaine déjà bondés n’arrivent pas à suffire à l’arrivée massive des immigrants. Des personnes en bonne santé attrapent le choléra pendant qu’elles sont dans les abris de quarantaine, qui sont pleins à craquer. Des personnes contagieuses mais ne présentant pas de symptômes passent l’inspection médicale et se rendent à Québec, provoquant ainsi… une épidémie de choléra, ce que la Grosse-Île était justement censée prévenir! La maladie se propage rapidement à Montréal et dans plusieurs autres endroits en Amérique du Nord. À la fin de 1832, tandis que s’achève la pandémie, on compte plus de 3 000 victimes à Québec seulement.
Au cours des 15 années suivantes, la direction de la station de quarantaine est transférée de l’armée au gouvernement, et on assiste à une amélioration des installations. Le nombre de bâtiments double, et on compte 200 lits d’hôpitaux et des installations pouvant accueillir 800 immigrants en santé. En temps normal, ce serait suffisant pour accueillir les nouveaux arrivants, mais ce n’est pas assez pour faire face à la crise qui survient en 1847… loin de là!
Au début des années 1840, le mildiou de la pomme de terre, une maladie causée par un champignon, commence à décimer les cultures de pommes de terre dans toute l’Europe de l’Ouest.
L’une des régions les plus durement touchées est l’Irlande, où une seule espèce de pomme de terre, le Lumper irlandais, est la source principale de nourriture et de revenus de la plupart des 8 millions d’habitants. L’énorme perte de cultures cause ce que l’on appellera la Grande Famine.
Bon nombre des familles agricoles irlandaises sont affamées et appauvries et donc incapables de payer le loyer de leur terre. Elles sont expulsées par les propriétaires anglais et n’ont pas d’ autre choix que de s’embarquer à bord de navires bondés à destination de l’Amérique du Nord.
Comme nous le savons maintenant, les personnes souffrant de malnutrition sont plus susceptibles de contracter des maladies et des infections. Au début de 1847, le surintendant médical de la Grosse-Île, le Dr George Mellis Douglas, prévient ses supérieurs de s’attendre à « une augmentation de la maladie et de la mortalité ».
Sa prédiction ne tarde pas à se concrétiser. Une fois le fleuve Saint-Laurent libéré de ses glaces, on commence à voir déferler un flot constant de ce qu’on appellera des « navires-cercueils », des navires ayant à leur bord un grand nombre de passagers malades et mourants.
Yvan Fortier, historien à Parcs Canada, nous parle des navires-cercueils, appelés en anglais coffin ships :
YVAN FORTIER :À partir de plusieurs ports, des navires vont quitter avec une véritable cargaison humaine. Mais ceux qui arrivaient ici, très généralement, étaient menés par des capitaines qui ne respectait pas ses orders. On avait des navires qui disposait de moins de
dix pieds carrés par personne. Il s’agissait d’avoir à bord une ou deux personnes qui avaient une maladie pour la communiquer à un nombre impressionnant des gens qui étaient dans les cales du bateau. Et à ce moment-là, le navire allait être infecté et ils n’a eu même plus la force de les jeter à la mer et il y avait un nombre important qui a été jeté à la mer lors de la traversée atlantique.
CB :De nombreuses maladies se propagent sur les navires-cercueils, mais la plus fréquente, c’est le typhus, une infection bactérienne transmise par les poux. C’est aussi la plus mortelle.
Les navires remplis d’immigrants arrivent en si grand nombre qu’ils forment une ligne de plusieurs kilomètres sur le fleuve Saint-Laurent. Même si les travailleurs s’empressent de construire des bâtiments, la Grosse-Île n’est pas prête à recevoir le nombre incroyable de personnes qui ont besoin d’être inspectées, mises en quarantaine et traitées.
On sent tout le désespoir dans une lettre rédigée le 1er juin 1847 par Alexander Mitchell, capitaine du Argo , un des nombreux navires qui attend sur le fleuve.
Comédien de doublage :Messieurs, les choses vont de pire en pire. Il n’y a pas un seul de mes malades qui est sorti du bateau. Le seul soulagement se fait ressentir lorsque nous les portons au cimetière, ce que nous faisons tous les jours. J’ai trois cadavres à bord; et j’en ai plus ou moins tous les jours, nous devons maintenant nous en remettre au destin, quel qu’il soit.
Il y a environ 35 navires, toutes les remises et tous les hôpitaux sont déjà remplis de malades. J’ai au moins 12 000 passagers à bord.
CB :Enfin, les installations sur la Grosse-Île sont tellement bondées qu’on renonce à la période de quarantaine. Les immigrants qui semblent être en bonne santé sont envoyés directement sur le continent, tandis que les malades sont traités sur place — d’abord dans les hôpitaux, puis dans les remises destinées aux nouveaux arrivants en santé.
Un immigrant décrit ce qu’il a vu quand il était enfant sur la Grosse-Île :
Comédien de doublage :Je suis un vieil homme maintenant, mais il y a des scènes que je n’oublierai jamais; j’ai vu des parents laisser leurs enfants, des frères être séparés de leurs sœurs, et des maris et femmes être séparés les uns des autres sans savoir s’ils allaient un jour se revoir.
CB :Le Journal de Québec publie une lettre anonyme, probablement écrite par une infirmière travaillant dans un des hôpitaux :
Comédienne de doublage : Je ne peux pas vous décrire les horreurs et la misère que j’ai vues. au moins treize mille cas terribles de typhus, en plus de plusieurs cas de variole et de rougeole. Les gens meurent sous nos yeux. Les corps sont transportés à la maison des morts dans des brouettes.
CB :Au cours de cette année tragique, près de 100 000 immigrants arrivent à la Grosse-Île; la grande majorité d’entre eux étant des Irlandais.
Lorsqu’on émerge finalement du chaos, le bilan est sombre : 5 424 personnes ont été inhumées dans le cimetière de la Grosse-Île, et un grand nombre d’entre elles sont enterrées dans des fosses communes anonymes. Des milliers d’autres personnes sont mortes en mer et sur le continent.
Dans les années qui suivent, d’autres éclosions de maladies frappent en Amérique du Nord et dans d’autres pays, et la station de quarantaine demeure la première escale de la plupart des immigrants et voyageurs européens.
Nous voilà maintenant en 1867, 20 ans après la famine en Irlande. Le gouvernement d’un Canada nouvellement uni s’emploie à attirer de plus en plus d’immigrants européens pour répondre aux besoins en main-d’œuvre et pour coloniser les Prairies et d’autres terres prises aux peuples autochtones.
Un réseau de stations d’immigration voit le jour au pays, et des installations sont construites notamment sur l’île Partridge, au Nouveau-Brunswick, au Quai 21, en Nouvelle-Écosse, et à William Head, en Colombie-Britannique. Ces installations permettent aux autorités d’inspecter les immigrants et d’aider ceux dont l’entrée a été accordée à commencer leur nouvelle vie.
Nous avons parlé avec David Monteyne de l’Université de Calgary, qui est docteur en histoire de l’architecture. Son dernier livre porte sur les stations d’immigration canadiennes.
David Monteyne :La Grosse-Île garde son importance après la Confédération, mais elle devient moins importante d’une certaine façon pour l’histoire de l’immigration et plus importante pour d’autres histoires comme celle de l’édification de la nation. Donc, essentiellement, le Canada considère que la quarantaine et le contrôle du processus d’immigration sont un moyen pour lui de légiférer de façon indépendante de la Grande-Bretagne.
CB :Grâce à quelques registres médicaux ancien qui se trouvent dans la collection de Parcs Canada, on sait que de nombreux Européens transitent par la Grosse-Île à cette époque. La plupart d’entre eux viennent de l’Angleterre, de l’Écosse et de l’Irlande, mais il y a aussi des patients de la Norvège, de la Suède, du Portugal, de l’Allemagne et de l’Italie.
En 1866, un nouveau médecin, Frederick Montizambert, arrive à la Grosse-Île, où il est d’abord médecin-inspecteur, puis surintendant médical à partir de 1869, un poste qu’il occupe pendant 30 ans. Il sera l’initiateur d’une modernisation majeure des installations.
YF : Frederick Montizambert arrive ici à titre de médecin assez costaud, et il est en quelque sorte la cheville ouvrière qui va faire changer ou qui va aiguiller Grosse-Île dans une direction tout à fait différente.
CB :Au cours de son mandat, le docteur Montizambert tient compte des avancées médicales et technologiques pour améliorer les façons de faire sur la Grosse-Île.
Il est l’un des premiers à adopter la théorie des germes, une des plus importantes avancées médicales du dix-neuvième siècle. L’idée que des micro-organismes comme les bactéries, invisibles à l’œil nu, puissent causer des maladies est largement acceptée de nos jours, mais c’était un concept révolutionnaire à l’époque.
Jusque-là, les principales théories expliquant pourquoi les gens tombent malades sont axées sur l’équilibre des humeurs, c’est-à-dire les liquides qui se trouvent dans le corps humain, comme la bile et le sang.
Christine Chartré :C’est basé sur la théorie des humeurs, la nature, la température, les organes. Quand il y a un débalancement, il y a la maladie.
CB :Voici Christine Chartré, une historienne à Parcs Canada qui est spécialiste des maladies à la Grosse-Île.
CC :Quand on peut rétablir l’équilibre, on retrouve la santé. Donc considère que les vomissements, les diarrhées, tout ça, c’est la nature qui fait ça pour manifester le problème.
CB :Par compte, avant l’avènement de la théorie des germes, la maladie était plutôt attribuée au miasme qui supposait que ces dernières étaient le produit de facteurs environnementaux tels que notamment, des conditions d’hygiène déplorable ou de l’eau polluée.
Le docteur Montizambert utilise les concepts de la théorie des germes pour accroître l’efficacité de la quarantaine en mettant en place des procédures de désinfection et des laboratoires médicaux et en s’assurant que les malades sont isolés des personnes en santé pour éviter de les infecter.
CC :À la fin du 19e siècle on a trouvé les causes de plusieurs bactéries la dysenterie, la diphtérie, différentes maladies et on a développé des tests qui permettaient de confirmer que quelqu’un qui faisait de la fièvre, des vomissements, diarrhées, tout ça avec quelle maladie? Ça a été une avancée.
CB :On peut voir aujourd’hui plusieurs bâtiments et des machines qui ont été construits sous la direction du docteur Montizambert à la Grosse-Île.
Nous avons parlé à Margot Wright, une descendante du docteur Montizambert, qui nous a raconté quelques histoires sur la vie et la carrière du médecin :
Margot Wright :Je m’appelle Margot Wright. Je suis l’arrière-arrière-petite-nièce du docteur Frederick Montizambert.
On dirait bien qu’il était tout un personnage. Il avait assurément une forte personnalité et il a vraiment poussé pour moderniser la santé publique sur l’île.En fait, peu après son arrivée, il est tombé malade, conséquence de ses rencontres avec les immigrants qui arrivaient à l’île. Il a attrapé le typhus et il a guérit, ce qui n’est pas rien, parce que quelques-uns de ses collègues, des médecins qui examinaient les immigrants, sont tombés malades et sont morts … c’est peut-être parce qu’il était jeune et fort qu’il a survécu.
CB :Après plus de 30 ans à la Grosse-Île, le docteur Montizambert devient le premier directeur général de la santé publique du Canada. Il a même su conserver son sens de l’humour.
MW :Il y a une belle anecdote à la fin de son avis de décès; un de ses amis, je pense que c’était le chef de la santé publique du gouvernement de l’Ontario, les deux avaient l’habitude de dîner ensemble quand Montizambert travaillait à Ottawa. Vers la fin de l’un de ces dîners, Montizambert disait : « Ce gouvernement a bien peu d’égard pour nous, il s’attend à ce que nous travaillions entre les repas. » J’ai trouvé ça plutôt drôle.
Je crois que c’était un homme intelligent, un homme remarquable, qui a fait valoir plusieurs choses et aujourd’hui je suis contente qu’il l’ait fait. Je suis contente qu’il ait cru en la science moderne et qu’il ait voulu améliorer la sécurité non seulement pour la population du pays, mais aussi pour les immigrants qui arrivaient ici, avec une approche moderne pour la santé publique. Je suis fière de ça.
CB;Le docteur Frederick Montizambert est reconnu comme un personnage d’importance historique nationale en raison de ses nombreuses contributions à la médecine et à la science.
Pour illustrer ce qu’était la quarantaine, nous allons raconter l’expérience de deux immigrants qui arrivent à la Grosse-Île au début des années 1900, soit John Morris, de l’Angleterre, qui voyage en première classe et Mary O’Leary, de l’Irlande, qui voyage elle en troisième classe.
Ce sont des personnages fictifs, mais nous avons fondé leur histoire sur des expériences réellement vécues par des immigrants.
Nous sommes en mai 1912. John ouvre la fenêtre de sa cabine, sur le paquebot, pour prendre une bouffée d’air frais du Saint-Laurent. Il vient de passer les 10 derniers jours dans une cabine de première classe à dormir sur des draps luxueux et à se régaler dans la salle à manger où il profite d’un service complet aux tables. L’avènement des voyages par navire à vapeur a considérablement réduit le temps que les voyageurs passent en mer.
Il y a des passagers malades à bord, alors, au grand désespoir de tout le monde, on annonce une période de quarantaine.
DM :Quand un navire arrivait avec des immigrants de l’Europe, il remontait le Saint-Laurent et le médecin partait de la Grosse-Île et allait inspecter le navire. Donc, s’il voyait des signes de maladie à bord, il mettait le navire en quarantaine et les gens restaient à la Grosse-Île le temps qu’il fallait pour faire leur quarantaine.
CB :John monte à bord d’un bateau-navette qui le transporte jusqu’à l’île, puis il foule le sol canadien pour la première fois. Il est accueilli par le personnel de la Grosse-Île, qui l’emmène avec ses effets personnels dans le bâtiment de désinfection de deux étages. Il se tourne pour regarder le quai et voit les passagers de la troisième classe mettre pied avec lassitude sur l’île de la quarantaine.
Mary est l’un de ces passagers. Elle a quitté son foyer en Irlande dans l’espoir d’une vie meilleure. Il lui tarde de quitter ce navire où elle a passé 10 jours à dormir dans une pièce exiguë remplie de lits superposés. Pour échapper à cette proximité, elle a passé la plupart de ses jours à marcher sur le pont.
Une fois les passagers débarqués — la plupart se rendent au bâtiment de désinfection, tandis que les passagers visiblement malades sont transportés directement à l’hôpital — le personnel de la Grosse-Île se dépêche de désinfecter le navire.
YF :Et quand aux navires, au lieu de les brosser au savon, ce qui pouvait prendre une éternité. Dorénavant, on va les désinfecter au bichlorure de mercure, ce qui va aller beaucoup plus vite, évidemment, et qui va permettre la remontée plus rapide en direction du Port de Québec.
CB :Le bichlorure de mercure est le principal désinfectant utilisé à la Grosse-Île. Il est bon pour tuer les micro-organismes, mais est très toxique pour les humains, sauf en très petites quantités. Il n’est pas largement utilisé aujourd’hui puisqu’il existe d’autres produits plus sûrs comme l’eau de Javel.
Après le lavage au bichlorure, l’intérieur du navire est fumigé au dioxyde de soufre pour tuer tous les petits passagers clandestins comme les rats et les poux.
Avant d’entrer dans le bâtiment de désinfection en bois, John, Mary et les autres passagers en bonne santé placent leurs effets personnels dans des sacs numérotés. Le personnel place ces sacs dans de grandes boîtes grillagées, puis les dépose dans des wagons, prêts à être désinfectés.
Un médecin-hygiéniste explique le processus.
Voix de doublage :Premièrement, vous devrez être désinfectés ainsi que vos effets personnels. À votre arrivée, vous avez placé vos bagages dans des sacs numérotés et présentement, ces sacs sont acheminés aux étuves pour être soumis à une vapeur sèche produite dans la salle des chaudières. La vapeur est surchauffée à 115 degrés Celsius afin d’éliminer toute forme de maladie. Vos effets personnels resteront près de 40 minutes à la hausse de température.
CB :La vapeur sèche, aussi appelée vapeur saturée, est produite en surchauffant l’eau. Elle contient moins de 1 % d’humidité; c’est donc plutôt un éclaboussement à l’air très chaud qu’un sauna à vapeur. Le processus fonctionne un peu comme la pasteurisation, on utilise la chaleur pour tuer les pathogènes.
Les chambres à vapeur sèche sont des boîtes d’acier d’environ 7 mètres de profondeur, avec des rails sur le plancher pour que les wagons puissent y être poussés et retirés.
Le médecin-hygiéniste explique la prochaine étape : une douche désinfectante.
Voix de doublage :Celle-ci se décline en deux étapes. Vous pourrez vous changer en toute intimité dans la première cabine afin de nous remettre vos vêtements pour les soumettre à la désinfection dans les étuves. Par la suite, vous rentrerez dans la douche qui vous arrosera pendant quinze minutes.
CB :Les passagers sont escortés jusqu’à la salle des douches où un corridor au plancher de bois sépare 44 cabines en acier. Chaque cabine est munie d’une porte en métal et surmontée d’un treillis métallique… pour empêcher les gens d’épier leurs voisins.
Dans la cabine, il y a une pomme de douche en haut qui vaporise de l’eau et trois barres horizontales incurvées qui ressemblent un peu à des cerceaux en métal munis de plusieurs buses. Chaque barre est placée à une hauteur différente.
Soudainement, les jets s’allument, et l’eau sort du haut et des côtés pour arroser les gens avec un mélange d’eau chaude et… de bichlorure de mercure dilué.
John est bien content de prendre une douche chaude après le long périple, mais Mary, comme bien d’autres passagers de la troisième classe, est un peu mal à l’aise – elle ne sait pas ce qu’est une douche, s’étant seulement lavée dans un bain dont l’eau avait été chauffée sur un feu.
Après 15 minutes, les douches s’éteignent et le personnel remet les vêtements maintenant désinfectés à leurs propriétaires.
Une fois habillés, les passagers sont à nouveau inspecté par le personnel médical qui cherche des signes de maladie et les cicatrices révélatrices qui confirment l’inoculation contre la variole — une exigence légale pour entrer au Canada, dont le docteur Montizambert est l’instigateur.
Mary n’a pas encore été vaccinée contre la variole; les médecins lui donnent donc le vaccin dont elle a besoin pour être autorisée à entrer au Canada.
Par la suite, John et Mary reçoivent des certificats indiquant qu’ils sont en bonne santé, vaccinés et désinfectés. Ils retrouvent leurs bagages et se rendent aux logements à proximité où ils termineront leur période de quarantaine obligatoire.
DM :Sur la Grosse-Île, au lieu des dortoirs, il y a un hôtel de troisième classe, qui est en quelque sorte des chambres partagées entre trois ou quatre personnes. Il y a aussi un hôtel de deuxième classe et un hôtel de première classe, qui lui est relativement luxueux et ressemble à un centre de villégiature.
CB :Ayant un billet de première classe, John a droit à une chambre privée dans l’hôtel de première classe, perché sur le littoral rocheux de l’île…
DM :L’idée était donc de faire durer le plus possible cette expérience de première classe. On mettait vraiment en valeur la vue sur le fleuve et la campagne qu’offrait l’hôtel. Une grande véranda fait tout le devant de l’hôtel de première classe pour que les gens puissent s’y asseoir et en profiter le plus possible, comme dans un centre de villégiature.
La nourriture est servie souvent dans l’hôtel de première classe, probablement par le cuisinier du navire. Au rez-de-chaussée, il y a une grande salle à manger où les gens s’installent et profitent du foyer et d’un service aux tables complet. À l’étage, il y a une pièce qui rappelle les salles de bal où on propose des activités de loisir.
CB :Mary marche jusqu’à son hôtel de troisième classe et trouve sa couchette dans la grande chambre de style dortoir. Il n’y a ni salon ni espace commun, mais elle peut aller se promener jusqu’à Telegraph Hill lorsqu’elle a besoin de s’éloigner des autres immigrants en quarantaine.
DM : La plupart des gens voyageant en troisième classe à bord du navire n’auraient jamais connu la vie à l’hôtel. Ils ne s’attendaient donc pas nécessairement à une expérience de centre de villégiature de première classe.
Ils ne s’attendaient jamais à ce que quelqu’un les serve ou s’occupent d’eux.
CB :Tôt le matin du cinquième jour de sa quarantaine, Mary se réveille avec une fièvre et découvre quelques petites bosses rouges sur ses bras. Elle alerte le personnel de l’hôtel, qui appelle une ambulance pour l’emmener à l’hôpital de l’autre côté de l’île. Garder les hôpitaux loin des hôtels fait partie de la stratégie visant à prévenir la propagation des maladies.
Un wagon tiré par des chevaux noirs, l’ambulance de la Grosse-Île, arrive à son hôtel. Dans un brouillard d’angoisse et d’inconfort, Mary monte dans le wagon et attend son sort.
L’ambulance suit la route qui traverse l’île, passant devant un poste de garde, le cimetière et le village où vivent les membres du personnel de la Grosse-Île avec leur famille.
DM : Il y avait une école, de petites chapelles, tout ce qu’on peut s’attendre à trouver dans un village.
CB : L’ambulance approche de l’extrémité est de l’île et Mary voit apparaître les hôpitaux.
Le conducteur fait alors sonner la cloche en métal en appuyant sur une pédale pour avertir le personnel médical de se préparer à recevoir un nouveau patient.
Un médecin examine Mary et confirme ses craintes – elle a contracté la variole, probablement après y avoir été exposée à bord du navire, avant sa vaccination.
La variole est une maladie causée par un virus qui se propage d’une personne à l’autre et qui est caractérisée par une forte fièvre, des courbatures et des lésions sur tout le corps, aussi appelé des pustules. Véritable fléau, cette maladie causera un très grand nombre de décès tout au long de l’histoire, et décimera les populations autochtones de l’Amérique du Nord après la colonisation européenne.
On emmène Mary à l’hôpital réservé aux personnes atteintes de la variole, un long bâtiment fait entièrement de bois, avec de grandes fenêtres donnant sur le fleuve. C’est l’un de plusieurs hôpitaux sur l’île et aussi l’un des plus anciens bâtiments; il date de l’époque de la famine irlandaise.
Le blanc est la couleur dominante pour toutes les surfaces, à l’intérieur du bâtiment…
YF :Les bâtiments de la première génération étaient des bâtiments qui étaient chauler à l’intérieur et à l’extérieur. Pourquoi? Parce que la chaux, d’une part, pour l’extérieur, permet de lutter contre les micro-organismes qui pourraient se loger dans les toitures en bardeaux, dans les revêtements de déclin, ainsi de suite.
CB :Le lait de chaux, qui sert au blanchissage des surfaces, est un type de peinture antiseptique que les humains utilisent depuis des milliers d’années. Pour le fabriquer, on réduit le calcaire en poudre, on le mélange à de l’eau, puis on l’utilise pour peindre des surfaces.
Voix de doublage : Bienvenue à l’hôpital numéro 4, l’hôpital pour les variolés. Alors, je suis Sara Wade, je suis l’infirmière qui prendra soin de vous. Donc, êtes passé par l’inspection médicale sur le navire avant de débarquer. Le docteur a dû inspecter la couleur de votre langue, vos yeux, également, si vous faisiez de la fièvre, les ganglions peut-être anormalement enflés, qui serait un symptôme que vous combattez une infection. Alors si vous êtes débarqués ici au qué de l’est et amené à l’hôpital, malheureusement, vous êtes porteurs d’une maladie infectieuse. Donc on va pouvoir vous garder alités pendant deux ou trois semaines si nécessaire. Puisque même part les sécrétions dans l’air, les gouttelettes, on peut contaminer d’autres personnes. Et, lorsque même quand vous êtes encore à l’essence les pustules vont sécher et la poudre qui sécrète va s’attacher au murs, et au vêtements et encore là, peut être contagieux. Alors, on vous garde à l’écart de l’hôpital principal.
CB :L’infirmière escorte Mary dans l’hôpital.
DM :C’est une salle ouverte. Donc, les lits sont tous placés en rangée. En général, c’est un lit, une fenêtre, un lit, une fenêtre, un lit, une fenêtre. Tout le monde peut donc se voir. Il y a beaucoup de fenêtres pour créer une ventilation croisée. Il y a donc généralement un bon courant d’air et la pièce est fraîche. Et il y a un poste de soins infirmiers à une extrémité de la salle, de sorte que l’infirmière peut, d’une certaine façon, garder un œil sur tout le monde en même temps.
CB :Elles entrent dans la dernière pièce, et Mary se sent immédiatement écrasée par la couleur rouge. Les murs sont rouges, les couvertures sont rouges, même le verre des fenêtres est de la couleur rubis.
Le concept de la pièce rouge est semblable à celui de la « chambre noire » d’un photographe, qui exige l’absence de lumière pour créer des photos à partir de négatifs. La lumière rouge est parfaite pour une pièce sombre — c’est ce qui se rapproche le plus de la noirceur totale, tout en permettant quand même de voir ce que l’on fait.
Dans l’hôpital pour les patients atteints de la variole, tout ce rouge adoucit l’espace pour ceux qui ont des pustules sur les yeux et les paupières, lesquels rendent la lumière du soleil insoutenable. On croit aussi que le rouge pourrait aider à atténuer les cicatrices.
Dans le mois qui suit, Mary se rétablit lentement. Il n’y a pas de médicaments qui peuvent aider à traiter la variole; les infirmières lui donnent des bains froids et couvrent ses éruptions cutanées de gelée de pétrole. Lorsqu’elle est au plus mal, on lui donne du lait, de l’eau et de l’orge… ainsi que des opiacés pour la douleur.
Pendant ce temps, à l’hôtel de première classe, John continue d’attendre, et ne présente jamais de symptômes de la maladie. Il ne sait pas vraiment combien de temps durera sa quarantaine et il commence à s’impatienter.
DM :Au XIXe siècle, la plupart des gens parlent d’une quinzaine, donc environ deux semaines. Mais là encore, tout dépend de la situation.
CB :Une fois que Mary est complètement rétablie, elle monte à bord d’un bateau-navette pour se rendre jusqu’au port de Québec. John a terminé sa quarantaine des semaines plus tôt.
DM :Une fois votre quarantaine terminée, vous êtes envoyé à Québec. Là, il y a un bâtiment directement sur le bord de l’eau, un bâtiment de quai semblable à celui du Quai 21 à Halifax, qui lui a survécu alors que celui de Québec n’y est plus. Et là, il faut passer, encore une fois, une inspection médicale et civile. L’inspection médicale au bâtiment du quai est beaucoup plus du genre : Est-ce que c’est une personne en bonne santé qui va contribuer à la société? Et après, l’inspection civile est plutôt du type : Avez-vous un peu d’argent pour commencer votre nouvelle vie? Avez-vous déjà un emploi qui vous attend ou une terre où vous prévoyez de vous installer? Et d’autres questions du genre, qui ne sont pas des questions médicales. Vous passez donc par ça, à Québec.
CB :Après s’être rétablie, Mary choisit de s’installer près de Montréal. Pour John, comme pour de nombreux autres immigrants, Québec n’est qu’une escale de plus dans son parcours d’immigration au Canada et aux États-Unis.
John et Mary sont des personnages fictifs, mais leur histoire est inspirée des documents historiques et des bâtiments et paysages que l’on voit sur la Grosse-Île encore aujourd’hui. Les voix que vous avez entendues sont celles d’historiens et d’interprètes de Parcs Canada. Ce ne sont pas des archives audio.
Puisque la prévalence des maladies contagieuses diminue dans les années 1920 et 1930, le besoin d’une station de quarantaine diminue lui aussi.
DM :On ne l’a pas beaucoup utilisée au cours des deux décennies précédentes. Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, les gens sont juste généralement en meilleure santé. On procède désormais à des inspections médicales à l’étranger durant les années 1910 et 1920. Donc, les immigrants font l’objet d’examens de santé et d’examens médicaux avant même de monter à bord d’un navire. Il y a donc moins de risque de maladie. Vous savez, en ce qui concerne le fait d’avoir moins de patients, c’est aussi qu’il y a moins d’immigrants. Il y a eu une très grande vague d’immigration de 1910 à 1913.
Puis, la Première Guerre mondiale a éclaté. Évidemment, il n’y a pas d’immigration, et il faut quelques années, dans les années 1920, avant que l’immigration reprenne. Et à la fin des années 1920, il y a beaucoup plus d’immigration. Mais les chiffres sont loin d’être comparables à ceux d’avant la Première Guerre mondiale, et les gens sont en meilleure santé et ainsi de suite. Il n’y a juste plus vraiment personne qui est mis en quarantaine à la Grosse-Île. En fait, il y a des débats intéressants au Parlement sur le fait de la garder ouverte ou non. Et pendant longtemps, ils la gardent ouverte, d’une certaine façon pour l’image. Mais la réalité, c’est qu’on ne s’en sert pas beaucoup. Donc, au bout du compte, ils décident que ça ne vaut pas la peine de la garder ouverte.
CB :La station de quarantaine ferme finalement ses portes en 1937.
Dans les années qui suivent, la Grosse-Île est utilisée, entre autres, comme installation de recherche agricole et, à un moment donné, comme poste de quarantaine du gouvernement, mais, cette fois, pour les animaux de ferme importés au Canada.
En 1974, la Grosse-Île est désignée lieu historique national et, en dans les années 90s, le lieu ouvre ses portes au public après avoir fait l’objet d’un vaste projet de restauration qui comprenait, entre autres, la remise en état de l’hôpital de la variole, lequel était devenu un poulailler ainsi que de sa chambre rouge. Trouver comment procéder à la remise en état du bâtiment n’a pas été une tâche facile parce que, dans les années 1870, un incendie a détruit beaucoup de bâtiments originaux et la majorité des documents - c’est pourquoi les registres dont nous avons parlé plus tôt sont si précieux pour les chercheurs en immigration.
Les milliers d’immigrants qui ont perdu la vie à la Grosse-Île ou pendant leur voyage vers une vie nouvelle n’ont pas été oubliés :
Aujourd’hui, en plus des bâtiments encore debout, on trouve sur l’île deux monuments commémoratifs et trois cimetières.
Une croix celtique en granit s’élève à 15 mètres de haut sur une falaise rocheuse de Telegraph Hill, à la mémoire des immigrants irlandais venus au Canada pendant la Grande Famine. Érigée en 1909 par une organisation fraternelle irlandaise appelée Ancient Order of Hibernians , elle ressemble à une croix normale, mais avec un cercle stylisé autour du point d’intersection.
En 1998, Parcs Canada a ajouté un deuxième monument : un muret de pierres empilées de 10 mètres de diamètre, entouré d’un panneau de verre portant les noms de plus d’environ 8 000 personnes qui sont décédées à la station de quarantaine de la Grosse-Île pendant les cent ans qu’elle a été en exploitation.
YF :Si on pouvait le survoler de haut des airs, on verrait que ce sont deux arcs de cercle. Comme si c’était une croix celtique. La pierre qui est utilisée rappelle éminemment le caractère minéral des monuments très anciens, pratiquement néolithiques de l’Irlande. Mais si on se déplace un peu vers l’intérieur, on découvre que on a un passage qui va depuis l’est vers ouest. C’est l’arrivée depuis l’Irlande et on parvient à l’endroit où se ferait la jonction de la harpe et de la traverse. En réalité, c’est la montée des âmes au ciel, c’est les gens qui sont morts.
CB :Les cimetières de la Grosse-Île sont le lieu de dernier repos de nombreux immigrants. Le plus grand, celui que l’on appelle le cimetière irlandais, a été utilisé jusqu’en 1847. Plus de 6 000 personnes y sont enterrées.
De nos jours, la Grosse-Île est un lieu de pèlerinage pour les gens du monde entier, un lieu où célébrer les rêves et les aspirations des immigrants partis dans l’espoir d’un nouveau départ en Amérique du Nord… et un lieu où rendre hommage à ceux qui ont perdu la vie à la recherche de ce nouveau départ.
Le lieu historique national de la Grosse-Île-et-le-Mémorial-des-Irlandais est ouvert de mai à octobre. Vous pouvez vous y rendre par bateau à partir de la marina de Berthier-sur-Mer, qui est à 45 minutes de Québec, ou par avion à partir de Montmagny, une localité voisine. Il est possible de visiter le bâtiment de désinfection, les hôtels et le village, ainsi que l’hôpital pour les patients atteints de la variole blanchi à la chaux plus d’une fois et son étonnante chambre rouge. Vous pouvez vous recueillir aux monuments commémoratifs et aux cimetières et profiter de la vue sur le Saint-Laurent que Susanna Moodie a décrit comme « le fleuve glorieux. La nature se donnant dans toutes ses caractéristiques les plus nobles pour produire cette scène enchanteresse. »
Le balado ReTrouver est produit par Parcs Canada. Un grand merci à Yvan Fortier, Christine Chartré, Jason King, Gabrielle Martel-Carrier, Laura,Shaun, et Rhys Nixon. Merci aussi à David Monteyne, dont le livre intitulé For the Temporary Accommodation of Settlers : Architecture and Immigrant Reception in Canada est une excellente ressources pour se renseigner sur les stations de quarantaine partout au pays.
Pour une foule d’informations supplémentaires, dont une exposition sur Google Arts et Culture présentant des photos des bâtiments, des monuments et des artefacts, ainsi que des cartes de l’île, consultez les notes du balado ou visitez le site parcs.canada.ca/retrouver
Ici Christine Boucher, merci d’avoir été des nôtres!
Bibliographie
Sources de publication
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King, Jason. « ’Une voix d’Irlande ’ : Integration, migration and travelling nationalism between Famine Ireland and Quebec. » In The Famine Irish : Emigration and the Great Hunger, édité par Ciarán Reilly, 193-208. Dublin : The History Press Ireland, 2016.
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Sources principale
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Loe Smith, William. Pioneers of Old Ontario. Toronto : G. N. Morang, 1923, 208-9. Cité dans David Monteyne, For the Temporary Accommodation of Settlers : Architecture and Immigrant Reception in Canada, 1870-1930. Montreal and Kingston : McGill-Queen’s University Press, 2021.
McCullough, John W.S. « Dr. Frederick Montizambert, C.M.G., I.S.O., M.D., F.R.C.S.E., D.C.L. » Canadian Public Health Journal 20, no 12 (decembre, 1929), 634.
Mitchell, Alexander. Lettre à l’éditeur. Quebec Morning Herald , juin 1 1847.
Gwaii Haanas : Les paysages vivant de SG̱ang Gwaay
Est-ce qu’une tempête à le pouvoir de déraciner l’histoire?
Dans cet épisode, nous voyageons aux îles du nord-ouest du Pacifique de Haida Gwaii, qui abritent la nation haïda depuis plus de 13 000 ans. L’objectif? Un projet archéologique collaboratif dans un village évacué sur l’île isolée de SG̱ang Gwaay, un site du patrimoine mondial de l’ UNESCO, qui a été dévasté par des vents violents lors d’une tempête en 2018. De nombreuses voix racontent l’histoire de la Réserve de parc national, réserve d’aire marine nationale de conservation et site du patrimoine haïda Gwaii Haanas
Un remerciement particulier à la productrice consultante Camille Collinson.
En apprendre davantage :
- Réserve de parc national, réserve d’aire marine nationale de conservation et site du patrimoine haïda Gwaii Haanas
- Suivre la page facebook Gwaii Haanas - îles de beauté, pour de plus ample renseignement sur le projet
- Les paysages vivants de SG̱ang Gwaay
- Site du patrimoine mondial de l’ UNESCO
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- La Ligne d’écoute d’espoir pour le mieux-être est accessible au 1-855-242-3310 ou sur espoirpourlemieuxetre.ca
Le Programme national de commémoration historique repose sur la participation des Canadiens afin d’identifier les lieux, les événements et les personnages d’importance historique nationale. Tous les membres du public peuvent proposer un sujet afin qu’il soit étudié par la Commission des lieux et monuments historiques du Canada.
Obtenir plus d'informations sur la façon de participer à ce processus
Transcription
Voix : Vous écoutez un balado signé Parcs Canada. This podcast is also available in English.
Christine Boucher :En novembre 2018, l’archipel Haida Gwaii, terre natale de la Nation haïda, est frappé par une violente tempête avec des vents de la force d’un ouragan en provenance de l’océan Pacifique.
James McGuire : Un des êtres surnaturels du Sud-Est a envoyé un de ses agents; la cime de nombreux arbres a été cassée et plein d’arbres ont été déracinés. C’était vraiment tragique, un des sites les plus sacrés que je connaisse à Haida Gwaii a subi des dommages.
CB :Les dommages survenus au village sur l’île SG̱ang Gwaay étaient ahurissants – d’énormes arbres étaient tombés sur le sol couvert de mousse, comme si quelqu’un avait échappé une poignée de cure-dents, leurs racines étaient exposées aux éléments pour la première fois depuis bien plus de cent ans. C’était un vrai désastre…
JM :Mais, vous savez, face à une tragédie, on peut parfois trouver une façon de tirer le meilleur parti de la situation.
CB :Je m’appelle Christine Boucher et vous écoutez ReTrouver – Les paysages vivants de SG̱ang Gwaay.
Parcs Canada est connu dans le monde entier comme un chef de file de la conservation de la nature, mais nous faisons bien plus que cela. Avec nos partenaires, nous commémorons les personnages, les lieux et les événements qui ont façonné le pays que nous appelons maintenant le Canada. Rejoignez-nous pour rencontrer des experts de tout le pays et explorer les lieux, les récits et les artéfacts qui donnent vie à l’histoire.
Comme nous aborderons les injustices qu’ont subies les peuples autochtones, le balado s’adresse à un public averti. À nos auditeurs autochtones, n’hésitez pas à communiquer avec les conseillers de la Ligne d’écoute d’espoir pour le mieux-être au 1-855-242-3310 ou à espoirpourlemieuxetre.ca.
Aujourd’hui, nous nous rendons dans la réserve de parc national, réserve d’aire marine nationale de conservation et site du patrimoine haïda Gwaii Haanas, qui se trouve au large de la côte nord de la Colombie-Britannique, pour discuter d’un nouveau projet de collaboration en archéologie sur l’île SG̱ang Gwaay.
L’épisode d’aujourd’hui a été réalisé en collaboration avec Camille Collinson, conseillère de la gestion des ressources culturelles à Gwaii Haanas et membre de la Nation haïda. Camille nous a aidés à comprendre les riches visions du monde haïda et à les intégrer au balado.
Mais tout d’abord, parlons de la langue haïda, et du nom des endroits que vous entendrez pendant l’épisode. Le haïda est considéré comme une langue en danger; très peu de gens le parlent couramment de nos jours, mais c’est la langue qu’on parlait dans l’archipel Haida Gwaii - qui se traduit par « îles du peuple haïda ». Gwaii Haanas, l’aire protégée, veut dire « îles de beauté », et SGaang Gwaay signifie « île qui gémit ». Vous avez peut-être remarqué un dénominateur commun… Le mot Gwaii, qui signifie « île », est un mot très important dans ce coin du monde!
Haida Gwaii est un archipel, soit une chaîne de 150 îles, situé à quelque 700 km au nord de Vancouver et séparé du continent par le détroit Hecate, qui est peu profond. Gwaii Haanas protège les deux tiers de l’extrémité sud de l’archipel, du fond marin au sommet des montagnes.
Ces îles rocheuses reçoivent beaucoup de précipitations, et le sol des forêts pluviales tempérées est couvert d’un tapis de mousse verte et de fougères au-dessus desquels s’élèvent d’énormes arbres comme l’épinette de Sitka, le thuya géant et la pruche.
Aucune description que nous pourrions faire n’arrivera à rendre justice à la magnificence de l’endroit. Mais nous connaissons quelqu’un dont les mots vous charmeront.
JM :Imaginez-vous dans le milieu de l’océan Pacifique, là, maintenant. Des vagues déferlent partout autour de vous, vous vous croyez perdu, et vous croyez que vous êtes allé aux confins de la terre. Soudainement, à l’horizon, un petit rocher émerge de l’océan, laissé là par les êtres surnaturels.
À mesure que vous vous rapprochez de ce rocher dans l’océan, vous réalisez qu’il s’agit en fait d’une série de rochers, dans l’océan. Et sur cette série de rochers dans l’océan se trouve une magnifique forêt luxuriante, un peu… un peu comme l’image que l’on a des îles Galapagos, une merveille naturelle et une diversité d’écosystèmes. Et c’est avec tout ça que, depuis des temps éternels, le peuple haïda coexiste. Ça fait qu’on fait autant partie de cette forêt et de cet océan et du ciel que… que les arbres, les aigles et les corbeaux. Et depuis la nuit des temps, nous nous déplaçons dans l’écosystème de cet endroit, nous travaillons à ses côtés, en harmonie avec les lieux, ce même écosystème qui nous nourrit et que nous nourrissons à notre tour.
Mon nom est SGaan Kwahagang. Je suis du clan des Corbeaux de Skedans. Mon nom anglais est James Maguire.
CB :James s’occupe de la collection d’artéfacts au Musée Haida Gwaii.
Appelée île Anthony pendant une courte période, SG̱ang Gwaay est située du côté sud-ouest de Haida Gwaii. On y trouve le village de SG̱ang Gwaay Llnagaay, qui est aussi un site du patrimoine mondial de l’ UNESCO. Llnagaay signifie « village ». Personne n’habite dans ce village depuis les années 1880, il n’en reste aujourd’hui que des mâts mortuaires et des vestiges de maisons longues en bois.
Les mâts mortuaires sont en fait un tronc de thuya géant sur lequel sont sculptées des images d’animaux et d’êtres surnaturels, et ils servent à rendre hommage à une personne de haut rang, comme un chef ou une matriarche, à la suite de son décès. Les restes du défunt sont placés dans une boîte funéraire, qui est elle-même placée dans une cavité, au sommet du mât, laquel mesure environ 15 mètres de haut.
Vous connaissez sûrement les mâts totémiques, mais les Haïda préfèrent parler du type précis de mât sculpté, comme les mâts mortuaires, les mâts de maison et les mâts commémoratifs.
SG̱ang Gwaay est un lieu très important pour les Haïda.
Paul Rosang :Je m’appelle Paul Rosang et je viens de Skidegate. Mon nom haïda est Usagi, ce qui, en français, veut dire Homme-Loup. Et mon rôle est, en gros, de renseigner les visiteurs sur les lieux.
CB :Paul est un des gardiens de SG̱ang Gwaay, et il a été le premier à revenir sur les lieux après la tempête de 2018. La scène qui l’attendait en était une de grande destruction. L’endroit était méconnaissable : des centaines d’arbres, dont plusieurs étaient des géants côtiers, étaient couchés pêle-mêle les uns par-dessus les autres, complètement déracinés. Certaines des racines sorties du sol étaient aussi hautes qu’un immeuble de trois étages.
Paul :C’était comme atterrir sur la lune. Quand j’ai vu la quantité d’arbres qui étaient tombés d’un seul coup, j’ai eu l’impression d’être dans un endroit complètement différent, ce n’était plus la même place.
CB :Un abri pour les visiteurs avait été complètement écrasé, et un trottoir en bois se balançait dans les arbres.
PR :On aurait dit les anciennes montagnes russes en bois à Vancouver. C’était comme… wow.
CB :Mais ce qu’un visiteur peut considérer comme une scène de dévastation, ou ce que James interprète comme la visite d’un être surnaturel, un archéologue le voit comme une occasion en or.
SG ang Gwaay est l’un de plusieurs lieux culturels haïda ouverts au public. Depuis le début des années 1990, les mâts ont attiré des milliers de visiteurs et, par respect pour l’importance du village, on y a fait peu de fouilles archéologiques.
Jusqu’à maintenant.
Camille Collinson :Ça nous donne vraiment l’occasion, d’une certaine façon, d’explorer SG̱ang Gwaay d’une autre manière que dans le passé.
CB :Nous discutons avec Camille Collinson, conseillère culturelle pour Parcs Canada à Gwaii Haanas.
CC :D’un point de vue archéologique, SG̱ang Gwaay n’a fait l’objet d’aucune fouille, sauf quand les mâts ont été redressés.
CB :Depuis l’évacuation du village, les racines des arbres poussent au travers des planches des planchers en décomposition des maisons longues haïda, qui sont inhabitées depuis près d’un siècle et demi. Quand les arbres sont tombés, les systèmes racinaires ont été soulevés haut dans les airs, les planches du bois ont été exposées, ce qui a ouvert une petite fenêtre de l’histoire de cet endroit fascinant.
Accueillons maintenant Jenny Cohen, archéologue en chef de Parcs Canada qui travaille à SG̱ang Gwaay.
Jenny Cohen :En tout et partout, plus de 100 arbres sont tombés dans le village et à proximité. On a lancé un programme d’archéologie d’urgence pour récupérer les artéfacts fragiles.
CB :De là est né le programme archéologique appelé Les paysages vivants de SG̱ang Gwaay, qui est une collaboration pluriannuelle entre la Nation haïda, le Musée Haida Gwaii et le gouvernement du Canada.
JC :Donc, la nature a fait des dégâts; et ces dégâts donnent l’occasion de fouiller et de voir ce qu’il y a dans les sédiments.
CN :SG̱ang Gwaay est l’un d’une centaine de villages qui bordent les rives de Haida Gwaii, où vit le peuple haïda depuis très très longtemps. Les archéologues ont trouvé des traces d’établissement humain datant d’il y a plus de 13 000 ans, mais la présence des Haïda dans l’archipel remonte probablement à plus loin que ça.
Nous avons parlé avec la directrice générale du Musée Haida Gwaii pour en savoir plus sur les origines du peuple haïda.
Nika Collinson :Bonjour! Je m’appelle Jisgang. Mon nom anglais est Nika Collison. Je suis une Haïda et je viens du clan [haïda].
Les Haïda d’aujourd’hui ne sont pas la première mouture des êtres humains que [mot haïda] nous ont appris; la première fois que les humains sont venus, ils sont sortis de l’air. Mais ils ne sont pas vraiment rendus. Cependant, les êtres surnaturels de la vie étaient là. La deuxième fois, ils sont sortis de la terre, et, encore une fois, il y a eu des problèmes. Les [mot haïda] étaient encore là, mais ces humains ne sont pas ceux d’aujourd’hui. Et la troisième fois que les humains sont venus, c’était par l’océan. Ils sont le peuple d’aujourd’hui. Nous venons des êtres surnaturels qui sont sortis de l’océan qui, au fil de bien des générations, sont devenus de plus en plus humains, jusqu’à ce que nous sommes aujourd’hui.
CB :Pour comprendre l’histoire humaine de Haida Gwaii, il est préférable de commencer par l’interaction dynamique de la terre et de la mer, tant sur l’archipel que sur la partie continentale de l’Amérique du Nord.
Voici de nouveau Jenny, notre archéologue.
JC :Il y a environ 14 000 ans, le niveau de la mer à Haida Gwaii était environ cent cinquante mètres plus bas qu’aujourd’hui.
Pendant la dernière période glaciaire, il y avait une grande accumulation de glace sur le continent, ce qui a, si on peut dire, enfoncé le relief.
Et si vous pensez au noyau en fusion sous la croûte terrestre, c’est un peu comme un lit d’eau. Si vous mettez de la pression à un endroit, le matelas se soulève ailleurs. C’est un peu ça qui est arrivé à Haida Gwaii. Donc, le niveau de la mer relatif était beaucoup plus bas ici alors qu’il était beaucoup plus haut sur le continent, qui se faisait enfoncer.
Quand la glace des glaciers a fondu sur le continent, le relief du continent a remonté par rapport au niveau de la mer, et Haida Gwaii a commencé à baisser parce que la pression diminuait à cet endroit. Il ne faut pas oublier d’autres facteurs, comme la quantité d’eau dans l’océan. Toute cette glace était prisonnière des glaciers.
CB :À la fin de la période glaciaire, il y a environ 10 000 ans, le niveau de la mer a commencé à monter au fur et à mesure que les glaciers fondaient.
JC :La mer a donc envahi l’archipel et le niveau de l’eau est monté à 15 mètres de plus que présentement. Le niveau de l’eau est resté comme ça pendant environ 4 000 ans. Et depuis les six derniers milliers d’années, il continue de baisser.
CB :Tout ça peut être un peu difficile à comprendre, mais ce qu’il faut retenir, c’est que pendant des millénaires le niveau de la mer autour des îles a été à la fois plus haut et beaucoup plus bas que ce qu’il est de nos jours.
Par contre, une des constantes dans tous ces changements liés à la mer a été la présence du peuple haïda.
Les Haïda comptaient sur la mer et la terre pour subvenir à leurs besoins. L’abondance de saumons, de mollusques, de crustacés et de vie marine a contribué à leur sécurité alimentaire et a favorisé la santé des populations et l’établissement durable de villages.
Ils ont cultivé des relations avec d’autres Premières Nations tout le long de la côte du Pacifique, grâce entre autres aux canots qui leur permettaient de naviguer sur l’océan et qui étaient creusés dans le tronc de thuyas géants.
À SG̱ang Gwaay, les traces de la présence humaine remontent à il y a fort longtemps.
CC :L’occupation humaine à SG̱ang Gwaay date d’il y a 10 700 ans. Et entre cette époque et maintenant, il y a de nombreuses périodes dont on ne sait rien. Ce serait vraiment bien de remplir les.
CB :De ce que l’on sait grâce aux détenteurs du savoir haïda et aux archéologues, SG̱ang Gwaay a souvent servi de camp de chasse et de pêche saisonnier. C’est vers l’an 100 après notre ère que le village a été construit, et il a été habité de façon continue jusqu’à la fin des années 1800.
Ki’iljuus :C’était un site de chasse. Donc les gens campaient ici pour commencer et partaient chasser les otaries, les oiseaux, les phoques et probablement les loutres aussi. Partout autour des îles, les eaux regorgeaient de ressources.
Mon nom en haïda est Ki’iljuuset je fais partie des Stowas Haida Gwaii. C’est le nom de mon clan. C’est un clan de l’Aigle.
CB :Ki’iljuus a travaillé à Gwaii Haanas pendant de nombreuses années, et a joué divers rôles de leadership au sein de la communauté haïda.
K :Pendant trois ans, j’ai été l’élue membre au Conseil de la Nation haïda. C’était très bien, j’ai mis en place différentes initiatives que les chefs nous avaient demandé de faire et j’ai essayé de trouver comment améliorer les situations en étant un des représentants des terres.
CB :SG̱ang Gwaay Llnagaay se trouve du côté est de l’île. C’est l’endroit idéal pour un village : il y a une grande baie protégée par une petite île à 10 mètres au loin. Les maisons longues entouraient la baie principale, ce qui facilitait ainsi la mise à l’eau et la sortie de l’eau des canots. Il y a une autre baie au sud qui servait d’accès secondaire si la météo ou la marée étaient meilleures de ce côté-là.
Paul Rosang et son épouse Aretha Edgars sont les gardiens de SG̱ang Gwaay. Détenteurs du savoir traditionnel, ils vivent de cinq à six mois sur le lieu du village et expliquent l’importance de l’endroit aux visiteurs.
Le programme de gardiens a été mis au point pour veiller sur les lieux culturels importants de Haida Gwaii. Il est fondé sur un rôle historique dans les villages haïda : traditionnellement, des gardiens étaient placés à des endroits stratégiques pour sonner l’alarme si des ennemis approchaient. Si vous regardez tout en haut des mâts haïda, vous verrez souvent trois personnages coiffés d’un haut chapeau en écorce de thuya – c’est le symbole des gardiens.
Paul nous décrit ce que pouvait être la vie au village quand il était habité.
PR :Avec l’équipe d’archéologie ici, sur place, c’est plutôt intéressant parce qu’on voit les sentiers s’user, parce que les gens les utilisent pour faire des allers-retours d’un site à l’autre. Ça nous donne une assez bonne idée de ce que ça avait l’air quand le village était habité. Et puis, quand j’entends toute cette activité dans le village, ça… j’en ai des frissons juste à y penser. Et j’essaye de dire à mes invités « Quand vous y serez, essayez d’imaginer qu’il y a 300 personnes. Il y a des enfants qui courent sur la plage, des gens qui apprêtent les poissons et la nourriture, ou qui sculptent un mât totémique, ou qui s’affairent à leurs tâches quotidiennes. » Et on réussit à imaginer les sons.
CB :Voici ce que notre archéologue Jenny a à dire sur le village SG̱ang Gwaay.
JC :Dans le village, les vestiges de 17 maisons sont encore visibles et mesurables sur le sol, mais grâce aux données ethnographiques, on sait qu’il y avait 20 maisons. Donc, il y a deux rangées de maisons dans le village. Une rangée est près de l’océan et l’autre est sur une terrasse surélevée située derrière et donnant vue sur la baie. Il y a aussi un réservoir d’eau, un cours d’eau qui passe dans le village et sert de source d’eau douce, puis, au sud du village, il y a un grand secteur plat. C’est assez évident. Il aurait servi pour la culture des pommes de terre et du tabac. Et on y trouve aussi des vieux pommiers canadiens et une végétation variée, dont on retrouve encore des traces aujourd’hui.
CB :C’est en 1774 que le premier navire européen, dont le capitaine était l’Espagnol Juan Perez, arrive dans la région de Haida Gwaii.
Cette rencontre débouche sur une série de relations commerciales de nation à nation, d’abord avec l’Espagne, puis avec la Grande-Bretagne et la Russie et, finalement, avec les États-Unis. Les Haïda fournissent aux Européens des fourrures et des objets d’art, comme des bijoux et des sculptures, en échange de métaux, de fusils, d’alcool et d’aliments comme le sucre et la farine.
Parmi les principaux articles de traite se trouvait les peaux de loutres de mer. Tant que la demande est élevée en Europe, les Haïda peuvent négocier des prix élevés. Ainsi, au cours des quelques décennies qui suivent, les loutres sont chassées jusqu’à leur quasi-extinction, ce qui a un effet domino sur l’environnement marin. On voit alors, entre autres, une surabondance d’oursins, vu qu’ils ne sont plus mangés par les loutres. Et tous ces oursins mangent une grande quantité de varechs, une algue géante qui forme un écosystème qu’on appelle une forêt de varech. À certains endroits, le varech disparaît complètement, ce qui crée une espèce de désert à oursins. Aujourd’hui, grâce au petit coup de pouce des biologistes, on assiste au retour des loutres de mer et au rétablissement des forêts de varech à Haida Gwaii.
Au milieu des années 1800, d’autres ressources retiennent l’attention, comme les minéraux, les mollusques et crustacés, les baleines et le bois d’œuvre.
Au fil des rencontres entre les Européens et les Haïda, des maladies comme la typhoïde, la rougeole et la variole se propagent dans l’archipel. Ces maladies, en plus de la chute de la traite des peaux de loutres de mer, entraînent une baisse graduelle de la population de SG̱ang Gwaay.
Puis, en 1862, la vague de variole la plus meurtrière frappe l’archipel.
Revoici Nika qui nous parle de cette période sombre.
NC :Et donc avant 1862, selon ce que m’ont raconté nos spécialistes de l’histoire orale, il y avait de 30 à 50 000 Haïda. Et puis, en 1862, les colons ont, en toute connaissance de cause, propagé la variole sur la côte. Ce fait est consigné par écrit par les colons eux-mêmes, tout comme le fait qu’ils n’ont pas distribué de vaccins particulièrement aux Haïda, à notre peuple.
Quand c’est rendu que la maladie est si répandue dans un village qu’il y a une fumée bleue tellement les gens meurent… On peut le voir dans l’air. Ce qu’on vous dit dans le fond, c’est que vous n’êtes pas un humain.
Les survivants de SG̱ang Gwaay. Ils sont une trentaine, c’est moins qu’une maisonnée, qui ont été laissés ici. Puis, ils ont remonté la côte à la fin des années 1800, parce que tous les survivants des villages principaux se regroupaient à Skidegate ou à Masset.
K : Quand les gens meurent de cette façon, je le compare souvent à un incendie dans une bibliothèque. Pensez à votre bibliothèque en bas du sol, et imaginez qu’il y a un gros feu, et que vous aviez 30 000 livres. Incluant des manuscrits, il y a des premières ébauches, il y a des livres et des connaissances, il y a des revues, il y a de petits livres scolaires et il y a des livres d’histoires. C’est ce qui arrive quand on tue des peuples. On détruit leur bibliothèque, et c’est ce qui nous est arrivé. Et quand la fumée se dissipe, il ne reste même pas 600 personnes.
CB :Et c’est ainsi qu’en seulement deux générations, la population haïda est décimée par une série d’épidémies, et les conséquences sur sa culture et son mode de vie sont épouvantables. Les 600 survivants qui ont été déplacés finissent par se regrouper dans deux villages au nord de Haida Gwaii, où vit aujourd’hui la grande majorité du peuple haïda.
Au milieu des années 1880, il n’y a plus personne qui vit dans la moitié sud de l’archipel, même SG̱ang Gwaay s’est désertifié, une situation qui persiste encore aujourd’hui.
Malheureusement, le peuple haïda n’est pas au bout de ses peines; en 1876, le gouvernement fédéral adopte la Loi sur les Indiens , appelée à l’époque l’Acte des Sauvages.
K :Depuis des milliers d’années, le peuple des îles, un peuple de l’océan. Nous avons transmis nos premiers enseignements. Nos lois étaient transmises à l’oral, elles n’étaient écrites nulle part. Et quand une loi existe depuis des milliers d’années, elle fait simplement partie de ton mode de vie, en harmonie avec les terres et les eaux. Les Européens ne pouvaient pas voir nos lois, donc, ils nous ont dit qu’on n’en avait pas. Ils nous ont donc imposé les leurs. Ils avaient la Loi sur les Indiens, et c’est devenu une façon pour eux de nous contrôler et de nous garder à une seule place.
CB :L’Acte des Sauvages est une tentative d’assimilation des peuples autochtones au Canada dans la société coloniale. Il interdit les pratiques culturelles traditionnelles et l’utilisation des langues traditionnelles, et oblige les familles à envoyer leurs enfants dans des pensionnats. De nombreux enfants haïda sont envoyés à l’école St. Michael’s, à Alert Bay, qui se trouve à environ 500 km.
À Haida Gwaii, des réserves pour les Haïda sont créées à proximité des deux principaux villages, c’est-à-dire Skidegate et Masset, et comprennent une minuscule fraction de leur terre natale. Le système de laissez-passer, qui oblige les Autochtones à obtenir une permission écrite pour sortir de la réserve, restreint l’accès à la vaste majorité des territoires traditionnels et des lieux culturels.
Le reste des terres et des eaux de Haida Gwaii est vendu à des intérêts privés ou exproprié par le gouvernement.
La Loi sur les Indiens fait encore partie des textes législatifs fédéraux, mais de nombreuses modifications y ont été apportées au fil des ans pour assouplir les restrictions relatives aux pratiques culturelles autochtones et pour redonner aux Autochtones une liberté de mouvement dans leur territoire traditionnel.
Depuis, on assiste à une résurgence de la culture haïda, au rétablissement des liens avec les traditions et la langue. Le gouvernement fait par ailleurs des pas importants en tenant compte du savoir haïda pour déterminer comment gérer les terres et les eaux, et pour créer des aires protégées.
Dans les années 1970 et 1980, on prévoit exploiter les forêts d’Athlii Gwaii, alors appelée l’île Lyell – même si l’île fait partie d’une aire visée par une proposition de protection. En ayant assez de l’inaction du gouvernement pour arrêter les coupes, un groupe de Haïda prend les choses en main et bloque les chemins forestiers. Le point culminant sera l’arrestation, en 1985, de 72 Haïda, dont des aînés. Finalement, une entente entre le Canada et la Colombie-Britannique ouvre la voie à la protection de Gwaii Haanas en vertu de la Loi sur les parcs nationaux.
K :Le jour est arrivé où le fédéral voulait en faire un parc national. Et nos représentants leur on dit qu’il n’en voulaient pas. Nous savons ce qui arrive aux personnes qui habitent dans les limites d’un parc national, on sait qu’elles ne peuvent plus utiliser la terre. Ils veulent utiliser nos terres. C’est là que les choses ont commencé à changer.
Les gouvernements tiennent compte de ces préoccupations. C’est ainsi qu’est né l’Entente Gwaii Haanas, un engagement à protéger l’aire tout en veillant à ce que les Haïda puissent pratiquer des activités traditionnelles dans les terres et les eaux de Gwaii Haanas. Voici de nouveau Camille.
CC :Quand l’Entente Gwaii Haanas a été créé, en 1993, il a été créé par le gouvernement du Canada et le Conseil de la Nation haïda, chaque partie affirmait que la terre lui appartenait. « Cette terre est à moi », disait l’un, « Non, cette terre est à nous », répondaient les Haïda. Les deux groupes ont fini par accepter qu’ils n’arriveraient pas à s’entendre. Donc, au lieu de s’obstiner sur à qui appartenait la terre, ils ont mis de côté leurs différends pour gérer l’aire en coopération. On essaye toujours de rester fidèle à l’Entente Gwaii Haanas, et on s’assure d’obtenir la participation de la communauté haïda, parce qu’on se trouve sur le territoire haïda. Et c’est important de toujours faire honneur à ça dans notre travail, et de toujours travailler de bonne foi les uns avec les autres.
CB :L’Entente Gwaii Haanas est encore en vigueur de nos jours, et la réserve de parc national englobe SG̱ang Gwaay. Depuis 1981, SG̱ang Gwaay est aussi un lieu historique national et un site du patrimoine mondial de l’ UNESCO.
La première chose qu’on voit en arrivant dans la baie principale de SG̱ang Gwaay, c’est la plage, une plage couverte de cailloux, de coquillages brisés et de bois de grève polis par la mer. Au-delà de la plage, on voit de hautes herbes vertes et de la mousse encore plus verte, et des forêts de pruches et de thuyas à l’horizon. Puis on voit, dressés dans l’herbe, des dizaines de mâts mortuaires usés par le temps et sur lesquels sont sculptés des visages d’animaux qui racontent des histoires des temps anciens. Des coquilles de palourdes blanches placées sur le sol balisent un sentier et invitent les visiteurs à rester à une distance respectueuse des vestiges fragiles de SG̱ang Gwaay Llnagaay.
CC :SG̱ang Gwaay est vraiment un site magnifique qui témoigne de la culture matérielle, de l’architecture et de l’art des Haïda. C’est aussi un site qui raconte des histoires; les mâts qui sont encore debout racontent la grande histoire de ceux qui ont vécu ici, les histoires des clans et les événements environnementaux importants.
CB :Les Haïda considèrent que l’endroit est bien plus que le simple emplacement d’un village, puisqu’on y trouve le corps, et l’esprit, de tellement d’ancêtres. Personne ne semble insensible au caractère solennel de l’endroit. Pour bien des gens, il est impossible de décrire l’expérience qu’ils ont vécue à SG̱ang Gwaay… mais deux de nos experts ont bien voulu essayer.
K :Il y avait quelque chose de complètement ensorcelant.
CB :Ki’iljuus nous raconte sa première fois sur l’île.
K :Je suis arrivée à bord d’un petit hydravion et je suis débarquée, tu lèves les yeux et tu vois ces choses argentées dans les arbres verts, tu sais, assez spectaculaire. Je n’étais jamais allée à un ancien village où des mâts étaient encore debout, j’ai apporté mon plus jeune garçon. Il avait deux ans. Je l’ai emmené avec moi. Et on a passé la journée là. C’était vraiment spécial.
PR :Comme la première fois où j’ai été gardien là-bas, juste marcher dans le village… C’est le sentiment de… je ne peux même pas mettre des mots sur ça. C’est ce qu’on ressent quand on est là. C’est très accueillant. C’est juste une impression d’être chez soi, vraiment.
C’est que je suis ici depuis tellement longtemps. Je dis que c’est chez nous, c’est tout.
CB : Paul, qui est un gardien à SG̱ang Gwaay depuis plus de 15 ans, nous explique la signification de l’endroit en langue haïda.
Paul :Ça veut dire « île qui pleure ». On pourait croire une femme qui pleure.
CB :Si vous êtes chanceux, vous entendrez le vent qui, en passant dans la cavité d’un rocher, crée un son qui ressemble à des pleures.
PR :Il faut donc que la marée soit à la bonne hauteur, que le vent souffle du bon bord. Il faut que tout s’aligne parfaitement, les combinaisons et tous les différents éléments… et c’est à ça que ça ressemble, une femme qui pleure au loin. Je l’ai entendu seulement deux fois.
C’est vraiment quelqu’un qui pleure. C’est à ça que ça me fait penser. Vraiment… ça donne des frissons.
CB :Le rôle de Paul à titre de gardien est aussi d’offrir des visites guidées de SG̱ang Gwaay :
PR :Je vais juste vous donner un petit aperçu du village. Il y avait 20 maisons longues à une époque et probablement environ 300 personnes. Ça fait que si on regarde vers la baie, on peut voir son gros fer à cheval là-bas et tous ses beaux mâts totémiques. Mais chaque mât qui était là était un mât mortuaire. En fait, il y en a cinq sortes différentes. Il y a les magnifiques mâts frontaux des maisons, et il y a les mâts mortuaires qui ont une grande cavité dans le haut où les restes du chef étaient placées, au sommet du mât.
CB :La tempête a considérablement modifié le paysage du village, quoique les équipes de travail ont depuis enlevé la majorité des débris. Ce qui est surprenant, c’est que les mâts et les vestiges des maisons ont subi très peu de dommages.
PR :C’est plus de 245 arbres qui sont tombés pendant cette tempête-là. Des arbres immenses, certains qui on un tronc de quatre ou cinq pieds à la base, des grosses épinettes. Quand un arbre commence à tomber, ça fait un effet boule de neige. Elle a détruit plein de choses, mais que le village n’a pas été touché. Ça donne vraiment l’impression que quelque chose, quelqu’un protège l’endroit.
JC :C’est comme l’un de ces rares moments dans ma vie qui m’ont vraiment coupé le souffle et c’était difficile de respirer.
CB :C’est maintenant au tour de Jenny de nous raconter sa première visite après la tempête.
JC :Tout avait tellement changé, et la destruction était tellement palpable… tous ces arbres couchés sur le sol et leurs branches qui recouvraient tout, et les mâts totémiques qui semblaient avoir été avalés par la végétation. Les racines étaient sorties de terre et il y en avait qui faisaient comme 10 mètres de haut, bien plus grandes que moi. Je me sentais si petite, si fragile, si vulnérable.
CB :Le projet Paysages vivants a été lancé peu de temps après, afin de mieux comprendre l’utilisation et la gestion des ressources par le peuple haïda au cours des derniers millénaires. Les conclusions orienteront l’objectif à long terme qui est de remettre en état le paysage éco-culturel de l’île.
Dans un premier temps, il a fallu excaver les masse racinaires qui avaient soulevé les planches du plancher de deux maisons longues. Une masse racinaire englobe l’ensemble des racines ainsi que toute la terre et tous les débris qui s’y trouvent.
Le gros des travaux archéologiques se fait à proximité de la maison 10.
JC :On l’appelle la maison 10 parce que c’est plus court, mais elle a un nom, et elle s’appelle la maison des gens qui souhaitent être là.
En fait, les maisons avaient toutes un nom dans le village, mais certains ont été oubliés.
CB :La maison 10 était une maison longue haïda typique. Les poutres et les poteaux étaient faits de gros rondins de thuya, et le plancher et le toit en planches de thuya. Sur le devant, il y avait un mât frontal dans lequel était sculpté un aigle, un cormoran, une baleine et trois gardiens qui, du haut de leur poteau, surveillent ce qui se passe. Une porte arrondie construite dans le mât servait d’entrée et de sortie principales. Il y avait une ouverture dans le toit qui permettait à la fumée d’un foyer intérieur de s’échapper. Il y avait des lits superposés et des tablettes un peu partout à l’intérieur, et la nourriture était placée sous la maison pour la conserver au frais.
Le mât frontal de la maison 10 a été enlevé dans les années 1930, à une époque où les étrangers emportaient avec eux des objets ramassés sur les sites culturels autochtones. Une des raisons d’être du programme des gardiens est justement d’empêcher ce type de comportement. Le rapatriement d’artéfacts est un projet permanent du Musée Haida Gwaii.
JC :Juste avant la tempête, la maison n’était pas vraiment bien délimitée. On peut voir où il y a plusieurs poutres du toit et elles ressemblent juste à des rondins couverts de mousse et quelques poteaux penchés. À l’époque, tout était couvert de mousse. Il y a un petit cours d’eau, un ruisseau qui coulait comme juste à côté de la maison. Et c’est ce qui a fait qu’une bonne partie du bois a été bien conservée.
CB :Après la tempête, les choses ont changé de façon assez spectaculaire.
JC :Donc, à la maison 10, deux arbres se sont déracinés, exposant les sédiments du plancher de la maison.
l’an dernier, on a fait des fouilles dans les racines. Normalement, quand on fait des fouilles, on part de la surface et on creuse dans les sédiments. Mais ici, on a commencé par les sédiments profonds qui étaient pris dans les racines et on a commencé nos fouilles à l’envers, comme, vers le haut, vers où était la surface du sol. C’est plutôt inusité comme méthode de fouille.
Debout près de l’arbre, les racines étaient bien plus grandes que moi. Il a fallu qu’on utilise une échelle pour atteindre les sections du haut.
CB :James, du Musée Haida Gwaii, a aidé et conseillé l’équipe de Jenny.
JC : Je suis parti pour un petit séjour de neuf jours, sur le terrain, pour faire le point sur les choses qui ont été identifiées et pour mettre en contexte les objets au fur et à mesure qu’on les sort du sol, aider à la compréhension culturelle de ce qu’on trouve et, aussi, du village dans lequel on est.
On a l’occasion ici de remplir un peu plus les trous dans nos connaissances, entre les histoires orales et la technologie, pour savoir où on pourrait trouver d’autres anciens sites.
CB :Pendant quatre semaines, l’équipe a trouvé un nombre incroyable d’artéfacts à la maison 10. Une trouvaille intéressante est une œuvre d’art haïda – deux morceaux, gros comme un poing, d’une pierre noire de jais appelée argilite.
JC :Et donc, j’en revient aux planches du plancher. J’ai vu une roche coincée entre les deux et je me suis dit, bon, OK, c’est une autre pierre brisée par le feu. Mais, quand j’ai regardé de plus près, j’ai vu une petite rainure, une petite encoche, quelque chose de plutôt étrange. Et en la sortant, j’ai vu que cette rainure était en fait une gravure et qu’elle faisait partie d’un œil qui avait été sculpté dans une petite statuette. On a vu le coin arrière de l’œil et un petit bout de l’épaule de la figurine. Et sur cette épaule, il y avait motif détaillé et complexe.
Mais il manquait le visage de la statuette, et on aurait dit que la pierre s’était fendue. C’était une de ces trouvailles qui vous coupe le souffle. On aurait pu entendre une mouche voler tellement c’était silencieux; tout le monde savait qu’on venait de trouver quelque chose de vraiment cool. Et puis, le lendemain, on a vu une roche plate à côté d’un gros os de mammifère marin. Ça fait qu’on a fait très attention pour l’enlever. Mais quand on a commencé à l’enlever, l’os s’est séparé facilement et la pierre est sortie toute seule. Et quand on l’a ramassé, on a vu un nez et deux yeux et c’était un match parfait avec l’autre morceau.
CB :L’argilite est un type de roche sédimentaire qui est en fait de l’argile solidifiée ou compressée. On la trouve dans une seule montagne du nord de Haida Gwaii – et nulle part ailleurs sur la planète. De nos jours, les Haïda ont les droits exclusifs d’exploitation de la carrière.
Lorsqu’elle est polie, l’argilite a un lustre noir particulièrement magnifique. Au cours du siècle dernier, des sculptures d’artistes haïda célèbres comme Charles Edenshaw, Claude Davidson et Bill Reid ont été exposées dans des musées et des galeries du monde entier.
Compte tenu de leur grand intérêt esthétique, les sculptures en argilite étaient un article de traite important pour les Haïda.
Voici ce que James peut nous dire de la sculpture
JM :Il y a plusieurs sculpteurs sur argilite qui viennent de SG̱ang Gwaay. Chef Ninstints était un des derniers survivants du village et est devenu un sculpteur sur argilite assez célèbre. Mais à l’époque, le village était à l’apogée de sa force, de sa population et de sa prospérité, ce n’était pas quelque chose de très répandu dans toute l’existence du peuple haïda.
La sculpture sur argilite est une descendante directe de la réaction au contrôle exercé par l’empire colonial. La popularité de la sculpture sur argilite vient du fait qu’elle est considérée comme une forme d’art qui peut bien se vendre dans un marché victorien.
CB : Une autre trouvaille intéressante faite à la maison 10 est une collection de graines de petits fruits comestibles et de plantes médicinales.
JC :En dessous du plancher, il y a… dans ce limon noir, des concentrations des graines. Ces graines ne se sont pas retrouvées là naturellement. Il y en a trop et elles sont trop concentrées.
CB :Il est possible que les villageois gardaient une réserve de graines pour cultiver des plantes à des fins alimentaires et médicinales.
James a une autre explication plausible.
JM :Toutes ces différentes sortes de graines, placées en couches une par-dessus l’autre, des petits fruits ou des confitures qui ont été déshydratés, puis emballés dans l’équivalent traditionnel du papier cellophane, probablement du chou puant, puis superposés sous le sol dans une espèce de système de celliers qui était directement sous les planches du plancher de la maison longue.
CB :Le chou puant est une plante de milieu humide qui a de grandes feuilles cireuses. Son nom évocateur vient de l’odeur que dégagent ses fleurs jaune vif et qui attire les pollinisateurs qui ont un penchant pour la viande en décomposition.
JM :Je me disais, c’est juste des tas de petits fruits qui ont été déshydratés et qui auraient été enveloppés dans du chou puant, puis le chou puant, en 150 ou 120 ans, s’est désintégré et juste les graines des différentes sortes de petits fruits sont restées en piles et en couches de différents types.
Vous savez, les empiler en vue de les consommer pendant les mois sombres, quand les fruits ne poussent pas. Quand tu les gardes pour les manger plus tard. Le plus triste, c’est qu’ils n’ont jamais été mangés.
CB :Il y a d’autres artéfacts qui racontent l’époque où 300 personnes vivaient à SG̱ang Gwaay. On a notamment trouvé des perles en verre, des pièces de métal, des boutons, des pipes et des bouteilles. Certains articles ont été fabriqués sur place ou à proximité, et d’autres l’ont été beaucoup plus loin. Ce sont les traces d’un réseau commercial qui liait Haida Gwaii à l’Asie, à l’Europe et au-delà de ce territoire.
JM :C’est vraiment amusant à imaginer différents moments, différentes époques. J’adore voir un bouton que je pourrais avoir sur ma couverture, sortir d’une planche du plancher d’une maison longue sur lequel mes ancêtres ou les ancêtres de mes amis ont dansé, un bouton qui se serait détaché et nous voilà, aujourd’hui, en train de le ramasser.
CB :Les artéfacts qui viennent d’être récupérés à SG̱ang Gwaay sont entreposés au Musée Haida Gwaii à des fins d’analyses et de conservation. Au cours des quelques prochaines années, l’équipe du projet Les paysages vivants préservera ces objets et continuera à travailler sur le terrain.
JC :On examine la possibilité d’élargir les fouilles à la maison 10. On pourrait alors avoir une meilleure idée des activités de la maisonnée. On fouille aussi le site de deux autres maisons dans le village qui ont été touchées par la tempête.
CB :L’équipe espère par ailleurs en apprendre davantage sur les débuts de l’histoire humaine de l’île.
JC :On veut sortir du village immédiat et aller voir les sites côtiers surélevés, quand le niveau de la mer était plus haut, ça pourrait correspondre à où était le littoral et peut-être que des gens s’étaient installés à ces endroits-là. On a déjà ciblé un de ces sites et on l’a daté et d’environ 5000 ans. Une partie du plan est de retourner à ce site et de la comparer avec la façon dont les gens vivaient à une époque plus récente.
JM : Quand tu examines les planchers et que tu vois une perle de verre ou un bouton, tu sais qu’ils étaient fort probablement sur une couverture durant un potlatch. C’est le genre de chose qu’on fait aujourd’hui et quand, quand on est témoin de la continuité de la culture, quand on peut combler les écarts entre nous, on se sent moins étranger. Le colonialisme nous a fait sentir comme des étrangers sur nos propres terres parce que, de bien des façons, tout ce qu’on faisait sur notre territoire était devenu illégal. Tout a été fait pour qu’on se sente comme ça. Ça fait qu’on est rendu là, à cette époque de réappropriation et de rétablissement des liens et de rapatriement dans nos propres esprits.
CB :La possibilité pour tout le monde d’apprendre les uns des autres constitue un aspect intéressant de ce projet de collaboration.
JC : J’apprends beaucoup des gardiens et des Haïda du coin, sur les techniques de sculpture, sur la tradition orale, le savoir des personnes qui ont vécu ici avant, leurs histoires et comment les connaissances sont transmises. Découvrir d’autres utilisations des objets historiques qui pourraient être des objets de traite et utilisés autrement, pas de la façon qu’ils auraient dû l’être par les Européens qui échangeaient ces articles.
JM :J’ai hâte d’aller de l’avant cette année, maintenant que j’ai rencontré l’équipe, que j’ai rencontré les gens avec qui on va travailler. J’ai hâte de les inviter dans nos installations et de travailler avec eux pour analyser ce qu’on a trouvé, et établir une chronologie plus précise du point de vue scientifique pour qu’elle corresponde à notre chronologie très détaillée de notre histoire orale.
CB :Le côté collaboratif de ce projet correspond à la philosophie de gestion coopérative de Gwaii Haanas en général. Quand elle a été négociée, l’Entente Gwaii Haanas était la première en son genre. Elle a tellement bien fonctionné qu’elle sert maintenant de modèle pour les nouveaux lieux gérés en coopération au Canada.
CC :Vous savez, souvent ce n’est pas facile de travailler en collaboration, mais je crois que c’est la façon la plus constructive de travailler. Je pense qu’on accomplit les plus belles choses quand on collabore. Mais je pense que c’est l’aspect le plus important de notre travail – nous assurer de toujours collaborer avec la communauté haïda. C’est toujours tellement important de réunir tout le monde parce qu’on est tous ici pour la même raison et c’est prendre soin de Gwaii Haanas.
CB :Un des défis dans tout ça, c’est le changement climatique, et la hausse du niveau de la mer qui pourrait survenir. Mais les Haïda sont résilients – ils s’adaptent aux énormes changements de la mer à Haida Gwaii depuis au moins 13 700 ans.
Une chose est certaine, c’est que les vestiges des maisons longues et les mâts totémiques de SGaang Gwaay Llnagaay ne résisteront pas à l’épreuve du temps, et on en parle dans le plan directeur. Et comme le veut la tradition haïda, on les laissera retourner à la terre.
K :Ce que je pense, c’est que vu que tout vient de la terre, tout doit retourner à la terre. C’est fait partie du respect et de notre responsabilité.
JC :Ce que je retiens, c’est qu’il faut laisser les choses retourner à la nature. Mais, vous savez, permettre des interventions non invasives pour ralentir ce processus, c’est correct… beaucoup de ces structures sont faites en bois, le gros des matériaux se décomposera et ce n’est pas censé durer indéfiniment.
JM :Il faut insuffler de la vie à ces villages tandis que les témoins et les leçons du passé retournent à leurs lieux de repos naturels. C’est notre responsabilité, selon moi, de donner une nouvelle vie à ces villages et d’ériger d’autres mâts totémiques, de ramener de la vie, de les célébrer et de lancer de nouvelles perles sur le sol pour que les archéologues, dans 500 ans, les trouvent et voient la continuité de notre culture d’il y a 15 000 ans jusqu’à aujourd’hui. On sort d’une période vraiment sombre de notre histoire, on a maintenant l’occasion d’inonder de lumière ces endroits qui sont si sacrés pour nous.
K :C’est un véritable petit paradis pour moi, je vois la beauté malgré les blessures. Je connais beaucoup de ses histoires et il me rappelle tous ces gens passer avant moi et à quel point je suis chanceuse de faire partie de la terre, de l’océan et du peuple.
CB :Une visite à la réserve de parc national, réserve d’aire marine nationale de conservation et site du patrimoine haïda Gwaii Haanas est toute une aventure, comme tout voyage d’une vie se doit de l’être! Avant tout chose, pour aller à Haida Gwaii, vous devez prendre le traversier, ou l’avion, ou même utiliser votre propre bateau. Il y a plusieurs voyagistes autorisés qui peuvent organiser votre transport.
Vous devez avoir un permis d’accès et suivre une séance d’orientation pour pouvoir explorer Gwaii Haanas et SG̱ang Gwaay. Vous pouvez visiter les lieux de façon autonome ou en compagnie d’un guide. Les options de voyage vont d’une seule journée à une semaine ou plus et peuvent comprendre de la randonnée, du kayak et la visite de sites culturels.
Le Conseil de la Nation haïda demande à tous les visiteurs de signer l’engagement de Haida Gwaii, que vous trouverez en anglais à haidagwaiipledge.ca.
Le balado ReTrouver est une production de Parcs Canada.
[mot haida] Camille Collinson était notre productrice-conseil. Un grand merci à Jisgang Nika Collison,SGaan Kwahagang James McGuire, K’iiljuus ,[mot haida] Paul Rosang,Jenny Cohen,Daryl Fedje,Gid yahk’ii Sean Young,Stephanie Fung, au Musée Saahlinda Naay Haida Gwaii et au Conseil de gestion de l’archipel de Gwaii Haanas.
Pour connaître les plus récents détails concernant le projet Les paysages vivants, consultez la page Facebook de Gwaii Haanas.
Rendez-vous à la page parcs.canada.ca/retrouver pour consulter les notes du balado et pour visionner un documentaire sur le projet Les paysages vivants.
Ici Christine Boucher. Merci d’avoir été des nôtres!
Bibliographie
Sources de publication
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Boyd, Robert. The Coming of the Spirit of Pestilence : Introduced Infectious Diseases and Population Decline among Northwest Coast Indians, 1774-1874. Vancouver : UBC Press; Seattle : University of Washington Press, 1999.
Clayton, Daniel. Islands of Truth : The Imperial Fashioning of Vancouver Island. Vancouver : UBC Press, 2000.
Collison, Jisgang Nika. Athlii Gwaii - Upholding Haida Law at Lyell Island. Vancouver : Locarno Press, 2018.
Council of the Haida Nation. « Haida Land Use Vision, Haida Gwaii Yah’guudang [respecting Haida Gwaii]. » Haida Gwaii, 2005. https://www.haidanation.ca/wp-content/uploads/2017/03/HLUV.lo_rez.pdf (en anglais seulement)
Duff, Wilson and Michael Kew. « Anthony Island, A Home of the Haidas. » Province of British Columbia, Department of Education, Report of the Provincial Museum 1957, 37-63.
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Kalman, Hal. A History of Canadian Architecture : Volume 1. Toronto : Oxford University Press, 1994.
MacDonald, George F. Haida Art. Seattle : University of Washington Press, 1996.
Swanky, Tom. Canada’s « War » of Extermination on the Pacific. British Columbia : Dragon Heart, 2012.
Swanky, Tom. The Smallpox War in Nuxalk Territory. British Columbia : Dragon Heart, 2016.
Sites web
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Bill Reid Centre, Simon Fraser University. « Monumental Art of SG̱ang Gwaay. » Consulté en janvier 2022. Archivé à : https://web.archive.org/web/20211202192434/https://www.sfu.ca/brc/virtual_village/haida/sgang-gwaay--ninstints-/monumental-art-of-sgang-gwaay.html (en anglais seulement).
Stewart, Lillian. « Anthony Island. » The Canadian Encyclopedia. Historica Canada. Article publié le 17 novembre 2010. Consulté en mars 2023. https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/ile-anthony.
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Articles d’actualité
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Wilson, Lee. « Archaeologist make historic find in Haida Gwaii. » APTN National News , September 24, 2019. https://www.aptnnews.ca/national-news/archaeologist-make-historic-find-in-haida-gwaii/ (en anglais seulement).
Film
Husband, Vicky, productrice. Ninstints : Shadow Keepers of the Past, Haida Gwaii. Victoria, BC : Spreitz-Husband Productions, 1983. https://legacy.uvic.ca/gallery/spreitz/ninstints-skp/ (en anglais seulement)
Documents gouvernementaux
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Dick, Lyle. « The Maritime Fur Trade in Southern Haida Gwaii (Queen Charlotte Islands), ca. 1787-1920 » Parcs Canada, Centre de service de l’Ouest et du Nord, 2005.
Haida Nation et Parcs Canada. Gwaii Haanas Guide du visiteur. 2021. https://pcweb.azureedge.net/-/media/pn-np/bc/gwaiihaanas/WET4/visit/GHVG2021_FRE_Digital.pdf (PDF)
MacDonald, George. « The Haida Village of Ninstints, Queen Charlotte Islands. Report and recommendations to the National Historic Sites and Monuments Board of Canada. » CLMHC, Rapport 1981-SUC(P).
Dawson City : Ruby au coeur d’or
Saviez-vous que Parcs Canada conserve un bâtiment au Yukon qui abritait autrefois un bordel?
Bienvenue chez Ruby’s Place! À travers le vécu de la remarquable Madame Ruby Scott, nous abborderons les hauts et les bas des travailleuses du sexe dans une ville minière du Nord en pleine essor. Au cœur de l’histoire se trouve Ruby’s Place, un élégant bâtiment à fausse façade conservé dans le cadre des lieux historiques nationaux du Klondike… malgré les menaces du changement climatique.
En apprendre davantage :
- Lieux historiques nationaux du Klondike
- Exposition Google Arts et Culture
- Site du patrimoine mondial de l’ UNESCO (Liste indicative)
- Lieu historique national de Tr’ochëk
- The Other Little House : The Brothel as a Colonial Institution on the Canadian Prairies, 1880–93 par L. K. Bertram (en anglais seulement)
Le Programme national de commémoration historique repose sur la participation des Canadiens afin d’identifier les lieux, les événements et les personnages d’importance historique nationale. Tous les membres du public peuvent proposer un sujet afin qu’il soit étudié par la Commission des lieux et monuments historiques du Canada.
Obtenir plus d'informations sur la façon de participer à ce processus
Transcription
Voix : Vous écoutez un balado signé Parcs Canada. This podcast is also available in English.
Christine Boucher : Territoire du Yukon, 1896.
Voix : De l’or!
CB :San Francisco, 1897.
Voix : DES SACS D’OR EN PROVENANCE DU KLONDIKE
CB :C’était la une du San Francisco Chronicle.
Voix : Un demi-million de dollars en poussière d’or sur un seul bateau à vapeur
CB :En 1898, des dizaines de milliers de personnes – dont de nombreuses femmesintrépides – bravent des difficultés inimaginables pour se rendre à Dawson, au cœur des champs aurifères du Klondike.
Seule une poignée de gens feront fortune. Par contre, tous ces gens sont une véritable mine d’or pour les hôtels, restaurants, salles de danse et saloons qui s’élèvent dans le pergélisol… sans oublier plusieurs bordels. Et, dans les années 1970, Parcs Canada fait l’acquisition de l’un d’eux!
Karen Routledge :Bonne question : PourquoiParcs Canada est-il propriétaire d’un bordel?
CB :Je m’appelle Christine Boucher et vous êtes à l’écoute de ReTrouver – Ruby au coeur d’or : Trésor du Klondike.
Parcs Canada est connu dans le monde entier comme un chef de file de la conservation de la nature, mais nous faisons bien plus que cela. Avec nos partenaires, nous commémorons les personnages, les lieux et les événements qui ont façonné le pays que nous appelons maintenant le Canada. Rejoignez-nous pour rencontrer des experts de tout le pays et explorer les lieux, les récits et les artéfacts qui donnent vie à l’histoire.
Aujourd’hui, nous visitons le lieu historique national du Complexe-Historique-de-Dawson, situé à Dawson, au Yukon, pour découvrir l’histoire de l’un de ses lieux les plus scandaleux : Ruby’s Place, qui était, au milieu du XXe siècle, une maison de prostitution sous la gouverne d’une femme extraordinaire, Madame Ruby Scott.
Petit avertissement : Dans cet épisode, nous parleronsde prostitution, sans toutefois entrer dans les détails. Le balado est donc destiné à un public averti.
Dawson, appelée le « Paris du Nord », est à une époque la plus grande ville à l’ouest de Winnipeg. Certains y font fortune, alors que d’autres y perdent tout. La ville est située au Yukon, à quelque 100 kilomètres de la frontière de l’Alaska, au confluent du fleuve Yukon et de la rivière Klondike.
Bien avant l’arrivée des premiers colons au XIXe siècle, la région que l’on appelle aujourd’hui Dawson est habitée par les peuples autochtones Tr’ondëk Hwëch’in.
Depuis des millénaires, ils y pêchent le saumon et chassent le caribou tout en entretenant une relation réciproque avec la terre et ses occupants.
La ville est bordée de montagnes et de sapins. Au nord, une colline garde les traces d’un ancien glissement de terrain. Le site est appelé Ëdhä dädhëchą, ou Moosehide Slide en anglais. Cela fait des siècles que ce site sert de point de repère aux voyageurs qui arrivent par la rivière, et il figure dans de nombreuses histoires orales des Tr’ondëk Hwëch’in.
Dawson n’est qu’à 250 kilomètres au sud du cercle arctique. La ville est connue pour son soleil de minuit en été, tandis que l’hiver, seules les aurores boréales percent l’obscurité de la nuit polaire.
Aujourd’hui, la majorité des rues sont en gravier, à l’exception de la rue Front, qui a été asphaltée en 2009. Les trottoirs sont des promenades en bois surélevées, et les commerces du centre-ville cadraient tout à fait dans un western.
Ruby’s Place, l’ancien bordel, se trouve sur la Second Avenue, tout juste au sud de la Bank of British North America et de l’hôtel Downtown de Dawson. Le bâtiment en bois de deux étages est blanc avec des ornements vert foncé et compte deux grandes fenêtres en saillie qui donnent sur les chambres de l’étage supérieur. On peut facilement imaginer les travailleuses du sexe installées à la fenêtre, regardant la rue sous leurs pieds et attendant le prochain client avec quelques pièces à dépenser.
Mais, avant que soient érigés la ville et ses bâtiments, ces terres marécageuses ont été le théâtre d’une épidémie : la fièvre de l’or.
KR :Dans les années 1800, en Amérique du Nord, chercher de l’or est une activité importante. Les gens ratissent les quatre coins du continent en quête d’or.
CB :Voici Karen Routledge, historienne à Parcs Canada.
KR :L’or est perçu comme une richesse très stable et une qui, si l’on parle d’or placérien, c’est-à-dire l’or que l’on trouve sous forme de pépites dans les ruisseaux, en théorie, une que n’importe qui pouvait trouver et extraire. C’est pour ça que, dès les années 1870, des mineurs arrivent au Yukon à la recherche d’or.
CB :En 1896, la découverte d’un important gisement d’or dans le ruisseau Rabbit, près de Dawson, là où se trouve désormais le lieu historique national de la Concession-de-la-Découverte, donne le coup d’envoi à la ruée vers l’or du Klondike.
L’été suivant, le San Francisco Examiner publie la nouvelle, évoquant des navires remplis de pépites d’or trouvées au Yukon. La frénésie est instantanée. À la fin de l’année 1897, des dizaines de milliers de personnes sont déjà débarquées au port de Skagway, en Alaska, déterminées à franchir le périlleux chemin qui les mènera à Dawson.
Pour la plupart des nouveaux venus, le premier d’une longue série d’obstacles est la piste Chilkoot, une importante voie commerciale pour les Tlingit. Ce chemin de 53 kilomètres, aujourd’hui un lieu historique national et une destination de choix pour les grandes randonnées pédestres, serpente de Skagway jusqu’au lac Bennett, qui chevauche la limite de la Colombie-Britannique et du Yukon, en passant par le col Chilkoot. Ainsi, les prospecteurs d’or transportent à pied du lourd matériel et beaucoup de provisions en plus de traverser des rivières profondes et d’affronter des blizzards, des avalanches et des températures polaires.
Arrivés au lac Bennett, ils construisent des radeaux et des bateaux pour descendre le fleuve Yukon jusqu’à Dawson, un périple de 800 kilomètres.
Pour de nombreux prospecteurs, les épreuves qu’ils doivent endurer ont raison d’eux. Des quelque 100 000 prospecteurs qui se sont lancés dans l’aventure, moins de la moitié parviennent jusqu’à Dawson.
KR :Si Dawson est où elle est aujourd’hui, ce n’est pas parce que c’était l’emplacement idéal pour y fonder une ville. La région est plutôt marécageuse et est inondée de nombreuses fois. C’est plutôt parce que c’est le meilleur endroit où construire un embarcadère pour bateaux à vapeur le plus près possible des champs aurifères. Et toute la marchandise transitait par bateau à vapeur.
CB :Au plus fort de la ruée vers l’or, Dawson compte 30 000 habitants.
KR :Lorsqu’on regarde des photos de l’époque, on voit que le versant de la colline est envahi de tentes. Chaque parcelle de terre est occupée.
CB :Aujourd’hui, la population n’y est plus que de 2 300 habitants permanents.
Les prospecteurs, en majorité des hommes, viennent de nombreux milieux différents. Mais il y a bien quelques femmes très déterminées qui bravent la piste Chilkoot.
Nancy McCarthy :Il y a eu Martha Black, il y a eu Emily Tremblay, et il y en a de nombreuses autres qui sont venues à Dawson pour faire fortune.
CB :On accueille Nancy McCarthy, conservatrice à Parcs Canada. Elle s’est intéressée de près à la collection d’artefacts du complexe historique de Dawson.
NM :Il y a les danseuses de french cancan, il y a les prostituées et il y a les femmes qui ouvrent des hôtels ou d’autres commerces légitimes. Ce n’est pas seulement l’or qui les attire, elles veulent faire fortune dans la ville grâce à la ruée vers l’or.
CB :Un moyen fiable – quoique techniquement illégal – de gagner sa vie dans la ville champignon ou « Boomtown » qu’est Dawson à l’époque est en faisant ce que l’on appelle familièrement « le plus vieux métier du monde ».
NM : Beaucoup d’hommes sont devenus des millionnaires du jour au lendemain. Ils cherchent à s’occuper. Donc, ils boivent, fréquentent les bars et les saloons et cherchent la compagnie des femmes.
CB :La prostitution fait partie intégrante de l’histoire des villes champignons d’Amérique du Nord.
Nous avons discuté de l’histoire des maisons closes dans le Nord-Ouest canadien avec L.K. Bertram, de l’Université de Toronto.
L.K. Bertram :Les historiens s’accordent à dire que, de 1873 à 1914, il y a eu tout un système économique basé sur le travail du sexe dans l’Ouest canadien qu’on appelle la tolérance du vice, c’est-à-dire que les policiers créaient des quartiers réservés qu’ils géraient avec diverses entités, dont des maquerelles, des partenaires commerciaux et des propriétaires fonciers.
CB :Une maquerelle est la propriétaire et exploitante d’un bordel.
LKB :Ces secteurs étaient créés dans différentes villes pour que les gens puissent s’y rendre et dépenser leur argent. On croyait que ces secteurs étaient essentiels, et qu’une ville sans quartier réservé était condamnée à l’échec, que les gens ne voudraient pas y rester, que la plupart iraient dans la ville voisine pour dépenser leur argent.
CB :Dans les premières années, les travailleuses du sexe sont les bienvenues à Dawson et travaillent pour la plupart dans le quartier réservé non officiel de la Second Avenue, communement connus comme « Redlight ».
Nombre d’entre elles travaillent dans des saloons, des maisonnettes privées ou dans la rue. Parfois, un commerce comme une blanchisserie ou un magasin de tabac sert de façade à des activités de prostitution.
Revenons à Nancy.
NM :Ces lieux étaient réglementés et les travailleuses étaient examinées par un médecin chaque mois pour freiner la propagation de maladies, notamment les maladies vénériennes. De plus, elles devaient payer des amendes, mais n’y voyaient pas d’inconvénients, car l’argent était versé à une œuvre de charité.
CB :Ces amendes servent en quelque sorte de droits de licence et permettent aux femmes de travailler librement. L’argent sert ensuite à payer les soins des patients dans les hôpitaux de Dawson.
Lorsque la ruée vers l’or s’essouffle en 1899, la population chute et Dawson devient une ville habitée par des mineurs saisonniers et leurs familles. Cette transition change la façon dont les travailleuses du sexe sont perçues.
NM :La population de Dawson se stabilise, des commerces ouvrent leurs portes et les épouses rejoignent leur mari. Dawson devient une communauté. L’attitude change et on les surnommes les « brazen women » Elles travaillent dans ce qu’on appelle le « Paradise Alley » de la Second Avenue, et les commerçants n’aiment pas les voir traîner dans le coin, Ils lancent une campagne pour chasser ces femmes du quartier, et leurs efforts sont fructueux.
CB :Les descentes policières et les amendes astronomiques forcent les travailleuses du sexe à quitter le centre-ville. Un bon nombre d’entre elles s’installent en périphérie de la ville pendant plusieurs années, dans un secteur de l’autre côté de la rivière Klondike connu à l’époque sous le nom de Klondike City, ou sous le nom plus péjoratif de Lousetown , qui signifierait « ville de voyous ».
Or aucun de ces noms ne correspond au nom original. Les Tr’ondëk Hwëch’in appellent cette région Tr’ochëk et l’utilisent comme camp de pêche saisonnier depuis des générations… jusqu’à ce que les nouveaux arrivants les déplacent. Du milieu de l’été à la fin de l’automne, les Tr’ondëk Hwëch’in y pêchent et font sécher le saumon chinook et le saumon kéta, tannent des peaux d’orignaux et de caribous et préparent la nourriture pour l’hiver. Aujourd’hui, le paysage culturel de Tr’ochëk est reconnu comme un lieu historique national.
Lentement, le visage démographique de Dawson se transforme et les petits prospecteurs indépendants font place aux salariés de grandes sociétés minières. Par le fait même, le modèle d’affaires des travailleuses du sexe change lui aussi.
Fini le modèle selon lequel les femmes offrent elles-mêmes leurs services et, dans les années 1930, les maisons closes, ou bordels, c’est-à-dire des lieux où plusieurs femmes travaillent pour une maquerelle, deviennent la norme.
Construit en 1902, après que la majorité des bâtiments de la 2e Avenue ont été ravagés dans un incendie, Ruby’s Place est à l’origine une blanchisserie et une maison de chambres et non un bordel.
De nos jours, Ruby’s Place convient parfaitement à l’esthétique de Dawson et, pour les personnes qui n’en connaissent pas l’histoire, l’endroit se confond avec les autres bâtiments commerciaux et résidentiels qui occupent les rues principales.
Shelley Bruce :Lorsqu’on approche de Ruby’s Place, on remarque que c’est un joli bâtiment à deux étages. La façade est accolée sur le trottoir en bois.
CB :Nous discutons avec Shelley Bruce, conseillère en patrimoine bâti à Parcs Canada. Son travail consiste à comprendre l’histoire des édifices patrimoniaux et d’en garantir la conservation pour les années à venir.
SB :Le bâtiment a une fausse façade, une caractéristique architecturale fort intéressante qu’on retrouve généralement dans les petites localités et plus particulièrement dans le Nord. En fait, le mur de devant s’élève plus haut que le reste du bâtiment.
CB :Une fausse façade est un élément décoratif qui sert à donner l’impression qu’un bâtiment, lorsqu’on le regarde de la rue, est beaucoup plus grand qu’en réalité. C’est une solution beaucoup plus économique et rapide que de bâtir toute une structure d’une grande qualité.
SB :Sur la façade avant il y a deux portes, une à gauche, une à droite. C’est très symétrique comme façade. Au second étage, on remarque des oriels, de grandes fenêtres en saillie sur la façade que la plupart des gens appelleraient aujourd’hui des « baies vitrées ».
CB :En 1935, Ruby Scott achète le bâtiment.
On en sait très peu sur la vie de Ruby avant son arrivée à Dawson. Née dans le Nord de la France dans les années 1880 sous le nom de Mathilde de Lignères, elle a travaillé à divers endroits, notamment à Paris, à Strasbourg, à San Francisco, à Honolulu et à Keno City, une autre localité minière du Yukon. Elle a tenu des maisons closes dans quelques-unes de ces villes.
Peu après avoir acheté le bâtiment, elle ouvre les portes de sa maison close, faisant concurrence à d’autres maquerelles de Dawson, dont Bombay Peggy.
Ruby est une femme généreuse et opulente, et devient un visage familier dans la ville minière grâce à sa personnalité plus grande que nature.
NM :On voit sur les photos que Ruby était, dans sa jeunesse, une femme éblouissante. Avec l’âge, elle ressemble à n’importe quelle autre grand-mère. Il y a des photos d’elle dans sa maison, avec ses napperons en dentelle. Sur une photo, on la voit en train de faire un gâteau avec un enfant. Elle donnait l’image d’une personne très chaleureuse, attentionnée et protectrice.
CB :Nous avons discuté avec deux personnes qui ont grandi à Dawson et qui ont des souvenirs d’enfance de Ruby.
Le grand-père de Marvin Dubois s’est installé à Dawson en 1897, et 50 ans plus tard, ses parents ont acheté l’hôtel Downtown, à quelques pas de Ruby’s Place.
Marvin Dubois :Ruby est entrée dans nos vies très naturellement.
Nous étions très jeunes, nous n’avions pas encore commencé l’école. Ruby habitait tout près. Elle connaissait ma mère et mon père, elle nous connaissait nous et on la connaissait. Elle avait un petit chien appelé Chi Chi.
CB :Marvin vit maintenant en Belgique, mais il vient souvent rendre visite à ses deux sœurs, qui habitent toujours Dawson. Enfants, ils savaient que des femmes travaillaient pour Ruby, mais ils ne connaissaient pas la nature de leur travail. Ce dont Marvin se souvient le plus, c’est de la générosité de Ruby.
MD :C’était l’été, on s’amusait tout le monde ensemble et on a su entre les branches que si on offrait des fleurs à Ruby, elle nous donnerait une tablette de chocolat. À ce moment de la saison, il y avait des fleurs sauvages partout. On a donc fait un gros bouquet, puis on est passé par la ruelle, c’est là qu’on jouait habituellement, et on a frappé à sa porte arrière. Elle a ouvert et on lui a offert les fleurs. Je ne me souviens plus des détails, mais je suis certain qu’elle a dit qu’elles étaient magnifiques, puis elle nous a donné notre récompense. On était aux anges.
CB :Lenore Calnan est propriétaire de Raven’s Nook, un magasin général situé tout près de Ruby’s Place.
Lenore Calnan :Dawson était un endroit génial où grandir. On pouvait aller où bon nous semblait. On était en sécurité. On n’avait peur de rien, juste des animaux sauvages occasionnels.
CB :Lenore a de beaux souvenirs de Ruby.
LC :Ruby était très connue à Dawson. C’était une femme aimée et respectée. Quand j’étais enfant, elle nous invitait souvent à prendre le thé et à manger des biscuits chez elle. J’ai un souvenir clair de la décoration excessive de sa salle de séjour. Il y avait des napperons en dentelle et des petites figurines en porcelaine partout. J’étais terrorisée à l’idée d’accrocher quelque chose et de casser une figurine. Mais Ruby était une femme charmante.
CB :Les adultesla connaissaient pour son extravagance. On la voyait souvent avec des manteaux de fourrure coûteux et des bagues en diamant, mais elle était aussi incroyablement généreuse. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a envoyé des colis aux hommes de Dawson qui étaient dans les Forces armées. Elle était connue pour ses talents culinaires et invitait régulièrement ses voisins à des soirées où elle servait des vins français et de l’oie ou de la dinde rôtie.
Ruby savait aussi comment s’amuser. Elle allait au bar du coin, payait la tournée à tout le monde et clamait :
VOIX HORS CHAMP :Je gagne mon argent grâce aux hommes, et bien, je le dépense avec eux!
CB :L’être qu’elle aimait le plus au monde était son petit pékinois blanc, Chi Chi. Elle le tient dans ses bras sur presque toutes les photos. Ruby l’apportait à l’église, et quand Chi Chi est mort, elle a convaincu le prêtre de la laisser enterrer son chien à côté du cimetière.
Si nous en savons peu sur le passé de Ruby, nous en savons encore moinssur les femmes qui ont travaillé pour elle, car elles sont rarement mentionnées dans les documents historiques.
En tant que maquerelle, Ruby avait la responsabilité de ses employées. Elle en avait de deux à huit en tout temps. Elles arrivaient généralement pour la saison minière au printemps et partaient à l’approche de la longue et sombre saison hivernale. Nous savons qu’ au moins deuxd’entre elles se sont installées à Dawson et ont épousé des hommes du coin. Certaines sont revenues pendant plusieurs années, mais la plupart ne restaient qu’une saison au Ruby’s Place.
Nous avons demandé à L.K. pourquoi il y a si peu d’information sur ces femmes.
LKB :C’est une question très importante dont la réponse reste mystérieuse. Une partie de cette réponse est que ces femmes ne voulaient pas qu’on sache ce qu’elles faisaient. Elles se cachaient. Elles cachaient leur véritable identité. C’était une façon de protéger leur avenir.
L’argent qu’elles faisaient pouvait dépasser l’entendement, mais pouvait aussi être terrible. C’était une société très inégalitaire à l’époque, en particulier pour les femmes qui étaient abandonnées par leur mari et avaient parfois des enfants à nourrir. Aucun autre travail ne leur aurait procuré autant d’argent. Les salaires proposés dans les économies dites légitimes étaient à bien des égards des salaires de misère. De nombreuses femmes en venaient donc à la conclusion que ce type de travail était leur meilleure option. Ce que beaucoup d’entre elles avaient en commun était tout simplement une stratégie financière. Ces histoires sont peu connues, car ces femmes dissimulaient où elles vivaient après leur saison comme filles de joie.
CB :Nous avons toutefois un indice de la façon dont elles dépensaient leur argent : un artefact, une robe des années 1930 qui a été découverte dans les murs de Ruby’s Place pendant des travaux de restauration. Cette robe, probablement utilisée comme matériau d’isolation, aurait été à la mode à l’époque de Ruby. Il est impossible d’en connaître la propriétaire ou l’endroit où elle a été achetée, mais elle relate une histoire intéressante sur la mode dans le Nord.
SB :Cette robe qui a été trouvée dans les murs est une robe d’été légère pour femme. C’est une robe pleine longueur à manches courtes avec un ruban qui s’attachait à la taille. Elle a une série de boutons le long de l’encolure. Elle est d’une jolie couleur violet pâle ou lavande et a un motif de damier.
CB :Sur l’étiquette, il est indiqué que la robe est de la marque Billie Burke Sportswear. L’actrice Billie Burke est surtout connue pour son rôle de Glinda, la gentille sorcière du Nord, dans le film Le Magicien d’Oz et, comme c’est le cas de nombreuses célébrités aujourd’hui, elle avait sa propre ligne de vêtements.
Nous avons quelques informations concernant deux des femmes qui ont travaillé pour Ruby le plus longtemps : Cecile Hebit a reçu une amende de 50 $ en 1962 à l’issue d’une affaire judiciaire consignée dans les registres de la ville. La seconde, connue sous le nom de Liberty, a marqué l’épouse d’un agent de la GRC, qui l’a qualifiée de « jolie » et « gentille ». L’épouse de l’agent avait ceci à dire à propos de Liberty :
VOIX HORS CHAMP : Ces femmes sont un cadeau du ciel. Il y a tellement d’hommes et elles rendent la ville beaucoup plus sécuritaire.
CB :Ruby’s Place n’était pas qu’un bordel. L’endroit servait aussi de salon où se réunissaient les gens du coin pour boire et discuter. Et, comme l’explique L.K., les maisons closes, ou maisons de débauche, comme celle de Ruby, jouaient un autre rôle important.
LKB :Ces maisons servaient presque d’écoles d’éducation sexuelle, ce qui faisait la fierté des tenancières et des travailleuses. C’était une société très réprimée sur le plan sexuel. Ainsi, les travailleuses enseignaient aux gens les bases de la sexualité, ce qu’elles voyaient comme une sorte de travail humanitaire. Certaines travailleuses se voyaient même comme protectrices des autres femmes. Beaucoup de jeunes hommes se rendaient dans les maisons de débauche pour y avoir leur première expérience sexuelle. Les travailleuses pensaient qu’en leur enseignant les bonnes bases et en leur transmettant certaines connaissances sur la sexualité et certains de ses aspects les plus importants, comme la prévention des maladies et la contraception, elles protégeraient non seulement ces jeunes hommes, mais aussi les femmes qu’ils fréquentaient.
CB :Le quotidien des travailleuses du sexe dans les villes champignons était souvent bien loin du mythe créé par Hollywood.
LKB :Il est important de ne pas idéaliser la vie de la majorité des gens de cette époque. La vie était très dure, en particulier pour les travailleuses du sexe, qui avaient une relation précaire avec les autorités. La police pouvait se retourner contre elles à tout moment. Un client pouvait se retourner contre elles à tout moment. Une journée pouvait passer de bonne à mauvaise à horrible. Par exemple, certains des mémoires écrits par des maquerelles et des filles de joie relatent souvent des journées ennuyeuses où les femmes ne faisaient qu’attendre qu’un client se présente.
CB :Nous ne savons pas d’où venaient ces femmes ou comment Ruby s’y prenait pour attirer de nouvelles recrues chaque année. Nous ne savons pas non plus si des femmes autochtones ont travaillé pour elle, mais L.K. croit que c’est peu probable…
LKB :Vous savez, lorsque je parle de mon travail aux gens, lorsque je leur dis que j’étudie l’histoire du travail du sexe au Canada, on veut immédiatement me parler des femmes autochtones. Ce que les gens ne savent pas, c’est qu’il y avait une forte ségrégation dans les économies du travail du sexe dans le Nord-Ouest canadien. Dans la plupart de ces villes, il était strictement interdit aux femmes autochtones de mettre les pieds dans ces établissements.
Je pense que cela s’explique par le fait que les économies de prostitution étaient synonymes d’argent et que l’argent était synonyme de pouvoir à cette époque.
De plus, ça créait cette grande proximité avec les hommes européens, ce qui, aux yeux du gouvernement canadien, était très dangereux. On craignait que les femmes autochtones et les hommes européens puissent créer le genre de liens qu’on établit dans les maisons de débauche, qui étaient comme des clubs sociaux, qu’ils finiraient par connaître des gens. Certains tombaient amoureux parfois, d’autres devenaient des partenaires commerciaux. Si les femmes autochtones tissaient ce genre de liens avec les hommes européens, ils auraient pu devenir des alliés politiques.
CB :Dans les années 1930 et 1940, les maisons de prostitution sont régies avec l’aide d’Allen Duncan, le médecin de Dawson, qui examine régulièrement les travailleuses pour diagnostiquer toute infection transmise sexuellement. S’il diagnostique une maladie, les femmes doivent rester à l’hôpital.
Dans ses mémoires, Medicine, Madams and Mounties : Stories of a Yukon Doctor , le docteur Duncan raconte l’histoire d’un homme qui est venu le consulter. L’homme lui raconte qu’il a été embauché pour remplacer les fenêtres de Ruby’s Place. Tout allait fort bien pendant l’installation des fenêtres du premier étage, mais lorsque le temps est venu de remplacer celles du deuxième, il n’a pu s’empêcher de regarder les femmes travailler et, en guise de paiement, il avait choisi de « passer du temps avec les femmes ». Malheureusement, il a contracté une infection qui l’a obligé à se présenter au bureau du médecin.
Au cours des années 1950, Dawson reconnait le rôle essentiel que jouent les maisons de prostitution dans la communauté, à condition qu’elles aient un permis de maison de chambres. Cette politique de tolérance prend fin lorsque le révérend Taylor de l’église St. Paul arrive à Dawson. Il est horrifié d’apprendre que des bordels exercent leurs activités ouvertement avec l’accord tacite des autorités et écrit au premier ministre Louis St-Laurent pour s’en plaindre, car la prostitution est, techniquement, une infraction fédérale. L’intervention de la GRC qui s’ensuit entraîne l’imposition d’amendes et d’accusations qui nuisent aux revenus de Ruby.
Pendant ce temps, la population de Dawson continue de diminuer, chutant à 881 habitants au début des années 1960. De leur côté, les exploitations minières industrielles commencent à fermer, réduisant ainsi l’afflux de mineurs saisonniers.
Épuisée par tous ces obstacles juridiques et financiers, Ruby décide de fermer sa maison après 27 ans d’activité.
L.K. nous explique ce qui se produisait quand un bordel fermait ses portes.
LKB :Quand une maison de débauche ferme ses portes, les hommes commencent à aller au bar pour trouver quelqu’un, n’importe qui, et l’aspect éducatif disparaît. On voit alors exploser les cas d’infections transmissibles sexuellement, notamment les infections graves, et le nombre de grossesses non désirées.
Le fait que Ruby soit restée en activité si longtemps démontre qu’elle offrait encore un service dans cette ville, un service que les gens jugeaient essentiel.
CB :Ruby’s Place rouvre ses portes en tant que maison de pension, et Ruby y vit jusqu’en 1969. À 84 ans, elle emménage dans la résidence pour personnes âgées de Dawson, où elle continue à faire partie intégrante de la communauté. On la décrit comme « l’hôtesse officieuse » de la résidence. Chaque soir, pour le souper, elle enfile ses plus beaux vêtements.
Elle meurt cinq ans plus tard. Pendant ses années à Dawson, elle s’est liée d’amitié avec le prêtre local, le père Marcel Bobillier, qui se souvient d’elle affectueusement. Voici ce qu’il a écrit dans son journal après avoir célébré le service funéraire de Ruby :
VOIX HORS CHAMP :J’ai mis au repos l’âme de ma chère amie, Ruby Scott, originaire d’Amiens et vivant à Dawson depuis près de 40 ans.
Elle venait d’avoir 89 ans la veille de son décès. C’était une femme au cœur d’or que je visitais presque chaque jour. Je l’avais invitée au restaurant la semaine précédant sa mort. Elle est tombée dans sa chambre et s’est fracturé la hanche. Elle a été transportée à Whitehorse, mais elle est décédée pendant l’opération.
Elle était si bien connue et appréciée pour sa bonté que l’église était presque pleine. Même le père américain et le ministre anglican étaient présents à la messe d’enterrement.
CB :Alors que Ruby met fin à ses activités et que l’industrie minière ralentit au début des années 1960, l’époque de la ruée vers l’or occupe une grande place dans la mythologie canadienne. Parcs Canada décide de jouer un rôle actif pour préserver cette histoire.
KR :Dawson est commémoré en raison de son association avec la ruée vers l’or. La ruée vers l’or du Klondike a été l’une des dernières d’une série de ruées vers l’or qui ont eu lieu aux quatre coins du globe, principalement au XIXe siècle.
Les lieux historiques nationaux du Klondike regroupent plusieurs lieux de Dawson et des environs. Il s’agit entre autres du lieu historique du Complexe-Historique-de-Dawson, qui est essentiellement le centre-ville historique de Dawson, le S.S. Keno , un vapeur à roue, le lieu historique national de la Drague-Numéro-Quatre, situé tout juste à l’extérieur du centre-ville dans les champs aurifères et enfin le lieu historique national de la Concession-de-la-Découverte, là où le gisement d’or a été découvert en 1896.
CB :Dans les années 1960 et 1970, Parcs Canada fait l’acquisition d’un échantillon représentatif de bâtiments pour donner aux visiteurs une idée de ce qu’était Dawson à son apogée.
Shelley, notre conseillère en patrimoine bâti, nous explique pourquoi Ruby’s Place fait partie de l’acquisition.
SB :Ruby’s Place est un exemple tout à fait unique de ce à quoi ressemblait un commerce typique à Dawson entre 1896 et 1910.
Les bâtiments commerciaux de l’époque avaient parfois une fausse façade qui, d’une certaine façon, fait paraître le bâtiment plus grand et imposant que ce qu’il y a réellement. Ruby’s Place est un très bel exemple de cette technique.
Mais si ce bâtiment a été désigné, c’est surtout en raison de sa fonction la plus connue, une maison close, et c’était sa fonction principale de 1935 à 1962. Ruby’s Place est un des rares bâtiments de ce genre qui existent encore aujourd’hui.
CB :Au rez-de-chaussée, on y trouvait une salle de séjour, une cuisine et un espace désigné à l’usage personnel de Ruby. À l’étage, il y avait une salle de bain et trois chambres à coucher – là où vivaient et travaillaient les employées de Ruby.
SB :Je repense aux maisons de mes tantes et de ma grand-mère à l’époque.
CB :Ruby’s Place représente le flair qu’avait Ruby pour l’extravagance.
SB :Le rez-de-chaussée est une explosion de couleurs, de motifs et de textures. Les murs sont d’un rose tirant sur le pêche. Le plancher est recouvert d’un linoléum fleuri et les meubles sont recouverts d’une multitude de motifs floraux roses, bleus et de différents blancs. Même les coussins sont de couleurs contrastantes. Il y a plusieurs lampes accrochées au mur ou posées sur le mobilier.
Et cette explosion de couleur ne s’arrête pas au rez-de-chaussée. Les fauteuils et canapés surrembourrés du deuxième étage se déclinent eux aussi en divers imprimés floraux. Les chambres des employées sont garnies d’un lit à deux places, d’un fauteuil, d’une commode et de quelques lampes.
CB :Les travaux d’entretien sont un défi de tout instant depuis que Parcs Canada a fait l’acquisition de Ruby’s Place.
Comme la majorité des localités du Nord canadien, Dawson est construit sur le pergélisol. Autrement dit, le sol est gelé en permanence, ou du moins il est censé l’être.
SB :Le pergélisol est un sol qui reste en grande partie gelé tout au long de l’année. Alors que le climat change, on commence à voir certains de ses effets dans le réchauffement des températures. Ceci est préoccupant pour le pergélisol, car à mesure que les températures augmentent, le sol ne reste pas gelé de la même manière ni aussi longtemps.
CB :Un bâtiment aux fondations instables risque fort de s’écrouler avant longtemps. Ainsi, Parcs Canada a lancé en 2018 un projet de conservation afin d’atténuer les conséquences du dégel du pergélisol.
On a alors déplacé temporairement Ruby’s Place et les fondations de bois ont été remplacées par des pieux fixés dans la roche-mère à plusieurs mètres dans le sol. Le pergélisol évoluera avec les années, mais la roche-mère, elle, demeurera un ancrage solide.
Pendant les travaux de conservation, les équipes ont trouvé de nombreux objets dans les murs de Ruby’s Place, dont la robe mentionnée plus tôt, ainsi qu’une édition de 1906 du San Francisco Examiner. Peut-être Ruby l’avait-elle ramené de son séjour à San Francisco, ou peut-être s’agissait-il d’une lecture de chevet d’une des femmes. Quoi qu’il en soit, ce journal est en quelque sorte un hommage approprié au sensationnalisme qui a déclenché la ruée vers Dawson.
Voix hors champ :Des sacs d’or en provenance du Klondike
CB :Aujourd’hui, l’extérieur de Ruby’s Place ressemble beaucoup à ce qu’il était pendant ses plus belles années, si ce n’est que le bâtiment a été surélevél, en plus d’avoir un nouvel escalier pour dissimuler les pieux et une large vitrine qui raconte l’illustre histoire de ce lieu.
Ruby’s Place et l’héritage de Ruby Scott continuent de rayonner à Dawson.
KR :Je pense qu’il est vraiment important de préserver Ruby’s Place parce que cet endroit témoigne d’un type de travail qui a toujours été présent à Dawson et qui était dominé par les femmes et géré principalement par celles-ci, et aussi parce qu’il y a si peu de traces des femmes qui ont été travailleuse du sexe. Ruby’s Place nous permet de découvrir un fragment de leur histoire même si elles ont laissé très peu de traces derrière elles.
CB :Parcs Canada assure la conservation de près de vingt-quatre bâtiments à Dawson. Dans une ville champignon du Nord, où beaucoupde gens n’étaient que de passage, ces bâtiments sont une trace tangible de leur présence, de leur labeur, de leurs joies et de leurs difficultés.
SBSans ces travaux de préservation, Dawson aurait aujourd’hui un visage bien différent. Vous n’auriez aucune idée de ce qu’était la vie dans une ville champignon rurale près de la frontière.
CB :Il est important de se rappeler que la région de Dawson a une histoire qui remonte à bien plus loin que la frénésie de la ruée vers l’or.
KR :C’est aussi un lieu important dans ce que nous appelons aujourd’hui l’histoire du colonialisme. Les Tr’ondëk Hwëch’in ont récemment soumis la candidature de Dawson et d’autres sites à proximité pour qu’ils soient inscrits sur la Liste du patrimoine mondial de l’ UNESCO, au motif que Dawson et ces lieux représentent une étape importante de l’histoire de l’humanité : celle de l’expérience autochtone de l’adaptation au colonialisme européen. Cet endroit a donc une signification différente pour divers groupes. Et une des choses que nous tentons de faire à Parcs Canada est de raconter une plus grande variété d’histoires que nous le faisions auparavant.
CB :Dawson City est situé à 525 kilomètres au nord-ouest de Whitehorse. Vous pouvez y aller toute l’année en avion ou, si vous avez envie de voir du pays, vous pouvez vous y rendre en voiture; il vous faudra conduire environ 27 heures à partir d’Edmonton, en Alberta.
Les lieux historiques nationaux du Klondike sont ouverts aux visiteurs toute l’année, mais la plupart des activités et des visites sont offertes uniquement de mai à septembre.
Le balado Re :Trouver est une production de Parcs Canada. Un grand merci à Nancy McCarthy, Karen Routledge, Shelley Bruce, Marvin Dubois, Lenore Calnan, Jeff Thorsteinson, Dylan Meyerhoffer et L.K. Bertram. Pour en apprendre davantage sur le sujet, vous pouvez lire « The Other Little House », un article écrit par L.K. sur le travail du sexe dans les villes champignons du Canada et publié dans le Journal of Social History.
Pour une foule d’informations supplémentaires, dont une exposition sur Google Arts et Culture présentant des photos historiques de Dawson et de Ruby’s Place, consultez les notes du balado ou visitez le site parcs.canada.ca/retrouver. Vous trouverez aussi une visite autoguidée en voiture pour découvrir la région de Dawson sur l’application mobile de Parcs Canada.
Ici Christine Boucher. Merci d’avoir été des nôtres!
Bibliographie
Sources de publication
Bertram, LK. « Pioneer Ladies (of the evening). » Palimpsest, édité par J.J. Kegan McFadden, 85-95. Winnipeg : Platform Gallery, 2013.
Bertram, LK. « The Other Little House : The Brothel as a Colonial Institution on the Canadian Prairies, 1880-93. » The Journal of Social History 56, 1 (Automne 2022) : 58-88.
Bertram, LK. « The Madam Who Shot the Mountie. » University of Toronto Magazine, June 25, 2019. https://magazine.utoronto.ca/research-ideas/culture-society/the-madam-who-shot-the-mountie/ (en anglais seulement)
Cameron, Allen. Medicine, Madams and Mounties : Stories of a Yukon Doctor. Vancouver : Raincoast Books, 1989.
Dobrowolsky, Helene. Hammerstones A History of the Tr’ondëk Hwëch’in. Dawson City : Tr’ondëk Hwëch’in, 2014.
Graeme, Toni. Women who Lived and Loved North of 60. Victoria:Trafford Publishing, 2000.
Porsild, Charlene. Gamblers and Dreamers : Women, Men, and Community in the Klondike. Vancouver : UBC Press, 1998.
Ryley, Bay. « From Regulated to Celebrated Sexuality : Can-Can Girls and Gold Diggers of the Klondike 1898-Present. » Canadian Woman Studies 14, no. 4 (1994) : 58-61.
Ryley, Bay. Gold Diggers of the Klondike : Prostitution in Dawson City, Yukon, 1898-1908. Winnipeg : Watson & Dwyer, 1997.
Tr’ondëk-Klondike World Heritage Site Nomination Advisory Committee. « Tr’ondëk-Klondike : UNESCO World Heritage List Nomination for Inscription. » Dawson City : Tr’ondëk-Klondike World Heritage Site Nomination Advisory Committee, 2021. http://tkwhstatus.ca/wp-content/uploads/2021/03/T-K-Nomination-DossierLow-Res.pdf (en anglais seulement)
Article non publié
McCarthy, Nancy. « The Oldest Profession. » Article non publié, Dawson City Museum, 2005.
Documents gouvernementaux
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Guest, Hal. « A History of Ruby’s Place, Dawson, Y.T. with some Comment on Prostitution at the Klondike 1896-1962. » Parcs Canada, Microfiche 91 (1983).
Lemay + Toker, Williams Engineering, WSP, Pinchin, and TetraTech. « Recommendation Report Dawson Historical Complex National Historic Site : Dawson Daily News, Ruby’s Place, St. Andrews Church, Third Avenue Complex. » Parcs Canada, 2019.
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Priesse, Peter. « Around Town : The Archaeological Investigation of Four Structures in Dawson City, Yukon. » Parcs Canada, Microfiche 392 (1987).
Mattie, Joan. « Nineteen Dawson buildings : (1) Dawson Daily News, (2) Telegraph Annex, (3) K.T.M. Building, (4) Bank of British North America, (5) B.Y.N. Ticket Office, (6) Robert Service Cabin, (7) Customs House, (8) Macaulay House, (9) Black Residence, (10) Commanding Officer’s Residence, (11) St. Andrew’s Manse, (12) St. Andrew’s Church, (13) Ruby’s Place, (14) Third Avenue Hotel Complex, (15) Harrington’s Store, (16) Mme. Tremblay’s Store, (17) N.C. Company Warehouse, (18) Bigg’s Blacksmith Shop, (19) West’s Boiler Shop. »Bureau d’examen des édifices fédéraux du patrimoine, Dossier 88-12.
McCarthy, Nancy. « Scope of Collection Statement : Moveable Resources Associated with Dawson Historical Complex National Historic Site of Canada. » Collections et conservation, Parcs Canada, 2008.
Real Property Services, Heritage Conservation Network, Western Region. « Heritage Recording Report : Ruby’s Place Dawson City Building Complex, Dawson City, Yukon - Project Number R.014745.030. » Winnipeg : Travaux publics et services gouvernementaux Canada, 2011.
Thorsteinson, Jeffrey. « Ruby’s Place Cabins, Dawson City, Yukon. » Rapport complémentaire 88-12. Parcs Canada, 2019.
Sources principale
Journaux du Père Marcel Bobillier. Yukon Archives. Father Marcel Bobilier fonds. 88/43. Journal XV. 30 June 1974.
Louisbourg : Esclavage et liberté à la forteresse de Louisbourg
Que savez-vous au sujet de l’esclavage dans l’histoire de notre pays?
Dans cet épisode, nous reconstituons la vie d’esclaves dans une forteresse française du XVIIIe siècle en Nouvelle-Écosse, à travers l’histoire unique de la première femme d’affaires noire connue au Canada, Marie Marguerite Rose, qui a subit l’esclavage et retrouvé sa liberté à la forteresse de Louisbourg.
Un remerciement particulier à nos producteurs-conseils : Dr Karolyn Smardz-Frost et Dr Afua Cooper du projet A Black People’s History of Canada (en anglais seulement)
En apprendre davantage :
- Lieu historique national de la Forteresse-de-Louisbourg
- Exposition Google Arts et Culture
- Désignation de lieu historique national de la Forteresse-de-Louisbourg
- Personnage historique national de Marie Marguerite Rose (1717-1757)
Le Programme national de commémoration historique repose sur la participation des Canadiens afin d’identifier les lieux, les événements et les personnages d’importance historique nationale. Tous les membres du public peuvent proposer un sujet afin qu’il soit étudié par la Commission des lieux et monuments historiques du Canada.
Obtenir plus d'informations sur la façon de participer à ce processus
Transcription
Voix : Vous écoutez un balado signé Parcs Canada. This podcast is also available in English.
Christine Boucher :Cet épisode traite d’agressions sexuelles et de violence raciste dans le contexte de la traite des esclaves, sans toutefois entrer dans les détails. Le balado est donc destiné à un public averti.
Nous sommes en Afrique de l’Ouest, au début des années 1700. Une jeune femme africaine dont on ne connaît pas le nom est assise près du feu. Le regard fixé sur les flammes, elle est loin de s’imaginer que son destin l’attend de l’autre côté de l’océan dans la brumeuse province de la Nouvelle-Écosse, où elle deviendra propriétaire d’auberge et de taverne… et la première femme d’affaires noire connue de l’histoire du Canada.
Malheureusement, rien ne peut la préparer non plus au prix terrible qu’elle devra payer pour y arriver. Enlevée, puis vendue dans la traite des esclaves de l’Atlantique – l’une des expériences humaines les plus abominables – elle ne retrouvera la liberté qu’après avoir été réduite en esclavage pendant 19 ans dans une forteresse française où elle portera un nom imposé par ses asservisseurs.
Aujourd’hui, nous allons nous pencher sur l’histoire de cette femme connu sous le nom de Marie Marguerite Rose.
Afua Cooper : L’image que le Canada aime projeter est d’un endroit qui a accueilli les esclaves des États-Unis. C’est une réussite qui est célébrée. Cependant, l’esclavage a également fait partie de l’histoire Canada.
CB :Je m’appelle Christine Boucher et vous êtes à l’écoute de ReTrouver – Esclavage et liberté à la forteresse de Louisbourg.
Cet épisode a été produit en collaboration avec l’Université Dalhousie dans le cadre de son projet intitulé Une histoire des Noirs au Canada.
Parcs Canada est connu dans le monde entier comme un chef de file de la conservation de la nature, mais nous faisons bien plus que cela. Avec nos partenaires, nous commémorons les personnages, les lieux et les événements qui ont façonné le pays que nous appelons maintenant le Canada. Rejoignez-nous pour rencontrer des experts de tout le pays et explorer les lieux, les récits et les artéfacts qui donnent vie à l’histoire.
Dans cet épisode, au lieu d’utiliser des termes comme esclave et propriétaire d’esclaves, nous allons opter pour des termes comme personne asservie et asservisseur pour reconnaître l’humanité des personnages historiques. Il sera parfois nécessaire d’utiliser des termes comme « esclavage » et « traite des esclaves » lorsqu’on discutera du traitement d’êtres humains en tant que marchandises à vendre et à acheter.
Nous sommes en 1757, dans la ville forteresse de Louisbourg, capitale de la colonie française de l’Île-Royale.
Comédien de doublage : Le 27 août à 21 h, des agents ont trouvé le corps de Marie Marguerite Rose dans son appartement. Les officiels de la cour ont aussitôt commencé à faire un inventaire des objets qui se trouvaient dans la demeure.
Premier item, The chemise d’homme neuve n’ayant qu’une manche l’autre manche attachée avec une épinglette
CB :Imaginez une liste sur laquelle figure tout ce que vous possédiez le jour de votre décès.
Comédien de doublage :Deux colliers l’un de perle et l’autre de grenad.
Deux paires de bas de soie l’un blanc et l’autre gris
CB :Est-ce qu’on y trouverait le portrait de votre vie?
Comédien de doublage :Deux vieux manteaux de calemande, un rouge l’autre blanc. Une paire de culottes de panne ainsi qu’un vieux coffre.
CB :Les historiens et historiennes adorent les documents d’inventaire homologués comme celui que vous venez d’entendre. Les biens d’une personne peuvent nous en dire long sur sa vie et les choses qui lui importent. À notre connaissance, l’inventaire de Marie Marguerite Rose est le seul en son genre pour une personne affranchie de l’Île-Royale. Il offre quelques indices sur l’histoire remarquable de sa résilience et fait le lien entre le Louisbourg du XVIIIe siècle et l’ensemble de l’empire français, où la morue salée, le sucre, le rhum et, oui, les humains aussi, étaient vendus comme marchandise et transportés entre l’Afrique, les Caraïbes, l’Amérique du Nord et l’Europe.
Dans la colonie française, au moins 400 personnes sont réduites en esclavage, et seulement six personnes sont affranchies, dont Marie Marguerite Rose.
Pour reconstituer son histoire, nous devons commencer par l’emplacement : un port fortifié sur une île dans l’océan Atlantique.
L’île fait partie du territoire traditionnel de la Nation mi’kmaw, qui l’appelle Unama’ki, ce qui signifie, en gros, « Terre du brouillard ». Aujourd’hui, ce territoire est connu sous le nom du Cap-Breton, qui fait partie de la province maritime de la Nouvelle-Écosse.
La forteresse de Louisbourg est établie en 1713 sur une péninsule de la côte est du Cap-Breton et fait partie de la colonie de l’Île-Royale, près de ce qui est maintenant la collectivité de Sydney.
Louisbourg se trouve à un endroit stratégique : un port en eau profonde dans le golfe du Saint-Laurent, la principale voie d’entrée vers la colonie de la Nouvelle-France, c’est-à-dire le Québec d’aujourd’hui. Puisqu’elle est un point d’accès facile à la pêche de la morue franche, elle est bien placée pour devenir la capitale de l’Île-Royale en 1719.
Au XVIIIe siècle, au moment où la France et la Grande-Bretagne luttent pour le contrôle de l’Amérique du Nord, la France investit toute son énergie dans ses défenses. Louisbourg est donc fortifiée avec des murs de pierre élevés, et des troupes y sont cantonnées en permanence pour la défendre en cas d’attaque. Cependant, malgré tous ses efforts, la France finit par perdre Louisbourg. Au cours des 45 années d’existence de la forteresse, la Grande-Bretagne s’en empare à deux reprises et en détruit les fortifications après la deuxième bataille.
AC :Louisbourg est un endroit exceptionnel. Il protège le golfe du Saint-Laurent, la porte d’entrée du Canada.
CB :Voici Afua Cooper, historienne et professeure en études sur les Noirs de l’Université Dalhousie à Halifax.
AC :Pour moi, l’endroit n’est pas juste un emblème et un symbole de la lutte du 18e siècle entre la France et la Grande-Bretagne. Mais c’est aussi de la création de ce monde d’esclavage, du monde de la traite et des migrations qui ont eu lieu partout dans l’Atlantique.
CB :La traite des esclaves représente de grosses affaires en France et dans l’ensemble de son empire, et Louisbourg y joue un rôle central. On y pêche de la morue en abondance, et les meilleurs morceaux sont envoyés aux marchés lucratifs en Europe. Les découpes moins désirables de poissons séchés et salés sont envoyées au sud, dans les colonies françaises des Caraïbes, pour y nourrir les personnes asservies. Ce sont elles qui produisent le café, le sucre, le rhum et la mélasse qui sont expédiés en Europe et en Amérique du Nord. La plupart des personnes asservies à Louisbourg naissent dans ces colonies des Caraïbes et sont transportées et vendues comme les biens qu’elles produisent.
Mais… Ce n’est pas le cas de Marie Marguerite Rose, qui grandit en Guinée, en Afrique de l’Ouest, avant d’être capturée et vendue dans la traite des esclaves à l’âge de 19 ans.
À partir de ce moment, on la force à entreprendre le cruel périple connu sous le nom du « Passage du milieu », qui fait partie de la route de commerce transatlantique entre l’Afrique et les Caraïbes. Les personnes asservies qui se trouvent dans les navires sont traitées de façon abominable. L’entassement, les pénuries de nourriture, la violence, la maladie et la mort y sont chose courante.
Nous ne savons pas dans quelle colonie française des Caraïbes la jeune femme débarque, mais, peu après son arrivée, elle est vendue à un des membres de l’élite de Louisbourg, baptisée comme catholique et renommée Marie Marguerite Rose. Son vrai nom, tout comme un grand pan de son histoire, est tombé dans l’oubli… Un résultat des efforts de déshumanisation de ses asservisseurs.
Dans les colonies françaises et britanniques qui deviendront le Canada, environ 4 000 personnes noires et 2 700 Autochtones sont réduits en esclavage. La plupart des Autochtones asservis par les Français vivent dans la colonie de la Nouvelle-France, tandis que, à l’Île-Royale, 90 % des personnes asservies sont d’origine africaine en raison des liens commerciaux étroits avec les Caraïbes.
Marie Marguerite Rose est asservie à Jean et Magdeleine Loppinot, un couple de classe supérieure qui a douze enfants. Elle est probablement chargée de la plupart des tâches domestiques du ménage, comme balayer les planchers, nettoyer, préparer les repas, couper le bois de chauffage, recueillir de l’eau du puits, s’assurer que le feu de foyer reste allumé, jardiner et prendre soin des enfants.
Charlene Chassé :Quand je parle de Marie Marguerite Rose, j’ai un grand sentiment d’attachement.
CB :Voici Charlene Chassé.
CC : Je suis interprète au lieu historique nationale de la Forteresse-de-Louisbourg. Je m’identifie comme Néo-Écossaise d’origine africaine.
CB :Elle présente l’histoire de Marie Marguerite aux visiteurs du lieu historique national.
CC :Ç’était surement l’enfer pour elle d’être forcée à venir ici et d’être réduite à l’esclavage. Mon Dieu… Je peux me mettre à sa place. Se retrouver sur un bateau à l’autre bout du monde, avec la température qui chutait en remontant la côte vers Louisbourg… Et ensuite d’être asservie, de perdre sa liberté, qu’on lui impose une façon de penser, en plus d’être à l’entière disposition de ses asservisseurs…tout le temps.
CB :Environ 3 % de la population de Louisbourg sont des personnes asservies. La plupart sont des domestiques comme Marie Marguerite – des serviteurs, des bonnes d’enfants, des cuisiniers, des jardiniers. L’esclavage de plantation que nous associons souvent aux cultures de coton, de tabac et de canne à sucre aux États-Unis et aux Caraïbes n’existe pas au Canada, mais le travail est tout de même pénible, comme nous l’explique Afua Cooper :
AC : Imaginez ce que le corps doit endurer en faisant ce genre de travail chaque jour, sans repos adéquat et sans alimentation suffisante.
CB :Reconstituer la vie des personnes asservies, c’est tout un défi. Les détails et les données sont difficiles à trouver. Les personnes asservies apparaissent dans les données démographiques, mais il arrive souvent qu’elles ne soient pas nommées ou qu’elles soient simplement classées en tant que possessions. Des archéologues ont trouvé des artefacts comme des outils et des objets domestiques liés à des personnes asservies… Mais comme la plupart ne pouvaient posséder une propriété ou étaient analphabètes, il est rare de trouver des sources écrites comme des journaux ou des lettres.
Ken Donovan :La dernière chose qu’un asservisseur veut faire, c’est enseigner à quelqu’un comment lire et écrire. Parce que quand on sait comment lire et écrire, on a un certain pouvoir.
CB :Voici Ken Donovan, un historien retraité de Parcs Canada. Pour en apprendre plus sur la vie des personnes asservies, les chercheurs et chercheuses comme Ken doivent rassembler des bribes d’informations tirées de documents comme des actes de naissance, des certificats de baptême, des testaments, des dossiers judiciaires, des actes de vente et des avis de recherche dans les journaux pour des personnes asservies qui se sont enfuies.
KD :C’est comme ça qu’on découvre ce que j’aime appeler la documentation secondaire. Un petit bout par ici. Un petit bout par là. Il faut s’acharner un peu. On peut être en train de chercher tout autre chose, et finalement on trouve une personne asservie.
CB :Afua nous explique l’importance des annonces dans les journaux.
AC : Des asservisseurs publiaient dans les journaux du Haut et du Bas-Canada ainsi que les Maritimes, des avis de recherches pour des esclaves. Des annonces pour acheter des personnes. Des personnes noires comme esclaves ou pour vendre leurs esclaves et même retrouver ceux qui s’étaient enfuis.
CB :Certains asservisseurs tiennent des inventaires homologués qui comprennent des détails sur les personnes asservies qui font partie de leur ménage comme leur âge, leur sexe, leurs compétences et le prix pour lequel elles pourraient être vendues.
Un acte de baptême nous offre un autre indice sur la vie de Marie Marguerite. Deux ans après être arrivée à Louisbourg, elle donne naissance à un fils nommé Jean-François. Sur l’acte, on indique que l’identité du père est « inconnue », mais il est très probable qu’il s’agit de l’asservisseur de Marie Marguerite.
On compte à Louisbourg au moins 35 enfants nés de femmes asservies. Les personnes asservies dorment souvent sous le même toit que leurs asservisseurs. Les femmes et les filles asservies vivent sous la menace constante d’abus sexuels.
AC :Lorsqu’on se penche sur les actes de naissance de personnes asservies, vous avez ces femmes qui donnent naissance à des enfants décrits comme mulâtres ou ayant un père inconnu. Mais c’est quoi un « père inconnu »? Savez-vous ce que ça veut dire un "père inconnu"? C’est honteux que les prêtres aient écrit ça, parce qu’ils savaient très bien qui était le père.
Un bon nombre de ces enfants aux pères « inconnus » sont le résultat de viol. Tu vis dans la même maison que ton asservisseur. Tu dors peut-être au sous-sol, au grenier ou dans une petite pièce sombre. Tu es vulnérable. Les femmes sont vulnérables aux agressions sexuelles commises par des hommes. Et je ne dis pas que les hommes n’étaient jamais agressés sexuellement. On publie des recherches maintenant qui montrent que ça se produisait aussi.
Mais ce sont principalement des femmes qui subissaient ces agressions, et pas seulement les femmes. Parfois c’était de jeunes filles, de jeunes enfants qui étaient violées par leurs asservisseurs. »
CB :Comme il est le fils de Marie Marguerite, Jean-François naît dans l’esclavage, et on considère qu’il fait partie de la richesse personnelle de son asservisseur. Plus tard, Jean-François vit et travaille aux côtés de sa mère. Malheureusement, nous n’en savons pas beaucoup plus sur sa courte vie. Nous savons seulement qu’il meurt de causes inconnues juste avant l’âge de treize ans.
La grande majorité des personnes asservies à l’Île-Royale meurent pendant qu’elles sont réduites en esclavage. Seules quelques-unes retrouvent leur liberté. Dans le cas de Marie Marguerite, sa liberté lui est rendue à l’âge de 38 ans, après 19 ans de service forcé et non rémunéré.
Pour la remplacer, les Loppinots achètent un garçon de douze ans appelé Amable Louis Cezar.
Comme bien des détails sur la vie de Marie Marguerite, nous ne savons pas exactement comment elle retrouve sa liberté. Dans l’ensemble de l’empire français, des asservisseurs affranchissent parfois une personne asservie si elle est malade ou si elle ne peut plus travailler, mais de tels cas sont rares. Dans certains cas, une personne asservie peut gagner un salaire ailleurs tout en travaillant pour son asservisseur afin d’épargner assez d’argent pour acheter sa propre liberté.
Peu après son affranchissement, Marie Marguerite épouse un commerçant mi’kmaq appelé Jean-Baptiste Laurent, qui est peut-être celui qui a racheté sa liberté.
Ça a été le cas pour un autre couple de Louisbourg, Jean Baptiste Cupidon et Catherine Françoise. Jean Baptiste Cupidon est un homme affranchi qui travaille pour l’asservisseur de Catherine pendant un an pour racheter la liberté de son épouse. Catherine et Jean Baptiste offrent leurs possessions – et leur propre personne – comme garantie jusqu’à ce qu’ils aient payé la somme totale qui est due.
Pour ce qui est de Marie Marguerite et de son mari, il y a bien des aspects de leur vie commune que nous ne connaissons pas. Par exemple, nous ne savons pas comment ils font connaissance et si Jean-Baptiste Laurent habite à Louisbourg avant leur union. Cependant, nous savons que le couple loue une maison à pans de bois dotée d’une cour et d’un jardin près de la demeure des Loppinots, et que c’est dans cette maison qu’ils vivent et tiennent leur auberge.
Les informations que nous avons à propos de la vie de Marie Marguerite en tant qu’aubergiste sont tirées en grande partie d’une lettre qu’elle n’a jamais reçue. La lettre, envoyée par un contact d’affaires français, a été découverte dans une archive britannique quelques siècles après le décès de Marie Marguerite.
Anne Marie Lane Jonah :C’est une lettre personnelle.
CB :Voici Anne Marie Lane Jonah, une historienne de Parcs Canada qui vit à Halifax.
AMLJ :Il lui écrit pour lui dire que, la dernière fois qu’il a quitté Louisbourg, il est parti à bord d’un navire et a immédiatement été capturé par un corsaire britannique.
CB :Les corsaires sont des groupes de pirates mercenaires sanctionnés par la Couronne qui ont la permission en temps de guerre d’attaquer les navires des nations ennemies et de s’emparer de leur cargaison.
AMLJ : Il lui explique qu’il a fait un très long trajet tortueux avant de finalement arriver chez lui dans le Sud-Ouest de la France. Il lui écrit pour lui dire qu’il ne reviendra pas, que la guerre l’empêche de revenir.
CB :Avant l’arrivée des services postaux modernes, les gens envoient souvent des lettres à bord de navires privés.
AMJL : Il mentionne qu’il lui a laissé un coffre rempli de biens et une procuration. Il lui dit, donc, « Je ne reviendrai pas, pouvez-vous régler mes affaires pour moi, s’il vous plaît? ». Il lui demande aussi de vendre le coffre et d’aller chercher l’argent qu’on lui doit pour sa part d’un corsaire. Il lui demande de faire affaire avec des commerçants de Louisbourg en son nom et il a confiance qu’elle sera en mesure de gérer tout ça. Cette lettre nous offre beaucoup de détails sur sa vie en tant qu’aubergiste. On comprend mieux à quel point elle s’était intégrée à la communauté des affaires en ville. On voit qu’elle était connue, qu’on la considérait comme digne de confiance et qu’elle pouvait régler cette affaire auprès de M. Himbert, un des commerçants les mieux nantis.
On peut vraiment l’imaginer. Ensuite, bien qu’il ait clairement indiqué qu’il ne reviendrait pas, il conclut sa lettre en disant qu’il attend encore l’honneur de pouvoir la revoir un de ces jours. C’est une forme de politesse, mais c’est beaucoup plus qu’une simple lettre commerciale. À travers ses mots, on voit qu’ils se tiennent tous les deux en grande estime, et que c’est un grand plaisir pour lui de pouvoir la côtoyer. Il espère pouvoir la revoir un jour.
Soudainement, j’ai l’impression qu’on la voit un peu plus clairement. On peut l’imaginer en train de marcher dans la rue pour aller régler des affaires avec un commerçant.
CB :Marie Marguerite n’a jamais pu lire cette lettre parce que le navire qui la transportait a aussi été capturé par des corsaires britanniques, ce qui explique pourquoi elle s’est retrouvée dans des archives en Grande-Bretagne… et, de là, dans la recherche d’Anne Marie Lane Jonah.
AMLJ : Déjà, lorsque je commence une recherche historique sur une femme, c’est plutôt difficile de trouver des renseignements. Mais lorsque j’essaye de me renseigner sur une femme de couleur, le défi est quadruplé.
CB :D’une façon ou d’une autre, il est peu probable que Marie Marguerite ait pu lire la lettre. Elle meurt soudainement en août 1757, la même année où la lettre est envoyée.
Les personnes asservies ne mènent habituellement pas de très longues vies. Marie Marguerite a environ 40 ans à son décès. Ça peut sembler jeune de nos jours, mais, en tant que femme soumise à des travaux forcés et à de l’exploitation, elle a probablement vécu plus longtemps que bon nombre de ses pairs.
On ne sait pas ce qui a causé sa mort ou ce qui est advenu de son mari, mais on peut dire avec certitude qu’il n’est pas resté beaucoup plus longtemps – à peine un an plus tard, Louisbourg livre son dernier combat. Les forces britanniques attaquent la forteresse et finissent par la capturer et la détruire, un tournant décisif de la guerre de Sept Ans. Un an plus tard seulement, la bataille décisive des plaines d’Abraham, près de la ville de Québec, met fin aux ambitions colonialistes de la France sur le territoire qui est maintenant le Canada.
Fait intéressant, un garçon asservi de douze ans appelé Olaudah Equiano se trouve à bord d’un des navires de guerre britanniques. Il devient une figure exceptionnelle du mouvement abolitionniste contre l’esclavage et met sur papier son expérience à la bataille de Louisbourg des années plus tard.
Comédien de doublage :Nous sommes arrivés au Cap-Breton à l’été 1758. C’est ici que les soldats allaient être déployés pour donner l’assaut à Louisbourg. Mon maître participait à la direction du débarquement…
Des troupes françaises nous attendaient sur les rives et ont tenté d’empêcher notre débarquement pendant un long moment, mais elles ont finalement été repoussées de leurs tranchées, et nos troupes ont été déployées. Nos troupes ont poursuivi les Français jusqu’à la ville de Louisbourg. Le combat a fait de nombreux morts dans les deux camps…
Nos forces terrestres ont assiégé la forteresse… Et enfin Louisbourg a été capturée.
CB :Les Britanniques détruisent la majeure partie des fortifications pour empêcher toute reprise de la forteresse. Pendant 200 ans, les murs de pierre effondrés sont les seuls vestiges de la ville qui subsiste.
Mais, pendant les années 1960, un nouveau chapitre s’annonce pour Louisbourg.
L’industrie minière du Cap-Breton, autrefois florissante, connaît un déclin. Pour relancer l’économie régionale et fournir de nouveaux emplois aux mineurs, le gouvernement du Canada propose de rebâtir la forteresse de Louisbourg pour en faire un musée d’histoire vivante.
Les visiteurs du lieu historique national de la Forteresse-de-Louisbourg y découvrent aujourd’hui une reconstitution, faite après de minutieuses recherches, d’un quart de la ville originale. Des bâtiments militaires, commerciaux et domestiques bordent les rues et offrent une interprétation de ce à quoi devait ressembler la vie dans le port fortifié pendant son âge d’or.
La reconstitution est un projet colossal qui prendra plus de vingt ans à achever, mais, heureusement, on peut se fier à des plans et à des cartes détaillés établis par l’administration française au cours des années 1700. C’est assez étonnant qu’une société qui se flattait de sa raison et de sa bonne gouvernance n’y ait pas vu l’esclavage comme une contradiction. Une contradiction qui persiste pendant presque un autre siècle, l’esclavage étant banni dans l’ensemble de l’empire français en 1848. Dans la majorité des colonies britanniques, y compris en Amérique du Nord britannique, l’esclavage est aboli seulement 14 ans plus tôt, soit en 1834.
La forteresse reconstituée est progressivement ouverte au public à partir de 1968. Au début, on n’y présente pas beaucoup d’information sur l’histoire de l’esclavage aux visiteurs.
L’interprétation est principalement axée sur les sections de la classe supérieure de la ville. Puis, Parcs Canada commence tranquillement à se pencher sur un spectre élargi de la société de Louisbourg.
Revoici Ken, l’historien retraité de Parcs Canada.
KD : J’ai travaillé pendant des années avec Charlene. Je n’exagère pas en disant des années, parce que nous devions éduquer la population du Cap-Breton sur l’esclavage.
On a créé des scénarios et des visites guidées basés sur Marie Marguerite Rose parce qu’on avait d’assez bons détails sur sa vie. J’ai travaillé avec Charlene pendant un certain nombre d’années pour élaborer un scénario d’interprétation.
Pendant quelques années, on a eu une visite qui portait sur l’esclavage. Je pense qu’on avait 27 personnes dans environ 14 maisons, et on pouvait se promener dans les rues et dire : « Vous voyez cette maison? C’est ici qu’habitait untel. »
Lorsque Marie Marguerite Rose a été désignée personnage d’importance historique nationale, on a fait venir des groupes à la forteresse en bus, des personnes noires de Whitney Pier, à Sydney. Ça a réellement été un moment de célébration.
CC : Çe fut long avant de ressentir la pleine émotion qui me lie à cette dame. Lorsque j’ai commencé à travailler ici… Bon, tu fais une visite guidée sur l’esclavage, tu parles de l’esclavage. Mais c’est venu me chercher un peu plus tard. Et ça m’a donné envie de faire un peu plus de recherches sur les origines et les vies de ces personnes. Maintenant, c’est ma passion.
Notre travail a une grande valeur parce qu’on se donne corps et âme. Ces personnes méritent d’être traitées avec dignité. Elles ne l’ont pas été de leur vivant. Elles ne l’ont pas été pendant leurs passages sur Terre. Et c’est pour ça que je suis là. Je veux vous montrer qui elle était. Je veux qu’on la reconnaisse comme un être humain, comme toute autre personne sur Terre à cette époque.
Certaines personnes pensaient que, si ta peau était d’une autre couleur, si tu parlais une autre langue, si tu venais d’un autre pays, ou d’un autre continent, elles pouvaient te traiter différemment parce qu’elles croyaient que tu n’avais pas de valeurs morales, pas de conscience… Tu étais considéré comme un animal.
CB :Toute visite à Louisbourg devrait inclure un arrêt à la plaque qui souligne l’importance historique nationale de Marie Marguerite Rose. Elle se trouve dans un champ d’herbe où s’élevait autrefois l’auberge de Marie Marguerite et témoigne de l’endroit où bien des voyageurs et commerçants se rendaient pour trouver un lit et un repas autour duquel ils pouvaient discuter des affaires du jour.
Voici un extrait de la plaque :
Comédien de doublage :Capturée en Afrique à 19 ans et amenée à l’île Royale où elle fut vendue à un membre de l’élite coloniale, Marie Marguerite Rose devint une figure célèbre du premier chapitre de l’escl avage des Noirs au Canada. Son histoire témoigne de la présence de l’esclavage sur l’île Royale et au Canada, où la population globale d’esclaves noirs était estimée à 1 375 personnes sous le Régime français.
CB :La reconstitution historique de Louisbourg ne comprend pas seulement que les bâtiments. Des interprètes costumés comme Charlene présentent l’histoire de l’endroit aux visiteurs. Pour les aider à bien incarner leur rôle, Elizabeth Tait, une conservatrice de textiles de Parcs Canada, reproduit des vêtements historiques, y compris deux robes inspirées de l’inventaire homologué de Marie Marguerite.
Elizabeth Tait : Son inventaire est intéressant parce que le style des vêtements est français, mais les tissus sont un peu inhabituels. J’étais surprise qu’il y ait autant de coton dans son inventaire, et c’est bien possible que ce soit en raison de ses origines guinéennes.
CB :Certains des morceaux les plus colorés de l’inventaire pourraient être liés au fait que Marie Marguerite est originaire de l’Afrique de l’Ouest, où la production du colorant indigo est un travail important pour bien des femmes.
Voici Ken et Charlene encore une fois.
KD : Elle a du colorant, du colorant bleu. Et on sait que le long de la côte africaine, particulièrement la côte ouest, les vêtements colorés étaient très prisés.
CC :C’était des couleurs vives. On peut voir que ses origines ressortent dans la façon dont elle s’habille et la façon dont elle s’occupe de son ménage.
CB :Charlene nous a décrit les habits de Marie Marguerite :
CC : Elle portait un bonnet, une veste en laine, une jupe en laine, des bas de laine, une chemise et un jupon. Lorsqu’ils ont dressé son inventaire, ils ont noté qu’elle avait des bas de soie. Elle avait aussi un mouchoir de cou paré de dentelle. On suppose que ces choses lui ont été offertes, parce qu’une personne asservie n’aurait pas pu se procurer des bas de soie ou de la dentelle, et c’est bien de la dentelle faite à la main. On ne portait pas ces accessoires au quotidien. Le sentiment est incroyable lorsque l’on porte ce costume. On se sent comme une personne de la classe moyenne. Et pas de corset, Dieu merci.
CB :Voici encore la conservatrice Elizabeth Tait
ET :Un de mes aspects préférés de l’inventaire, c’est qu’on y décrit une chemise d’homme dont une manche est fixée avec des épingles. Marie Marguerite était mariée, on peut donc supposer qu’elle savait coudre et qu’elle fabriquait une chemise pour son mari. C’est charmant. Et c’est très humain. C’est comme si ça rendait son existence plus tangible.
CB :Ces costumes historiques nous aident à présenter ce qu’était la vie à Louisbourg.
CC : Les vêtements jouent un rôle important. C’est ce que les gens reconnaissent. Lorsqu’ils viennent ici, ils veulent s’immerger dans l’histoire.
CB :Lorsque nous parlons avec Charlene, c’est évident qu’elle éprouve un attachement profond envers cette femme africaine née il y a des siècles et amenée contre son gré à un endroit lointain qu’elle n’avait pas choisi…
Nous avons eu la même impression en parlant avec Afua Cooper :
AC : Cette histoire est extraordinaire! Elle est tellement exceptionnelle, parce que, quand elle est décédée, Marie Marguerite avait une succession. Elle a laissé des vêtements, des épiceries en quelque sorte. Elle a été affranchie deux ans avant son décès. Donc, pendant ces deux années, elle a commencé sa nouvelle vie. Elle s’est mariée. Elle a établi une taverne et une auberge. Le fait d’avoir laissé des traces comme ça est simplement formidable. C’est pour cette raison que Parcs Canada a installé une plaque en son honneur, pour souligner son histoire, pour souligner sa vie. Elle est quand même décédée. Et c’est malheureux. Elle n’a jamais pu revoir sa terre natale. Mais ça me fait chaud au cœur de savoir qu’elle a pu établir sa propre entreprise. Je suis contente qu’elle ait pu se marier, qu’elle ait vécu une relation amoureuse. Ça me rend heureuse.
C’est un cas plutôt rare, parce que la plupart des personnes réduites à l »esclavage avaient des vies marquées par la brutalité et la mort. Et, vous savez, on ne sait pas grand-chose à propos d’eux. En raison de leurs statues, il n’ont pas laissé beaucoup de traces.
CB :Les personnes asservies à l’Île-Royale ont été privées de leur nom, de leur identité et de leur histoire. Elles ont été forcées à s’adapter à des vies qu’elles n’avaient pas choisies et qu’elles ne pouvaient pas contrôler. Mais c’était des êtres humains à part entière, qui avaient des histoires personnelles et des identités qu’elles cachaient sans doute à leurs asservisseurs. Elles occupaient une place importante dans un endroit comme Louisbourg, mais, malheureusement, nous en savons très peu sur la plupart de ces femmes, hommes et enfants qui ont été réduits en esclavage jusqu’à leur mort.
AC : Je suis née et j’ai grandi en Jamaïque. Mon patrimoine est celui des personnes asservies. Mes ancêtres ont été réduits à l’esclavage. Ils ont vécu l’esclavage. Mais j’ai confiance que certains ont pu s’enfuir.
Malheureusement certains ont été tués mais c’est mon patrimoine, et c’est pour ça que j’ai choisi ce travail. C’est plus qu’un projet universitaire, c’est quelque chose de très personnel pour moi.
CC : Je travaille ici depuis près de 20 ans maintenant. Je n’aurais pas pu demander un meilleur travail ou un lieu de travail plus magnifique que celui-là. Tout le monde aspire à avoir un bureau avec une vue magnifique. Mais moi, ce que je vois de mon bureau est absolument à couper le souffle.
Les gens doivent être mis au courant. Plus de gens doivent être informés au sujet de l’esclavage au Canada. Ce n’était pas seulement les Français. Les Britanniques ont aussi amené leurs esclaves ici. Si on ne connaît pas notre histoire, on ne sait pas où on s’en va. On devrait tous s’intéresser à notre histoire pour mieux comprendre notre avenir.
CB :Le lieu historique national de la Forteresse-de-Louisbourg est ouvert au public à longueur d’année, mais, pour vivre l’expérience d’interprétation complète, on vous recommande d’aller y faire un tour pendant la saison estivale. Il se trouve à cinq heures de route d’Halifax, ou vous pouvez prendre l’avion jusqu’à la ville de Sydney, qui se trouve à proximité. On peut y visiter la ville fortifiée reconstituée et apprendre des tas de choses auprès des interprètes costumés, qui créent un vrai portrait vivant.
Le balado ReTrouver est une production de Parcs Canada. Un grand merci à nos productrices-conseils Afua Cooper, et Karolyn Smardz Frost, qui est une archéologue et historienne spécialisée dans le transnationalisme noir nord-américain.
Un grand merci aussi à Charlene Chasse, Ken Donovan, Anne Marie Lane Jonah et Elizabeth Tait.
Pour une foule d’informations supplémentaires, dont une exposition sur Google Arts et Culture présentant des photos, des cartes historiques de la forteresse et des visites virtuelles, veuillez consulter les notes du balado ou visitez le site parcs.canada.ca/retrouver
Ici, Christine Boucher. Merci d’avoir été des nôtres!
Bibliographie
Sources de publication
Cooper, Afua. The Hanging of Angélique, the Untold Story of Canadian Slavery and the Burning of Old Montréal. Athens : University of Georgia Press, 2007
Donovan, Ken. « Slaves and Their Owners in Ile Royale, 1713-1760. » Acadiensis 25, no1 (automne 1995) : 3-32.
Donovan, Ken. « Slaves in Île Royale, 1713-1758. » French Colonial History 5, (2004) : 25-42.
Donovan, Ken. « Slaves in Cape Breton, 1713-1815. » Directions : Canadian Race Relations Foundation 4, no 1 (été 2007) : 44-45.
Donovan, Ken. « Slavery and Freedom in Atlantic Canada’s African Diaspora : Introduction. » Acadiensis 43, no 1 (hiver/printemps 2014) : 109-115.
Donovan, Ken. « Female Slaves as Sexual Victims in Ile Royale. » Acadiensis 43, no 1 (hiver/printemps 2014) : 147-156.
Games, Alison F. and Adam Rothman. « What is Atlantic History? » Dans Major Problems in Atlantic History : Documents and Essays , édité par Alison F. Games and Adam Rothman. Boston : Wadsworth Cengage Learning, 2008, 1-2.
Lane-Jonah, Anne Marie. « Everywoman’s Biography : The Stories of Marie Marguerite Rose and Jeanne Dugas at Louisbourg. » Acadiensis 45, no 1 (hiver/printemps 2016) : 143-162.
Documents gouvernementaux
Cousineau, Jennifer and Meryl Oliver. « Introduction to Fortress of Louisbourg National Historic Site, Nova Scotia. » Bureau d’examen des édifices fédéraux du patrimoine, Dossier 09-267.
Gallinger, Mikaela. « Chloe Cooley. » Commission des lieux et monuments historiques du Canada, Rapport au feuilleton 2021-03.
Gelly, Alain. « Olivier Le Jeune (-1654). » CLMHC, Rapport au feuilleton 2021-02.
Gelly, Alain. « Marie Marguerite Rose (vers 1717-1757). » CLMHC, Rapport au feuilleton 2007-12.
Maheu-Bourassa, Alexie. « Mathieu Da Costa. » CLMHC, Rapport complémentaire 2020-05.
Schwartz, Mallory. « The Enslavement of African People in Canada (c. 1629-1834). » CLMHC, Rapport au feuilleton 2019-16.
Sources principale
Equiano, Olaudah. The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano, or Gustavus Vassa, the African, Written by Himself. Londres : Olaudah Equano, 1789. https://www.gutenberg.org/files/15399/15399-h/15399-h.htm (en anglais seulement)
« Proces-Verbal de l’inventaire et vente des effets laissés par la nommée Roze négresse, femme de Baptiste, Indien, 27 aout 1757. » Fond des Colonies, Centre des Archives’ d’Outre-Mer, G2, Dépôt des papiers publics des colonies; greffes judiciaires Baillage de Louisbourg, DPCC GR vol. 212, dossier 552, folio 2 verso and items 3 and 11.
Pierre Lapouble to Mme Jean Baptiste Laurent. 26 février 1757. Letter 30. Public Record Office (PRO)/Admiralty 264-30. The National Archives, Kew, UK.
Bill Mason : Artiste de la nature sauvage - Découvrez Bibliothèque et Archives Canada
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Christine Boucher : Bonjour chers auditeurs et chères auditrices et bienvenue à cet épisode spécial de retrouver. Nous aimerions vous présenter le balado de nos amis et collègues de Bibliothèque et Archives Canada intitulé Découvrez Bibliothèque et Archives Canada. Depuis plus de dix ans, ils diffusent des épisodes sur une foule de sujets allant des apparitions d'OVNIS au Manitoba, aux bandes dessinées historiques au Canada, en passant par l'évolution du curling et l'immigration irlandaise au pays.
Si vous avez aimé l'épisode Grosse-île, l'île de la quarantaine du balado retrouvé qui porte sur le lieu historique national de la Grosse-île et le Mémorial des Irlandais, il y a fort à parier que vous aimerez également l'épisode Le Trèfle et la fleur de Lys. Nous vous présentons aujourd'hui un épisode dont le lien avec Parcs Canada est quelque peu différent. Ce dernier s'intitule Bill Mason, artiste de la nature sauvage. Il s'agit d'un épisode qui fait le bonheur de nos conservateurs et conservatrices, car la collection d'artefacts de Parcs Canada constitue un morceau de l'histoire de Bill Mason, un petit canot sur lequel on peut voir un autochtone et son équipement.
Bill Mason est le maître d'œuvre derrière le très populaire documentaire de l'Office national du film Voguent à la mer, paru en 1966. Nominé aux Oscars, ce court métrage suit les aventures du canot sculpté dans sa longue odyssée depuis le lac supérieur jusqu'à l'océan Atlantique, sillonnant les Grands Lacs, le fleuve Saint-Laurent et même les chutes Niagara. La sculpture, l'une des nombreuses utilisées lors du tournage, a été offerte à Parcs Canada afin d'être exposée au parc national Pukaskwa, situé le long de la rive nord est du lac Supérieur, en Ontario. Ce don constitue un clin d'œil à l'amour que porte Bill Mason à la région, une région qu'il met en vedette dans son documentaire de 1983 intitulé Le parc national de Pukaskwa. Vous pouvez aujourd'hui admirer cette sculpture au centre d'accueil de ce parc national, lequel est situé à l'Anse Hattie. Pour en connaître davantage sur ces deux films ainsi que sur la façon de planifier votre visite au parc national de Pukaskwa, veuillez consulter les notes du balado.
Vous trouverez le balado Découvrez Bibliothèque et Archives Canada sur votre plateforme de balado préférée et il est possible de vous abonner pour découvrir d'autres histoires sur les trésors de leur collection. Ici Christine Boucher. Merci d'avoir été des nôtres. J'espère que l'épisode Bill Mason, artiste de la nature sauvage, vous plaira.
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